La
faille au jardin de plantains
«Pourquoi le philosophe ne se
réjouirait-il pas de voir tout effacé
d'un coup d'éponge? Alors les hommes
repartiraient de zéro et joueraient le
jeu avec de nouvelles règles. Qui sait
si le gain ne serait pas plus grand que
la perte?» - George R. Stewart, La Terre
demeure, 1949
LE DEVOIR 23 janvier 2010 Amérique
Latine
parJoël Des Rosiers -
Écrivain, psychiatre
Photo : Courtoisie Haïti couleurs
Arbre sacré, de Harold St Jean, œuvre
originale haïtienne en acrylique sur
toile.
«Dieu nous hait!» La voix hors champ
très vaste de la vieille femme
interviewée sur CNN me réveilla de ma
torpeur. Elle avait sur le coeur de quoi
offusquer le ciel. Le corps de sa fille
sous les décombres, dont un bras hors de
son havre de béton pouvait faire signe,
devenait tour à tour une femme, un
objet, une toile, une odeur.
C'est cette présence du corps en
décomposition comme lieu de la
transgression qui place la tragédie
tropicale haïtienne au centre de
l'imaginaire contemporain, dans son
traitement vertigineux des débris
humains et du culte de l'organique.
Devant la télé allumée en permanence,
j'avais la conviction que l'île natale
était, pour autant que je puisse en
juger, la seule à faire voler en éclats
la fausse théâtralité du désastre
naturel, à dynamiter les langages et les
codes de représentation de la douleur
publique et de la mort. La seule enfin
pour laquelle il a fallu créer, par
choix ou par nécessité, une terminologie
inouïe pour décrire ces nouvelles
oeuvres de destruction et de survie.
Avec un spectacle comme celui-ci, donné
en un lieu inhabituel, sur une durée
jamais atteinte — la Caraïbe demeure un
éden car au même moment, un paquebot de
croisières déversait sans vergogne des
milliers de touristes à Labadie, dans le
nord du pays —, l'espace public se voit
infliger une série de mauvais
traitements: sali, découpé, vidé, troué,
écrabouillé... C'est l'inscription du
corps (individuel ou collectif) — et son
martyre — qui menace les normes du
comportement social.
Le président de cette république de
souffrances ne s'y est pas trompé
lorsqu'il déclare à la télévision:
«C'est la guerre!», comparant l'ampleur
des dégâts aux destructions subies après
une campagne de bombardements. Dans
cette perspective, la situation de la
nation se rapproche de la métaphore
militaire, érotique et poétique de
conquête ou de reconquête du terrain
perdu ou cédé à l'ennemi... à moins de
rêver de n'avoir point d'ennemis, sinon
ceux de la patrie.
La magnitude 7,3 du 12 janvier à 16h53
contient à la fois les moyens d'une
connaissance et d'une révolte: elle
permet de faire une expérience du monde,
de le décrypter, mais aussi de le mettre
à l'épreuve, parfois à rude épreuve...
Devant une violence structurelle mais
aussi symbolique, les hommes se
réfugient dans des postures de refus
sous-tendues par une colère
émancipatrice. Ici, la responsabilité
personnelle dans tout ce qui arrive, y
compris dans les accidents de la nature,
s'inscrit en faux vis-à-vis des pouvoirs
publics et commande de renverser l'ordre
des choses qui régit les rapports de
domination.
À Delmas 74, à Jacmel, à Léogâne, les
hommes s'organisent, constituent des
comités de quartier, dorment, forniquent
peut-être et mangent ensemble. De cette
manière, les nouvelles formes de
solidarité sociale représentent une
forme de nuisance, mais aussi de
rupture, susceptible d'introduire des
contradictions dynamiques, du «dissensus»
(Jacques Rancière) au sein d'une
autorité publique dépossédée
temporairement de ses fonctions
régaliennes. Devant les caméras (qui
tournent), les populations, malgré et à
cause de leur détresse, proposent des
éléments de réappropriation de l'espace
public, une recolonisation de l'espace
public. Les tent cities au sein
desquelles se jettent les bases d'une
gestion collective par les acteurs
eux-mêmes sont un mode de façonnement du
monde à l'image de leur expérience
singulière. Les villes sont désertées.
Les campagnes se repeuplent. De nouveaux
espaces se créent.
L'esclandre du XXIe siècle
Du point vue de la conscience morale,
rien n'est plus injuste qu'Hiroshima,
plus dévastateur que le 11-Septembre,
plus tragique que la Shoah. Vouée à la
violence des hommes contre d'autres
hommes, aucune concurrence mémorielle
n'effacera le prestige du malheur. Car
la douleur de chacun est toujours la
plus grande.
Mais le séisme haïtien est d'une autre
nature. Quand bien même il
s'accompagnerait d'un vécu
apocalyptique, personne ne songe à
l'attribuer à la folie de Dieu. De la
faille au jardin de plantains s'échappe
un bruit de croûtes terrestres, un heurt
de plaques tectoniques s'entrechoquant
sous le plus mal famé des ports. Et
c'est alors que retentirent les
lamentations de tout un peuple en proie
à une angoisse de fin du monde.
En moins d'une minute, le scandale moral
éclate aux yeux du monde. L'indignité
est totale. Et c'est intolérable. Si
l'effondrement des tours jumelles du
World Trade Center révéla au Nord la
vulnérabilité de l'Empire américain, le
désastre haïtien dévoile sur leur flanc
sud une vulnérabilité géopolitique plus
dangereuse encore pour leur sécurité
nationale, et nolens volens pour toute
la région. C'est pour cela que la
présence de l'armée américaine est
nécessaire pour rétablir la loi et
l'ordre au sein d'un failed state, car
une exception culturelle sévit aux
portes de l'Empire et dont la seule
présence remet en question leur
hégémonie...
