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« Voix d’esclaves »

 

par Elisabeth Landi

 

 

 


 

Les commémorations du 22 mai cette année ont été l’occasion d’évoquer la problématique des « voix d’esclaves » notamment dans le discours du Président du PPM sur la place du 22 mai à Trénelle. Je me réjouis de cet intérêt pour les nouvelles directions de la recherche que les historiens ont initié depuis une quinzaine d’années aux Etats-Unis, en Italie, au Brésil et en Inde, en particulier Natalie Zemon Davis ou encore Carlo Ginzburg .

Ces préoccupations soulignent l’importance de ne pas oublier les anonymes de l’histoire de l’abolition de l’esclavage ce qui fort juste et à propos.

Aimé Césaire avait déjà exprimé bien avant nous tous et de manière visionnaire la nécessité d’être la voix des sans voix : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » (Cahier d’un retour au pays natal, 1939).

Depuis donc quelques années, de nombreux historiens et anthropologues ont exploré ces problématiques des voix des silencieux, de ceux qui n’ont pas laissé de traces écrites ou directement produites par eux, les paysans, les femmes, les ouvriers, les esclaves. Ces travaux remettent en cause un certain nombre de poncifs, ceux-là même qui sont aujourd’hui bannis par la communauté internationale des historiens de la Caraïbe, du Brésil, du Mexique, des Etats-Unis et des Subaltern Studies indiennes. Des publications commencent maintenant à diffuser les résultats de ces travaux et des cours sont donnés dans les universités. Dans notre champ géographique, les travaux de recherche et les enseignements de Myriam Cottias1, de Dominique Rogers2, d’Alexandre Alaric3 et d’une jeune doctorante Stéphanie Belrose4, pour ne citer que ceux-là, en sont bien la preuve d’un dynamisme réel.

En effet, si l’on ne peut nier le rôle des grands leaders de la lutte des marrons, si l’on ne peut occulter l’action des hommes qui se sont engagés dans un combat juridique et moral contre l’esclavage, rien n’aurait abouti si les esclaves eux-mêmes n’avaient pas mené la lutte au quotidien et mené de grandes révoltes que nous connaissons dans toutes les Amériques.

Les formes de la résistance des esclaves, traditionnellement évoquées par les vulgarisateurs, sont bien connues : ralentissement au travail, fuite, empoisonnement, marronnage, avortements, infanticide, suicides, détournement des outils, incendies, etc.

Souvent ces faits sont cités sans précaution, reprenant des sources « colonialistes », sans aucune distanciation critique quant à la mesure réelle des phénomènes, leur interprétation étant souvent la reprise des arguments de planteurs ou de gouverneurs ou de juges dans des périodes de réaction politique et de répression de grande envergure.

Parallèlement, un discours de plus en plus médiatisé laisserait accroire que les historiens seraient incapables de faire émerger la voix des esclaves car ils ne travailleraient que sur des documents et des sources produits par les autorités coloniales ou par les dominants.

L’argument selon lequel l’exploitation des sources écrites dont nous disposons ne permettraient pas d’accéder à l’authenticité des pensées intimes, à la véritable connaissance de la volonté, de la pensée, et de l’imaginaire des esclaves est un leurre opportuniste qui méconnait toutes les nouvelles approches de la science historique.

De telles assertions méconnaissent à l’évidence les avancées de la production historique et révèlent une représentation obsolète de la recherche en sciences sociales.

Si cet argument avait été retenu par les chercheurs du monde entier, il n’y aurait pas eu d’histoire de tous les groupes sociaux ou minoritaires qui de part leur statut n’avait pas accès à l’écrit dans sa forme académique. Il n’y aurait pas eu d’histoire des paysans, des ouvriers, des femmes, des esclaves, des immigrés, etc. en dehors des études sur le XXe siècle.

La production de discours historien est une construction intellectuelle qui répond à des questionnement du temps présent auquel sont soumis les documents historiques. C’est donc les problématiques qui orientent la lecture interprétative et compréhensive des documents d’archives qu’ils soient des sources écrites ou des sources provenant de la tradition orale.

Il est en effet, indispensable de distinguer recollation des traditions orales du passé et témoignages du présent.

Le travail d’inventaire et d’archivage des traditions orales transmises à travers les siècles a été initié depuis de longues années ici, depuis Anca Bertrand, Ina Césaire jusqu’à Raphaël Confiant. Ces banques de données des contes, des mythes et autres proverbes fondées sur la transmission de la culture orale de résistance constituent aujourd’hui des sources archivistiques sur lesquelles les historiens, les anthropologues, les ethnologues ont pu travailler selon leurs méthodes spécifiques5. Cela n’a rien à voir avec le recueil des témoignages de personnes vivant aujourd’hui et livrant leur souvenir des récits de leurs grands-parents voire arrière-grands-parents avec tout ce que la mémoire comporte de sélectivité, d’oubli et de recomposition que tout neurologue peut expliquer.

La question de l’accès aux sans voix ne peut souffrir d’à peu près.

