Jlouis
: Depuis quand la culture
occidentale est-elle devenue
"hétérosexuelle" ?
Louis-Georges Tin : A
mon sens, la culture
occidentale est devenue
hétérosexuelle à partir du
XIIe-XIIIe siècle.
Jusqu'alors, les objets
culturels ordinairement
célébrés relevaient plus de
la religion chrétienne ou de
l'éthique chevaleresque.
Mais avec
l'essor de la courtoisie, à
la fin du XIIe siècle, le
couple hétérosexuel devient
un objet culturel majeur et
même un objet culte.
nefertiti : Le thème du
débat est paradoxal. Comment
peut-on parler de
l'invention d'une culture
hétérosexuelle alors qu'elle
apparaît pour beaucoup comme
naturelle ?
Bien
entendu, je ne parle pas ici
des pratiques
hétérosexuelles, qui
existent depuis fort
longtemps et qui ont permis
la reproduction de l'espèce
humaine, de génération en
génération.
En
revanche, la culture
hétérosexuelle, c'est-à-dire
la promotion du couple
homme-femme et de l'amour,
intervient dans l'histoire
de l'Occident relativement
tardivement.
On peut
proposer une comparaison. La
pratique alimentaire est
bien sûr universelle. Dans
toutes les civilisations, il
faut manger pour vivre.
En
revanche, la culture
gastronomique, elle, n'est
pas universelle : le culte
du bon vin, du fromage, des
étoiles pour les bons
restaurants, des émissions
culinaires, le Gault et
Millau, tous ces éléments
définissent une culture
particulière à la France qui
ne se réduit pas à la
pratique pure et simple.
C'est la
même chose pour la culture
hétérosexuelle.
cbm :
Comme historien médiéviste,
je serais très intéressé de
savoir où M. Tin a vu que
les chevaliers étaient un
exemple de
"non-hétérosexualité"...
L'éthique
chevaleresque telle qu'elle
apparaît dans les chansons
de geste célèbre d'ordinaire
les amitiés viriles : Roland
et Olivier dans la
Chanson de Roland, par
exemple ; Claris et Laris
dans la Chanson du
même nom ; Ami et Amile,
sont autant de héros qui
célèbrent les valeurs de
l'héroïsme et de la
tendresse entre hommes.
Nous ne
parlons pas de leurs
pratiques, qui, selon toute
vraisemblance, étaient
majoritairement
hétérosexuelles. Mais dans
ces œuvres caractéristiques
de l'éthique chevaleresque,
ce qui vaut, ce qui mérite
d'être célébré, comme le
rappellent d'ailleurs Duby
et Le Goff, c'est cette
culture masculine,
l'attachement des hommes
entre eux, et la tendresse
virile.
tibab
: Les relations
hétérosexuelles ne
sont-elles que
l'aboutissement de notre
nature reproductrice ?
Il y a
chez les animaux différents
modes de reproduction : la
reproduction asexuée, la
reproduction sexuée. Notre
espèce se reproduit par la
conjonction sexuelle de
l'homme et de la femme.
Mais cela
ne dit rien des productions
culturelles qui, elles,
peuvent prendre pour objet
quantité de sujets divers.
L'observation des astres,
par exemple, ou des cycles
agricoles, l'établissement
de normes juridiques ou
religieuses sont autant de
sujets privilégiés pour les
diverses sociétés humaines.
Mais en
Occident, à partir du XIIe
siècle, c'est l'amour et le
couple homme-femme qui
deviennent le sujet des
sujets. C'est cela que
j'appelle l'invention de la
culture hétérosexuelle.
Isabelle : On dit souvent
que la civilisation grecque
est "avant-gardiste" en ce
qui concerne
l'homosexualité. Est-ce un
mythe ? Une réalité ?
A vrai
dire, ni l'homosexualité ni
l'hétérosexualité ne sont
des catégories véritablement
adaptées pour qui veut
analyser la civilisation
grecque.
En effet,
il s'agit plutôt de
pédérastie, c'est-à-dire de
relations entre un homme
plus âgé et un adolescent
dans une perspective
initiatique. Ces pratiques
sont largement valorisées
dans la tradition grecque
classique.
D'autres
relations entre hommes, de
même âge par exemple, en
revanche, pouvaient être
stigmatisées.
