Letchimy:
"Nous voulons la République"

Propos recueillis par Claude ASKOLOVITCH
Un moment, la foule l'a cru
mort. Vendredi après-midi, Serge Letchimy, député et maire
de Fort-de-France, voulait s'interposer entre les forces de
l'ordre et des manifestants, sous les jets de grenades
lacrymogènes. Quand il a été pris d'un malaise, la rumeur de
sa mort a failli embraser la ville. Rétabli, Serge Letchimy
reprenait hier les négociations pour sortir de l'impasse.
Que vous
est-il arrivé?
Vendredi, en début d'après-midi, nous étions à deux doigts
de conclure un accord sur la baisse des prix dans la grande
distribution... C'est alors qu'une contremanifestation de
producteurs de bananes s'est retrouvée en face des
manifestants du Collectif du 5 février. Je me suis rendu sur
place. Des gendarmes mobiles étaient coincés derrière des
camions renversés, et pris pour cible par une partie de la
population et des militants. Je me suis interposé
pour éviter le pire. J'ai reçu des gaz lacrymogènes. J'ai
été évacué vers un restaurant voisin, le temps de me
remettre.
Et une rumeur vous a donné pour mort...
C'est parti très vite, dans tous les quartiers de
Fort-de-France, et cela menaçait de provoquer une
catastrophe. J'ai demandé à parler très vite à la radio,
pour que l'on sache que j'allais bien, que je n'avais pas
été victime des forces de l'ordre.
Les gens étaient prêts à croire que l'Etat français avait
délibérément visé le maire de la ville?
Oui. C'est quelque chose que les gens pouvaient croire.
Comment expliquer une telle méfiance?
L'idée que les forces de l'ordre peuvent être hostiles,
délibérément et violemment aux populations antillaises, elle
vient de notre histoire. En 1959, il y a eu des morts ici;
en février 1974,des travailleurs de la banane, en grève, ont
été tués par des gendarmes. Nous subissons avec notre passé.
Donc, la Martinique ne croit plus en la France?
Au contraire, nous voulons la République. Les Martiniquais
veulent vivre dans une république, et cette république est
la France. Mais nous voulons exister
en tant que peuple. La société coloniale est devenue une
société d'assistanat, l'esclavage s'est transmuté en
paternalisme, ce paternalisme confine à l'autoritarisme...
Nous avons toujours une population qui ne peut pas se
déterminer par elle-même... Le droit de travailler au pays,
ce n'est pas du racisme, c'est de la simple demande de
démocratie économique. La moitié de nos jeunes de moins de
27 ans sont au chômage, 73% dans certains quartiers!
La question raciale joue pourtant aussi?
Il n'y a pas d'affrontement caricatural entre les békés et
les Noirs. Mais l'histoire est toujours là. Il y a un désir
de France et une méfiance envers l'Etat ; et dans la société
antillaise, trop d'inégalités, une morgue de caste d'un
côté, et tant de frustrations de l'autre... Les producteurs
de bananes avaient parfaitement le droit de manifester. Mais
ils ne se rendent pas compte de ce qu'ils véhiculent. On est
encore sous le choc des propos racistes de monsieur Huygues
Despointes, ce patriarche béké qui défendait l'esclavage
sur Canal +...
Mais le parquet va poursuivre Huygues Despointes...
Et cela renforce la République en Martinique. Mais je ne suis
pas sûr que l'Etat réalise l'ampleur des dégâts et les
enjeux historiques culturels identitaires. Michèle
Alliot-Marie m'a téléphoné, comme une ministre de
l'Intérieur inquiète pour un député. Mais la Martinique
souffre bien au-delà de ce qui m'est arrivé.
Dimanche 08
Mars 2009 le JDD.fr