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La révolution cubaine

Par Sabine Manigat




Elle a cinquante ans. Que peut bien conserver de révolutionnaire une quinquagénaire? En lisant la presse internationale ce mois-ci, j’ai parfois eu l’impression que c’est à l’aune de cette question que le régime castriste est évalué – critiqué, plus souvent que jamais. D’un côté, il y a le registre des tares et des manques : la dictature des Castro incapables de passer la main politiquement; le traitement réservé aux dissidents; les multiples pénuries qui maintiennent les Cubains « dans la misère ». D’un autre côté, les dirigeants et la presse cubaine rappellent, à grand coups de dates, de statistiques et de citations, la trajectoire de la révolution depuis l’épopée héroïque jusqu’à l’âpre résistance après la chute du Mur de Berlin et les réalisations sociales du régime. Par-delà les pour et les contre, il y a bien entendu les vieilles lignes de fracture idéologiques, mais les débats les plus sérieux en la matière indiquent que, dans les réflexions sur les perspectives futures à Cuba, se joue un ensemble de questions que les nouvelles réalités mondiales comme la crise économique, l’élection de Barack Obama ou encore la montée de la gauche en Amérique Latine remettent à l’ordre du jour.

Sur le plan socio-économique, les observateurs ont tendance à souligner à quel point, tout en valorisant les conquêtes sociales de la révolution, les Cubains aspirent à des niveaux de consommation plus élevés que ce qu’autorise le strict rationnement cubain. Or, à mesure que la crise mondiale s’approfondit, il est fort à parier que ce qui devrait prévaloir, c’est plutôt la revalorisation de ces avancées sociales menacées. Certes, les peuples n’agissent pas d’emblée rationnellement, mais les politiques, les stimuli, les comparaisons, d’autant plus aisées que la mondialisation les rend évidentes, auront sans doute des retombées apaisantes à Cuba dans ce domaine. En tout cas, certaines entrevues réalisées dans l’île à l’occasion de l’anniversaire du 8 janvier semblent le suggérer.

L’élection de Barack Obama a donné lieu à toutes sortes de spéculations quant à ses possibles conséquences sur Cuba. L’une des plus récentes a fait l’objet d’un article dans Le Monde qui argumente entre autres que la révolution n’aurait rien fait pour lutter contre le racisme et la preuve en serait qu’à Cuba, un président noir n’est pas pensable. En vérité, on aurait aimé que la question soit aussi simple, car alors le racisme aux États-Unis d’Amérique serait réellement en voie d’extinction depuis le 4 novembre 2008. Reprocher à la révolution cubaine de ne pas avoir éradiqué le racisme, c’est faire comme si le préjugé racial et ses dérivés (les diverses « questions de couleur » qui sévissent à travers le continent) n’est affaire que de révolution politique et de justice sociale, même si toutes les deux sont nécessaires pour une action de dépassement. Il est indéniable que la Cuba de Castro a fondé sa politique raciale sur la croyance que l’égalitarisme « réglerait les problèmes » et que cette vision s’est révélée erronée, voire factice.

Mais, concernant Obama, il y a plus substantiel. En effet, l’affirmation des régimes politiques de gauche, socio-démocrates voire radicaux en Amérique latine est une autre donnée importante pour évaluer les perspectives futures de la révolution cubaine. Outre les manifestations non équivoques qui revendiquent Cuba comme un membre de plein droit de la communauté latino-américaine (voir l’éditorial du 31 décembre 2008), il y a les déclarations de Raul Castro lui-même soulignant que « nous ne sommes plus seuls devant l’empire de ce côté-ci de l’océan, comme c’était le cas pendant les années 1960 ». Outre le pragmatisme idéologique que semble augurer une telle déclaration, elle indique bien que Barack Obama aura à aborder le dossier Cuba avec d’autant plus de flexibilité que l’Amérique latine dans son ensemble regarde aujourd’hui le Big Brother comme « l’autre », alors qu’elle assume clairement Cuba comme « sœur » pour la première fois depuis la conférence de Punta del Este qui avait expulsé l’île de l’Organisation des États américains.

Et puis il y a LA question, la question politique, celle de la démocratie représentative et électorale. Nul doute qu’à ce niveau, Cuba devra nécessairement évoluer. Car c’est bien là que, quoiqu’on dise, le demi-siècle se fait lourd. À l’intérieur même de Cuba, ces questions sont débattues, non sur la place publique, mais parfois au plus haut niveau, et depuis plus de deux décennies. Nul doute que les choses ne seront pas faciles et la question de la démocratie politique a déjà coûté des plumes à certains cadres rénovateurs restés pourtant attachés au régime; mais les ressources pour un changement sans effondrement sont bien là, au sein de la société cubaine qui devra elle-même faire ses choix et opérer ces changements. Le chanteur Pablo Milanés, une icône de la jeunesse cubaine dont les critiques se sont affirmées au fil des ans, déclare sans ambages: « Je ne fais plus confiance à aucun dirigeant cubain de plus de 75 ans … ils ont eu leur moment de gloire, qui furent nombreux, mais à présent il est temps qu’ils prennent leur retraite ». Et le chanteur cubain de conclure avec à-propos: » La historia los absolvera! ».



Par Sabine Manigat

LE MATIN lundi 12 janvier 2009