Il faut
donc résister à l'image
toute faite d'une Grèce
antique qui serait en
quelque sorte l'âge d'or de
la culture homosexuelle,
c'est une vision fausse et
largement anachronique.
Maxime
: A partir de quand, dans la
culture, les pratiques non
hétérosexuelles sont-elles
bannies ? Et pour quelle(s)
raison(s) ?
En
Occident, l'essor du couple
homme-femme aux XIIe-XIIIe
siècle jette le soupçon de
plus en plus sur les
relations entre hommes (les
relations entre femmes étant
plus rarement envisagées).
Alors
que, dans les siècles
antérieurs, la sodomie
n'était guère condamnée dans
les pénitentiels, à la fin
du XIIIe siècle, elle est
passible du bûcher dans la
plupart des Etats d'Europe
occidentale.
C'est à
cette même période que se
renforcent les sanctions
contre les hérétiques en
général, contre les
"sorcières", contre les
juifs, etc.
C'est une
époque de raidissement
général dans l'Occident
chrétien.
zezetta : Est-ce que
l'hétérosexualité serait
toujours un système dominant
si son prosélytisme à
l'école, dans les contes de
fées, la famille, la télé...
n'existait pas ? Bref,
est-ce que la majorité
hétérosexuelle ne serait pas
davantage politique que
numérique ?
La
domination en effet n'est
pas toujours liée au nombre.
Les Noirs
en Afrique du Sud étaient
majoritaires, ils n'en
étaient pas moins dominés
pour autant.
Vous avez
raison, il s'agit donc d'une
domination qui s'exerce plus
par des moyens culturels,
sociaux, et donc politiques,
que par le simple effet du
nombre proprement dit.
Du reste,
l'hétérosexualité doit être
distinguée de l'hétérosexisme,
qu'on peut définir comme
étant l'illusion de
perspective selon laquelle
tout individu est et doit
être hétérosexuel, l'idée
commune selon laquelle
l'homme est fait pour la
femme et, surtout, la femme
pour l'homme.
Ce qui
veut dire que les
hétérosexuels ne sont pas
nécessairement
hétérosexistes, et que les
homosexuels ne sont pas
nécessairement épargnés par
l'hétérosexisme.
henrykardo : En général, le
mot "certains" est utilisé
pour désigner une minorité
dans un ensemble plus vaste.
Votre formulation -
délibérément provocatrice -
signifie-t-elle que vous
considérez les hétérosexuels
comme une minorité ?
En bonne
logique, le mot "certains"
désigne une partie, sans
présumer si elle est
minoritaire ou majoritaire.
nefertiti : Quid de
l'invention de la culture
homosexuelle ? Parler
d'"invention de la culture
hétéro", est-ce pour vous
une façon de placer
homosexualité et
hétérosexualité sur le même
plan ?
De
nombreux travaux ont montré
à juste titre je crois que
la culture homosexuelle
telle que nous la
connaissons avait surgi en
Occident à la fin du XIXe
siècle.
Cela ne
veut pas dire, évidemment,
qu'il n'y avait pas de
relations entre femmes ou
entre hommes avant cette
époque. Mais elles n'étaient
pas identifiées comme telles
et ne constituaient pas un
objet social véritable.
En cela,
il faut en effet parler de
l'invention de la culture
homosexuelle.
C'est la
même démarche qui m'a
conduit à penser également
l'invention de la culture
hétérosexuelle, car il faut
sortir l'hétérosexualité de
"l'ordre de la nature"
pour la faire entrer dans
"l'ordre du temps",
c'est-à-dire dans
l'histoire.
Antonio : Vous faites comme
si vous aviez créé un
nouveau secteur de
recherche. Mais aux
Etats-Unis, il y a beaucoup
de travaux universitaires
sur la culture
hétérosexuelle... Pourquoi
les passez-vous sous silence
? Qu'apportez-vous de plus ?
Il y a
quelques travaux (pas
beaucoup) sur
l'hétérosexualité aux
Etats-Unis, qui ont été
initiés en général dans le
cadre des recherches
féministes, des courants
lesbiens, ou des mouvements
queer. Je les cite assez
largement à la fin de mon
étude.
En
revanche, il n'y avait pas,
selon moi, de travail sur
l'histoire elle-même de
cette culture
hétérosexuelle, sur son
émergence au Moyen Age, et
sur ses avatars depuis cette
époque-là.