C'est que les Haïtiens entretiennent,
avec les Français d'abord et avec les
Américains ensuite, de graves
divergences historiques qui s'appellent
«Dette de l'indépendance» et «Occupation
étrangère». Les conséquences de
l'extorsion par la France à un État
naissant de la somme exorbitante de 150
millions de francs-or ont eu pour effet
l'appauvrissement de la paysannerie
haïtienne. Cette soi-disant dette
remboursée par Haïti de 1825 jusqu'en
1972, date à laquelle elle fut
finalement apurée, en échange de sa
reconnaissance diplomatique par la
France, équivaut aujourd'hui en valeurs
actualisées à plus de 23 milliards
d'euros. Quant à l'Occupation américaine
(1915-1934), elle s'est traduite par une
mainmise sur la souveraineté politique
et économique du pays et par une
immigration massive des paysans qui
quittèrent le pays pour les champs de
canne de Cuba et de la République
dominicaine.
À une heure et demie d'avion de la
Floride, des hommes et des femmes qui
ont rétabli par leur lutte pour
l'indépendance en 1804 la grandeur du
Nouveau Monde croupissent en plein XXIe
siècle dans une coupable pauvreté. Ce
qui leur vaut 200 000 morts, 250 000
blessés graves, 4000 criminels en fuite
et plus d'un million et demi de
sans-abri, après avoir gagné, il y a
peu, au gros lot de cyclones et de
crues.
Or le désastre n'est pas naturel. Il est
humain. Il se loge dans la négligence du
réel: constructions anarchiques, mépris
des normes parasismiques, densité
insupportable de la population et
avilissement écologique des bassins
versants. Ce dédain du réel est
ultimement l'expression d'une résistance
têtue et d'une énergie incontrôlable qui
engendre une activité ininterrompue. Les
gens marchent, boivent, achètent,
s'écartent, se baissent, pavanent,
prennent les tap-taps en marche: il est
impossible de convaincre les passants,
véritables machines humaines, de
s'arrêter, de renoncer à leur
toute-puissance. Pourtant, il faudra
bien procéder à une évacuation des
villes sinistrées pour pouvoir les
reconstruire.
Au-delà de l'effondrement
L'histoire d'Haïti est censée appartenir
à tous. Ne serait-ce que par son art de
la réplique. Ou pour son esthétique de
la liberté. Certes, le traumatisme
massif a mis à nu les limites de
l'ironie, du marchandage, de l'arrogance
dans le rapport toujours délicat de
cette culture avec le réel. Moins
d'imaginaire, dirais-je avec une
demi-joie, encore plus de science, de
discipline, de béton armé selon les
normes! De l'intensité du tremblement de
terre, de sa radicalité, de son
caractère éphémère, un sens doit surgir.
Le séisme du 12 janvier fonctionne, en
somme, comme un opérateur de vérité: il
inscrit des gestes de solidarité, des
actions, des faits dans l'histoire, en
créant de nouvelles archives (Jacques
Derrida). L'accumulation de pièces, de
documents et de discours, entendue comme
archivage de traces, permettra de
redonner corps à l'événement premier
(photos, films, textos, écrits,
témoignages, etc.) pour le transformer
en événement originel, devenu dès lors
par son immatérialité même le symbole de
l'engagement vers une reconstruction de
l'oeuvre pérenne par les hommes.
L'authenticité de cette démarche ne
saurait se passer d'un sanctuaire pour
les corps. Le décompte des corps
constitue une importante mesure de
l'intensité du traumatisme: son impact,
ses conséquences. Les corps furent si
visibles, abandonnés dans les rues,
recouverts quelquefois d'un suaire blanc
ou encore démembrés ou défigurés,
dissociés de ceux à qui ils
appartenaient, transformés en objets de
révulsion, enterrés dans des fosses
communes... sans nom, sans acte de décès
et sans rituel... Ce théâtre de cruauté
fut le noeud littéral d'un insupportable
déni d'humanité, figure du mal absolu.
Cette prééminence des corps inanimés,
empilés dans les lieux publics, soulève
l'inévitable question de leur relation à
l'âme et à l'esprit qui les habitaient.
Quand bien même ils avanceraient vers
l'abîme et le décompte inexact des
détresses, c'est aux plus démunis, aux
plus meurtris de l'hémisphère occidental
que revient la responsabilité d'assumer
un changement de paradigme culturel.
Tout comme les êtres humains, les
cultures changent après les grands
traumatismes. La vision de l'horreur
qu'ils ont eue, ne serait-ce que pendant
quelques fulgurantes secondes, a pu
coïncider pour plusieurs avec une
expérience mystique qui, fut-elle
d'extase noire, n'a pu qu'être
irrémédiablement perdue pour les
survivants, souvenir d'un élargissement
de la pensée à l'éternité.
Je les ai vus sortir d'outre-tombe,
après huit jours d'ensevelissement sans
eau ni air ni nourriture, en chantant
des louanges à la gloire du Verbe. Leurs
visages grisâtres, empoussiérés mais
sanctifiés, brillaient de la lueur de la
dernière chance avant qu'ils ne
rejoignent les masses anonymes.
***
Joël Des Rosiers - Écrivain, psychiatre
Montréal, le 21 janvier 2010