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Khmers rouges
sang
Par TOBIE NATHAN Professeur de
psychologie clinique et
pathologique, université
Paris-VIII
Avec l’Elimination publié ces
jours-ci chez Grasset, Rithy
Panh, cinéaste cambodgien,
survivant des massacres khmers
rouges des années terribles
1975-1979, nous donne, aidé par
Christophe Bataille, un livre
terriblement puissant. Un livre
? Un coup de poing dans
l’estomac, plutôt ! Vous le
prenez là, vous vous pliez en
deux et ensuite vous réagissez…
ou pas ! Mais alors, tant pis
pour vous, parce qu’il vous
travaille, pénètre les méandres
de votre âme et s’assoit là,
tout au fond, comme un léopard à
l’affût. Car il ne s’agit pas
seulement d’un long hurlement ;
c’est aussi un livre à
l’intelligence décapante, la
lente déconstruction d’un
système fou.
Il suit le cours de centaines
d’heures d’entretien que Rithy
Panh eut avec Kaing Guek Eav,
dit Douch, responsable du centre
«S21», dans lequel au moins 12
380 personnes furent torturées
et la plupart ensuite mises à
mort. Mais pourquoi ? Pour
installer un véritable régime
communiste, il fallait se
débarrasser des classes sociales
qui résistaient à la révolution,
les bourgeois, les
intellectuels, les
propriétaires… Et propriétaires
de quoi ? De quelque chose, de
n’importe quoi… N’importe qui,
au fond… Douch ne connaissait
pas Rithy Panh, un numéro sans
nom, destiné à disparaître, même
pas un être, même pas un pou.
Rithy Panh ne connaissait que
Douch, responsable de tout ce
qui était arrivé, à lui, à sa
famille, à son pays… Livre
terrible, d’où l’on ne ressort
pas indemne.
La notion de «traumatisme», et
surtout ce qu’elle est devenue
jusqu’à désigner les petits
moments du quotidien, est
broyée. Nous, les psys, nous
devrions le reconnaître, nous
nous sommes fourvoyés. Le
traumatisme n’explique rien, et
surtout pas les pathologies. Il
existe en revanche des violences
extrêmes, délibérément infligées
à certains hommes par d’autres
hommes qui les ont pensées comme
éléments d’une stratégie. D’où
l’importance d’identifier ces
stratégies en tant que
procédures intellectuelles, de
les mettre à plat. Ce livre est
évidemment, de ce point de vue,
un élément de psychothérapie.
«Je demande s’il cauchemarde la
nuit d’avoir fait électrocuter,
frapper avec des câbles
électriques, planter des
aiguilles sous les ongles,
d’avoir fait manger des
excréments, d’avoir consigné des
aveux qui sont des mensonges,
d’avoir fait égorger… Il
réfléchit puis me répond, les
yeux baissés : "Non." Plus tard,
je filme son rire.» (p. 13) Je
l’ai vu éclater de rire dans
Douch, le maître des forges de
l’enfer, le nouveau film tourné
par Rithy Panh, qui a été retenu
dans la sélection officielle du
festival de Cannes 2011 - je
l’ai entendu, ce rire terrible,
qui résonne et traverse les murs
et les frontières. L’homme
utilise cette même intelligence
perverse pour monter de
nouvelles stratégies, pour
tromper les juges, jusqu’à
narguer les survivants. Mais, à
quoi donc servait la torture ?
Certainement pas à faire parler,
puisque les aveux extorqués,
rédigés de manière stéréotypée
dans des rapports gigantesques,
étaient faux - ce que tout le
monde savait, à tous les niveaux
de la hiérarchie. La torture ne
servait pas davantage à faire
taire. La faim, d’abord, avait
anéanti toute résistance - le
pays entier avait été affamé. Et
puis la terreur de tous les
instants, la dénonciation
permanente, les règlements
absurdes et impossibles à
connaître dans leurs détails,
tout cela avait généré un pays
pétrifié, un territoire
d’ombres. A quoi donc
servait-elle, alors ? A
convaincre que le monde pouvait
être transformé par une idée.
La torture est un acte
intellectuel. Pour preuve cette
torture incroyable dans son
absurdité, consistant à vider
une femme de tout son sang - oui
! -, lui planter un cathéter
dans chaque bras et la vider
jusqu’à la dernière goutte. Dans
le Kampuchea démocratique de Pol
Pot, la torture était un acte
idéaliste absolu. J’en frémis
encore. «Monsieur Rithy, les
Khmers rouges, c’est
l’élimination. L’homme n’a droit
à rien.» (p. 99)
J’ai lu un certain nombre de
livres sur les terreurs de
masse, sous le régime nazi, dans
l’empire soviétique, au moment
de la révolution culturelle
chinoise, pendant le génocide
rwandais… pourquoi lire de tels
témoignages, quelquefois à la
limite de l’insupportable ? La
description de ces violences
extrêmes nous apprend, non pas
seulement sur les capacités des
humains - et notamment les
enfants - à survivre au pire ;
non pas sur ce qu’on a appelé
avec naïveté «la banalité du
mal», mais sur les stratégies
politiques réelles, telles
qu’elles viennent s’incarner ;
telles qu’elles viennent
s’incruster à l’intime de
l’être.
La psychologie, ce n’est au fond
que de la politique incarnée. Ce
livre restera inscrit en moi,
comme d’autres, incontournable,
comme Si c’est un homme de Primo
Levi, Auschwitz et après de
Charlotte Delbo, la Nuit de Elie
Wiesel ou l’Espèce humaine de
Robert Antelme.
Libé 13-01-2012