C'est ce
travail que j'ai essayé de
faire.
Katia
: Votre casquette
d'historien est-elle
compatible avec vos
engagements "citoyens" ?
Je crois
que oui. L'histoire est une
discipline au fondement même
de notre citoyenneté.
Chose
amusante : à l'époque où je
travaillais sur
l'homosexualité, on me
demandait si mes engagements
militants gais et lesbiens
étaient compatibles avec mes
recherches.
Maintenant que je travaille
sur l'hétérosexualité, il
est curieux que la question
me soit posée, mais je vous
en remercie. Plus
sérieusement, tous les
travaux dans ce domaine,
comme dans tant d'autres,
supposent de fait un
engagement, qu'il soit
explicite ou non.
Certains
militent pour le changement,
d'autres pour le statu quo.
Dans cet
ouvrage, vous l'aurez
compris, il ne s'agit pas
tellement de militer pour
ceci ou pour cela, comme
j'ai pu le faire dans Le
Dictionnaire de l'homophobie
que j'ai publié il y a
quelques années, par
exemple.
J'essaie
cette fois non pas de
combattre, ce serait
absurde, mais plutôt de
déconstruire l'idée du
naturel. C'est, je crois, le
travail des sciences
humaines que de faire
apparaître les paradoxes
derrière les évidences, et
les évidences derrière les
paradoxes.
jlouis
: Je pense que la notion
d'"homophobie" a inversé les
choses ; pensez-vous que la
culture occidentale reste
identifiable comme
hétérosexuelle ?
Assurément, le terme
homophobie a inversé les
choses, vous avez raison.
Je n'ai
plus à justifier "mon"
homosexualité, c'est
l'homophobe qui est sommé de
justifier son homophobie.
C'est
donc un renversement à la
fois épistémologique et
politique dont les
conséquences n'ont pas
encore été pleinement
mesurées. C'est aussi
pourquoi j'ai proposé cette
journée mondiale de lutte
contre l'homophobie.
Je crois
par ailleurs que la culture
occidentale reste largement
identifiable comme
hétérosexuelle, ce qui n'est
pas un problème, mais aussi
comme hétérosexiste, ce qui
est plus fâcheux.
Certes,
le féminisme et les
mouvements LGBT (lesbiens,
gais, bi et trans) ont remis
en cause les normes
dominantes. Par exemple, le
lien entre sexualité et
reproduction s'est largement
distendu. Pour autant, je ne
crois pas que l'on puisse
nier le caractère largement
hétérosexiste des sociétés
qui sont les nôtres.
Johnny_Mac_Load : L'intitulé
de votre débat n'a pas
d'autre objet que de faire
la promotion de
l'homosexualité, ce qui est
regrettable.
Promouvoir l'homosexualité,
qu'est-ce que cela veut dire
? Du reste, est-ce vraiment
possible ? Et si c'était
possible, serait-ce un
problème à vos yeux ?
En effet,
si l'homosexualité est chose
légitime, la promouvoir ne
devrait pas être un problème
en soi.
Mais pour
revenir au sujet dont je
parle, il s'agit pour moi de
montrer que la culture
hétérosexuelle, tout comme
la culture homosexuelle,
sont des constructions
sociales, qui ont une
histoire par conséquent.
Il ne
s'agit ni de promouvoir
l'une ni de promouvoir
l'autre, il s'agit au
contraire de les
déconstruire l'une et
l'autre.
henrykardo : Pourquoi
certains individus sont-ils
attirés par les questions
provocatrices ?
Parce que
la provocation force à
penser. Pour ce qui est de
l'hétérosexualité, qui est
en général le point de vue
sur le monde et par
conséquence le point
aveugle, toute question, si
naïve soit-elle, apparaît
nécessairement comme une
provocation pure et simple.
Cela même est intéressant à
observer. Il n'est pas
possible d'interroger
l'hétérosexualité sans que
cela ne produise, qu'on le
veuille ou non, un effet de
provocation.
Mais le
but du chercheur ou de
l'intellectuel, c'est
justement de poser des
questions qu'on ne pose pas
d'ordinaire, de montrer ce
qu'on ne voit pas en
général.
LEMONDE.FR | 21.10.08 |