• par François Noudelmann •
Dans une France républicaine, si prompte à se présenter comme le modèle universel de l'égalité des droits, de multiples événements brisent cette prétention nationale. En voici un qui concerne la voix des Noirs et pas seulement leur image : une comédienne française a été privée de doubler des acteurs «blancs» en raison de sa couleur de peau. Yasmine Modestine a grandi en Normandie, son père est noir, sa mère blanche et depuis un an elle essaye de dénoncer cette discrimination raciale.
L'imaginaire de la
voix blanche
On apprend ainsi qu'en
France l'usage veut que les
acteurs noirs américains
soient doublés par des
Blancs ou des Noirs, mais
que des Blancs ne puissent
être doublés que par des
Blancs. La justification
plus ou moins officielle, et
souvent tacite, porte sur
les cordes vocales : les
Noirs auraient une voix
grave, les Jaunes une voix
aiguë et les Blancs auraient
une capacité d'aller sans
difficulté du grave à
l'aigu. Ce langage redonne
actualité à une idéologie et
une rhétorique qu'on croyait
disparue : celle de Gobineau
et de son Essai sur
l'inégalité des races,
paru au milieu du XIXe
siècle.
Certes le lexique a changé et l'on dit plus volontiers qu'une personne d'origine africaine a un problème de tessiture ou que le grain de la voix diffère pour les Asiatiques et les Européens. Mais l'argument de fond demeure : la neutralité blanche garantit au Blanc la possibilité de remplacer tous les autres, de parler à leur place parce qu'il est universel. Ces allégations physiologiques sur la voix noire qui serait celle de tous les Noirs relèvent évidemment d'une construction idéologique. Il suffit d'écouter des chanteurs noirs, des Platters à Akon, pour entendre les plus grandes amplitudes, de la basse au ténor léger. La voix noire est un imaginaire de Blanc.
L'accent de
l'identité
Derrière l'argument de la
voix se cache en fait la
question de l'accent.
L'histoire du doublage en
témoigne dès ses débuts :
les acteurs français qui
doublaient les acteurs noirs
américains adoptaient un
accent supposé africain, une
sorte de «petit nègre» que
même les traducteurs
tentaient de reproduire par
l'écriture. Le parler des
colonisés africains ou des
Antillais servait donc de
référence phonétique pour
traduire un accent américain
venant des Noirs, avec
roulement ou élision des R
(comme dans Autant en
emporte le vent :
«Faut mett' un châpeau, Mame
Sca'lett»).
L'apparition de nouveaux
acteurs afro-américains
dénués d'un accent
identifiable changea la
donne dans les années 80 :
Eddy Murphy, Willy Smith et
Denzel Washington ne
pouvaient être doublés avec
cet accent «petit nègre»
(seul Sydney Poitier avait
échappé jusqu'alors à ce
traitement). De fait, Denzel
Washington est doublé par un
acteur blanc.
Un renversement pervers s'est produit récemment avec l'adaptation française de l'affirmative action. La volonté d'inscrire un peu de diversité dans le paysage monocolore français a parfois conduit à recruter des acteurs noirs en fonction de leur accent. La «discrimination positive» porte ici bien son nom, puisqu'elle intègre en marquant la différence au lieu de réparer une injustice sociale due à l'inégalité d'accès professionnel. Un Noir voulant devenir un acteur au même titre que les Blancs doit donc avoir un accent noir, il doit «faire le Noir», comme Sartre le disait de l'homme de mauvaise foi. Au lieu d'assumer sa liberté qui lui permet de choisir de s'identifier à telle ou telle référence sociale, culturelle ou linguistique, l'individu est assigné à un accent identitaire.
La confusion entre
accent et voix
Le statut de l'accent varie
selon qu'il caractérise une
altérité proche ou qu'il
révèle une différence
d'essence. Le succès de
Bienvenue chez les Ch'tis
montre que les Français
aiment les accents et que
l'éradication républicaine
des parlers régionaux a
perdu de sa violence. Mais
précisément il s'agit
d'accents que les comédiens
peuvent adopter ou
contrefaire. Un Marseillais
peut apprendre l'accent
ch'ti, malgré la différence
des régions, car la France
reste unie en partageant des
racines communes. Il ne
viendrait pas à l'esprit
d'affirmer qu'il existe une
voix naturelle du
Marseillais ou un grain
méditerranéen qui
l'empêcheraient de chanter à
la même hauteur qu'un
Lillois (si tel était le
cas, on mesure les
complications pour un
casting d'opéra!).
En revanche l'accent du Noir n'est pas un prédicat, il est entendu comme un marqueur racial. Cet accent essentialise au lieu de caractériser. Une simple comparaison permet de le comprendre : A a un accent marseillais, ayant été élevé à Marseille, mais si A avait vécu à Lille il aurait eu un accent lillois. B a un accent noir car il est noir, quel que soit l'endroit où il a été élevé, à Lille ou à Marseille. Comment sonne une voix noire, selon cet imaginaire racial, c'est la question que nous devons poser comme Genet qui demandait, pour sa pièce Les Nègres : «C'est de quelle couleur, un Noir?»
Doublure et
transgression
La supposée voix noire donne
prétexte à une
naturalisation de la
différence. Yasmine
Modestine, l'actrice écartée
du doublage des Blancs, est
métisse, mais une seule
trace de noir suffit pour
identifier le non-Blanc. Peu
importe qu'une actrice ait
été élevée en Normandie ou à
Sarcelles, qu'elle ait un
accent de Paris ou de
Saint-Étienne, sa couleur de
peau foncée lui colle un
accent dans les gènes : un
accent génotypique.
Selon Greg Germain, acteur
et metteur en scène
d'origine guadeloupéenne,
c'est parce qu'on voit
physiquement un Noir qu'on
lui attribue un accent. Lui
qui double Willy Smith,
défie les directeurs de
plateau d'identifier, à
l'aveugle, la couleur de
peau des bons acteurs. Et il
attribue leur résistance à
un sentiment de
transgression que
provoquerait le doublage
d'un Blanc par un Noir
(entretien par téléphone).
Écoutons mieux l'interdit : «Vous ne pouvez pas doubler les Blancs.» Le signifiant hurle à nos oreilles tant le doublage dit aussi la doublure, le dédoublement et aussi le risque d'un dépassement. Si l'on admet que l'Autre peut devenir notre doublure et même nous passer devant, alors l'Autre n'est plus simplement l'ombre de notre voix, il peut parler pour lui, et davantage il peut parler pour nous. A l'heure où le candidat américain Obama semble susciter la sympathie de l'opinion française, il serait temps d'ouvrir les oreilles pour entendre la multiplicité des voix qui dérogent à la partition nationale.
Emplacement original
http://philosophie.blogs.liberation.fr/noudelmann/2008/05/la-voix-et-la-c.html

