Aussi fragile
semble-t-elle, la paix
civile qui s'installe
entre les différentes
factions du Liban ne
fait " pas du tout "
l'affaire d'Ali Hassan.
" Si l'armée n'est
pas occupée à maintenir
l'ordre dans les
différentes régions du
pays, se désole
l'agriculteur, elle
va revenir dans la
vallée détruire nos
récoltes. " Mains
puissantes et bonne
bouille ronde de paysan
craquelée par le soleil,
Ali Hassan, propriétaire
de plusieurs dizaines
d'hectares de bonnes
terres fertiles au pied
du Mont-Liban, cultive
des tomates, de l'orge
et des pommes de terre.
Pour ces cultures-là,
rien à craindre des
soldats évidemment.
L'inquiétude d'Ali
concerne le petit champ
d'un hectare de cannabis
qu'il a planté en mars
et qui commence, sous
nos yeux, à donner de
jolies petites feuilles
fines et dentelées.
Sagement alignés en
rang d'oignons, à 30 cm
les uns des autres, les
milliers de plants de
chanvre indien, dont
seront tirés la
marijuana - feuilles et
fleurs - et, après
traitement des feuilles
et de la résine, le
haschich massivement
consommé au Liban comme
en Occident, atteignent
déjà, en cette fin mai,
25 cm de hauteur. Vers
la mi-août, si l'armée
n'est pas venue, " en
juillet généralement ",
éradiquer tout cela à
grands coups de
bulldozers, les plants
atteindront près de 2 m
de haut et seront mûrs
pour la récolte. Agé de
44 ans, père de huit
enfants et pas
précisément riche, Ali
Hassan, comme beaucoup
de ses amis paysans
alentour, est un amateur
en la matière.
Un hectare par-ci, un
autre par-là. Rien
d'industriel. " L'an
dernier, dit-il,
j'ai récolté 15 kg de
"H". A 700 dollars le
kilo vendu - 450
euros - , cela m'a
rapporté plus que tous
mes hectares de patates
! Et cela m'a demandé
moins d'eau, pas de
fertilisants et moins de
main-d'oeuvre... " Au
loin, juste avant le
rideau de peupliers qui
bordent les champs, on
aperçoit une dizaine de
femmes en vêtements et
voiles colorés qui
s'entassent en riant
dans une charrette tirée
par un tracteur. "
Des Syriennes,
explique Ali. Elles
viennent chaque saison
se faire embaucher à la
journée dans nos
cultures avant de
rentrer chez elles. "
En principe, elles ne
s'occupent que des
cultures légales...
A quand remonte la
culture de Cannabis
sativa dans la
grande vallée de la
Bekaa ? " On n'en
sait rien, dit Issam
Abou Maryam, à des
milliers d'années
probablement. Les
Phéniciens étaient déjà
consommateurs il y a
trois mille ans. "
Jeans de marque et
chemise de lin, Issam,
lui, est un "
professionnel " qui
a ses " contacts et
ses acheteurs " à
l'étranger, " des
amis " en haut lieu
et plusieurs dizaines
d'hommes en armes,
pistoleros rémunérés de
sa tribu, pour protéger
ses cultures.
" Cette année,
nous dit-il, enfoncé,
verre de whisky en main,
dans un profond fauteuil
de cuir de son immense
salon de réception à
Baalbek, je n'ai rien
planté. D'abord parce
que je pensais qu'un
accord politique pouvait
intervenir entre les
partis corrompus de
Beyrouth - ce qui
risquait de "libérer"
les soldats pour...
d'autres tâches - ;
ensuite parce que le
coût du fioul nécessaire
à nos pompes à eau pour
arroser les champs tous
les quinze jours environ
a décuplé ; enfin parce
que les deux récoltes de
2007 ont été tellement
abondantes que les prix
s'effondrent. Il me
reste quelques quintaux
à écouler, mais à 400
dollars le kilo, je ne
vends pas, j'attends que
les cours remontent. "
Durant la guerre
civile qui ravagea le
Liban entre 1975 et
1990, l'industrie
libanaise du haschich et
de l'opium, qui
s'étalait sur près d'un
tiers des surfaces
arables de la Bekaa - un
quart du pays pour
environ 250 000
habitants -,
représentait un chiffre
d'affaires d'environ 500
millions de dollars (322
millions d'euros) par
an, selon les Nations
unies. Le profit, pour
les paysans du cru,
tournait autour de 80
millions de dollars
l'an. Environ 25 000
familles dépendaient
directement des récoltes
de cannabis pour vivre.
" Nous étions
prospères à l'époque,
se souvient Ali Hassan.
J'avais deux
voitures. A présent, il
ne me reste que cette
vieille camionnette
japonaise pourrie que
vous voyez là. " Les
promesses d'aide
financière de l'Etat
dans une région qui
figure, avec le Liban
sud, parmi les plus
pauvres du pays, et les
programmes de
substitution mis en
place à partir de 1991
par les Nations unies
pour dissuader la
culture du H ont d'abord
eu un certain succès.
En 1994, harcelés par
les soldats de Syrie qui
occupaient le pays et
dont le gouvernement
recherchait alors les
bonnes grâces de
l'Occident en brûlant
les champs de cannabis
et d'opium, les paysans,
dont beaucoup furent
arrêtés et jetés en
prison, cessèrent leurs
activités illégales.