Elle est aujourd’hui l’objet d’études fécondes menées par des chercheurs du monde entier. L’histoire ne peut pas tout dire on le sait. Le roman, la poésie, le théâtre, les arts sont une ressource de l’indicible. Cependant la science historique soumet le discours historien à l’exigence de la preuve et devient une possible voie d’accès aux silencieux de l’histoire à condition que l’on veuille bien se donner la peine. Depuis les années 1970, l’accent a été mis sur les apports de la culture orale dans la connaissance des sociétés, de leur vision du monde, de leurs conditions de travail, de leurs usages de la terre, de leur maîtrise de l’environnement, de leurs pratiques religieuses et culturelles.

Par ailleurs, les archives écrites et orales sont les traces du passé et constituent la matière première des historiens. Cela va des productions officielles des autorités, des sources judiciaires, notariés, jusqu’aux productions intimes (lettres, journaux intimes, autobiographies6, etc) ou encore publiques (romans, pièces de théâtre, pétitions, chansons, affiches, tracts, caricatures, dessins, objets, etc.) et aux transcriptions des sources orales.

Nous les relisons avec le souci de la lecture critique et de la méthodologie éprouvée par les sciences de l’analyse du discours. Ces textes nous permettent d’avoir accès aux intentions, aux représentations et aux structures qui organisent théoriquement ces sociétés. Mais ils ne disent en aucun cas le réel social notamment les contradictions qui minent les volontés d’inscrire un tel système esclavagiste dans un Etat de droit. A tous les niveaux de la production d’écrits, qu’ils soient politiques, administratifs, juridiques ou simplement privés, les producteurs de discours sont confrontés à des « contradictions conceptuelles et politiques ».

Tel code de police des Noirs va vite révéler les limites de l’application d’une législation souvent conçue dans les métropoles et ne répondant pas au souci de rentabilité économique et de stabilité sociale. C’est dans ces contradictions que les esclaves vont s’insérer, voire s’engouffrer pour utiliser tous les rouages des procédures, toutes les failles des systèmes mis en place.

Les « fissures scripturaires » (Jean Hébrard) sont utilisées par les esclaves qui, même s’ils ne savent ni lire ni écrire, savent comment fonctionne la société, quelles sont les relations de pouvoir, les hiérarchies sociales, comment ils peuvent utiliser les marges de manœuvre, comment ils peuvent « négocier » parfois de manière imprévue mais efficace leur inscription dans le jeu des pouvoirs. Les esclaves peuvent répondre aux discours et aux injonctions car justement ils échappent de fait à la catégorisation d’objets et affirment leur pleine humanité.

Les historiens sont donc confrontés à de nouvelles problématiques face aux documents qui invitent à reconsidérer l’une des questions majeures posées par l’esclavage aux sociétés qui en ont fait leur fondement : force est de reconnaître que les esclaves considérés comme des objets négociables et négociés dans la littérature administrative sont d’abord des êtres humains dotés d’une parole, d’une volonté propre, d’un jugement, d’une sensibilité d’une mémoire, d’une culture singulière.

Il nous faut retrouver ces traces et ces mémoires par une lecture renouvelée des archives, celles de l’administration, de la justice, de la police, des études notariales, des rares archives intimes. Ces archives ne disent pas seulement la sujétion et la domination mais laissent transparaître des hommes, des femmes, des enfants, des rapports de force, des victoires – minuscules – les multiples tensions des sociétés esclavagistes et post-esclavagistes.

Les travaux des pionniers comme ceux de R. Chartier ou N. Z. Davis ou aujourd’hui ceux des chercheurs des Subaltern Studies (A. Gupta, A. Appadurai, A. Mbembe, P. Chatterjee, etc.) ont permis de dépasser la lancinante question de l’accès à la parole de ceux que le statut de dominés semble écarter de toute existence scripturaire.

Nous savons qu’il est impératif de réapprendre à lire et à interroger les archives en retrouvant les actes d’écritures et les contextes d’énonciation qui les constituent.


 

Cela suppose entre des politiques publiques pour soutenir la recherche et la diffusion des résultats notamment dans nos pays qui ont du mal à soutenir la concurrence des grandes unités de recherche.


 

(A titre d’information un séminaire devrait avoir lieu sur ce thème en Martinique en 2011. Un premier atelier international s’est tenu à Pau en mars 2010. Madame Dominique Rogers, Maître de Conférences à l’UAG, en est l’une des chevilles ouvrières).


 

Elisabeth Landi.

Fort-de-France, le 4 juillet 2010.

1 Centre de recherche sur les esclavages, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales-CNRS

2 Centre de recherche sur les esclavages, MDC en histoire à l’UAG

3 MDC en Sciences du langage à l’UAG, Cours de Master sur le discours de résistance

4 Doctorante, Paris IV-Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

5 Jan Vanina, « De la tradition orale. Essai de méthode historique », 1961

6 Il existe des autobiographies d’esclaves, peu nombreuses et surtout d’origine anglo-saxonne. Les plus célèbres dans le champ des Caraïbes sont celles d’Oloudah Equiano et de Mary Prince

 

 

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Le pouvoir et le président de la République en particulier sont la cible des protestations sur l'île. Crédits photo : AFP