Durant dix ans, à peu
près, seuls les plus
téméraires osaient
encore planter de
petites surfaces sur les
hauteurs difficiles
d'accès de la chaîne du
Mont-Liban. Là où se
trouvent aujourd'hui les
cultures de pavot dont
on tire l'héroïne, une
drogue " dure "
celle-là, dont l'ampleur
de la production locale
n'a rien à voir avec les
quantités phénoménales
d'Afghanistan mais qui
rapporte d'autant plus
que certains
laboratoires de
transformation
clandestins ont été
implantés localement.
Et puis les promesses
de soutien aux petits
agriculteurs se sont
vite évaporées, le
programme onusien a
cessé en 1999, l'armée
syrienne a quitté le
pays en 2005. Les
cultures clandestines
avaient repris dès avant
leur départ. En mai
2005, près de 4 tonnes
de haschich furent
saisies dans toute la
Bekaa. " N'empêche,
se souvient Issam,
cette année-là, le prix
du kilo a atteint 1 200
dollars ! Pratiquement
trois fois plus qu'une
même surface de patates
qui, elles, ont besoin
d'engrais et de
pesticides qui coûtent
cher. J'ai replanté en
2006, mais, juste après
la guerre de juillet
entre Israël et le
Hezbollah, l'armée
libanaise est revenue.
Les soldats ont détruit
mes 2 000 dunams de
plantations - un
dunam égale 916 m2 - .
Je ne suis pas allé en
prison parce que j'ai
payé un bakchich de 5
000 dollars à qui il
fallait. Mais j'ai perdu
les 32 000 dollars que
j'avais investis dans
les graines, l'eau et la
main-d'oeuvre. "
Théoriquement, les
planteurs, comme les
trafiquants locaux, qui
achètent les récoltes,
risquent cinq ans de
prison et de lourdes
amendes. Les plus gros,
les mieux organisés, se
débrouillent toujours
pour échapper au cachot.
Les plus petits essaient
de s'organiser. "
Nous nous battons pour
obtenir la légalisation
de nos cultures ",
confie Hadj Jaafar
Hussein, un cousin
prospère d'Issam, en
costume cravate. "
Nous avons constitué un
discret lobby avec
quelques-uns de nos élus
", ajoute ce
voyageur d'une
soixantaine d'années qui
se dit souvent entre
deux avions. Les
militants du Hezbollah,
le " parti de Dieu " qui
domine cette région de
confession largement
chiite, ne soutiennent
pas ce groupe de
pression. " Pour eux,
dit Hadj Jaafar qui les
déteste, le H c'est "haram",
interdit ! Ils ne nous
ennuient pas. J'en
connais même qui
consomment en douce.
Mais il n'y a rien à
faire pour obtenir leur
aide. Ces types sont des
obscurantistes patentés
! "
Au total, bien que la
consommation soit légale
aux Pays-Bas et tolérée
dans d'autres pays comme
l'Espagne, la Suisse,
l'Italie, le Royaume-Uni
et quelques Etats
américains, la cause de
la légalisation des
cultures de la Bekaa ne
paraît guère avancer. Ce
qui n'empêche ni la
consommation locale
d'augmenter
régulièrement selon la
police, ni l'extension
des plantations,
pratiquement au vu et au
su de tout le monde.
Dans le champ d'Ali
Hassan, inondé de soleil
au bord d'une route
goudronnée, peu
fréquentée mais
accessible dans le nord
de la grande vallée, on
discute âprement entre
agriculteurs de ce qui
risque de se produire si
l'armée s'avise de
revenir. " Moi,
dit Ahmed, un jeune
trentenaire au sang
chaud avec une casquette
de base-ball sur le chef
et un fusil d'assaut
sous le siège de sa
camionnette, je ne
les laisserai pas faire.
On doit se battre ! "
Ali Hassan sourit d'un
air gêné. Tous les
planteurs ne sont pas
entrés sur le sentier de
la guerre. Mais l'Etat
libanais, si l'on en
juge par l'état des
routes défoncées, la
fourniture très
sporadique
d'électricité, l'absence
de tout-à-l'égout et de
services publics dans la
plupart des villages,
est largement absent de
la région. Et donc très
peu respecté.
Lors des
interventions militaires
de 2006, plusieurs
escouades en uniforme
avaient dû se retirer de
certaines localités
après avoir essuyé des
rafales de mitraillettes
et même quelques obus de
mortier qui n'avaient
tué personne mais
beaucoup impressionné
les soldats. Il y a
quelques semaines, Adel
Machmouchi, le chef de
la brigade
antistupéfiants de la
police du Liban,
reconnaissait devant une
journaliste du quotidien
arabe Al-Hayat
que son travail n'était
pas toujours simple.
" Nous avions prévu une
campagne d'éradication
avant l'été mais la
sécurité de nos agents
ne pouvait pas être
assurée, lui
déclarait-il, l'armée
était accaparée
ailleurs. Et puis les
propriétaires des
tracteurs et des
bulldozers que nous
louons dans la région
pour procéder à
l'arrachage se sont tous
décommandés comme par
enchantement après avoir
reçu des menaces de la
part des planteurs. Mais
le gouvernement reste
déterminé à agir. "
Avant notre départ,
dans la petite ferme
d'Ali Hassan, du côté du
Djabal el-Mekmel, on
priait Allah très fort
pour que la
normalisation libanaise
ne s'établisse pas trop
vite. " Pas avant les
récoltes, s'il vous
plaît mon Dieu... "
Patrice Claude