Les
signes d’Haïti.
par
Jacky Dahomay
La catastrophe qui frappe Haïti est
terrible, comme s’il y avait là une
finalité de la nature qui aurait visé
symboliquement les institutions
fondamentales du pays. Même la
représentation religieuse en a été
frappée. Le tremblement de terre de
Lisbonne en 1755 avait produit un
bouleversement de la pensée
philosophique et théologique européenne
et une forte polémique entre Voltaire et
Rousseau. Nous avons en ce moment à
l’esprit ces vers extraits du poème que
Voltaire avait consacré à l’événement :
« D’autres peuples naîtront de vos murs
écrasés
/ Le Nord va s’enrichir de vos pertes
fatales »
Mais nous ne sommes plus au XVIII°
siècle et nos problématiques
postmodernes sont bien éloignées de
celles de Voltaire et de Rousseau.
Pourtant nous avons le sentiment que le
séisme qui produit un tel malheur dans
l’ancienne « perle des Antilles » nous
invite à dépasser une émotion légitime
quoique trop médiatisée et à penser
quelque chose que nous ne pensons pas
encore et qui serait déterminant pour le
monde et la philosophie politique de ce
XXI° siècle commençant. Mais
quoi ? L’écrivain haïtien René Depestre
nous affirme qu’il faut voir, à travers
ce soutien massif à Haïti, une forme
d’éveil d’une société civile mondiale. A
l’aube du XIX° siècle, Haïti avait
obligé les Droits de l’homme à accomplir
leur universalité dans leur concrétude.
Aujourd’hui, ce pays meurtri mais digne
donne une nouvelle dimension effective à
l’idée d’humanité.
Mais que dire d’autre ? Bérard Cenatus,
directeur de l’ENS écroulée sous les
gravas, « ce mélange de sang, de
liqueurs et de poudre » (pour citer
encore Voltaire), refuse de nous parler.
Il nous fait dire qu’il n’y a rien à
déclarer face à une telle catastrophe.
C’est sans doute vrai et nous comprenons
le mutisme de notre ami. Il y a là de
l’ineffable, nous renvoyant à notre
humanité brute, compassionnelle,
compulsionnelle et ici, seuls le cri ou
le silence sont possibles.
Mais pouvons-nous nous taire quand même
les chiens ne se taisent pas ? Le
sociologue haïtien, Laennec Hurbon, m’a
raconté sa fuite dans les rues de
Port-au-Prince –le séisme l’ayant
surpris au Champ de Mars. Il nous a dit
cette foule et ces cris insoutenables,
ces gens courant comme lui en tous sens
comme des fourmis folles. Or,
avoue-t-il, la chose qui l’a frappé le
plus c’est un chien, vers le Canapé
vert, sans doute abandonné, qui ne
cessait de japper à tue-tête, si on nous
permet l’expression, comme s’il voulait
interpeller les hommes en déroute ne
comprenant pas leur fuite désordonnée.
Laennec me dit ne pas comprendre
pourquoi, outre les bâtiments officiels
de l’Etat et de l’Eglise qui
s’effondraient en sang et en poussière,
c’est ce chien qui l’a frappé. Est-ce là
un signe à déchiffrer ? C’est comme si
le chien, issu de la nature,
interrogeait les hommes sur ce qui
pourrait être comme un effondrement de
la culture. Le tremblement de terre,
irruption sauvage d’une nature cruelle
et innocente, semble pervertir le
rapport nature/culture cher aux
anthropologues. Toute la transition
entre nature et culture ou le lieu focal
de leur connection, se symbolise dans le
chien, être de la nature sans doute,
mais qui demande, malgré nos malheurs, à
être articulé avec la culture. Bon
courage au chien !
Si donc les chiens ne se taisent pas,
nous ne devons pas nous taire. Il faut
parler, pour notre ami Bérard Cenatus
qui ne le peut pas en ce moment.
Rousseau a raison. Cessons d’incriminer
la nature. Il en va toujours de la
responsabilité des hommes. Le séisme
dévoile au grand jour l’incapacité
historique des élites politiques
haïtiennes à mener leur peuple à une
véritable émancipation politique et
sociale. Devant l’omniprésence des
puissances internationales et le
délitement de l’Etat haïtien malgré
l’existence d’un président dérouté et
rescapé, il est absolument nécessaire de
constituer une société civile forte. Les
poètes et écrivains comme Dany Laferière
insistent pour nous montrer qu’Haïti
n’est pas mort, qu’il lui reste la
culture. Mais les poètes n’ont pas
toujours été de bons politiques (on le
sait depuis Platon). Cette culture est
là, il est vrai, et c’est ce qui permet
aux haïtiens de survivre dans la
dignité, mais l’heure est à la
construction d’une fondation politique
nouvelle, d’un authentique espace public
permettant cette refondation. Nous
pensons à la mobilisation de la société
civile ayant entraîné la chute de
Jean-Claude Duvalier, mobilisation
populaire que le populisme de
Jean-Bertrand Aristide et de ses amis a
dévoyée, pour un nouveau malheur
d’Haïti. Il appartient donc à des
personnalités fortes et respectées
(comme Michèle Duvivier Pierre-Louis,
ancienne Premier ministre) de tout
mettre en œuvre pour l’existence d’une
société civile forte face aux pouvoirs
qui se mettront en place dans le cadre
de la reconstruction du pays.
Mais encore une fois que pèsent les
mots sur les tragédies de l’histoire ?
Nous avons envie de nous taire ou de
crier mais voici que de nouveau nous
repensons au chien du Canapé vert. Si la
nature a été cruelle lors du séisme,
avec le chien c’est comme si elle
dirigeait toute l’attention de notre
humanité vers le cri de la foule, vers
ces pleurs et ces plaintes, vers ce
qu’il y là de profondément tragique au
sens le plus authentique du terme. La
tragédie grecque exprimait dans ces
plaintes et ces douleurs (surtout venant
des femmes selon Nicole Loraux) quelque
chose de l’humain qui n’a pu être
résorbé par le politique, comme ce qui
serait un reste de nos constructions
politiques, souvent arbitraires. Et les
cris et les douleurs expulsées vers le
ciel muet à Port-au-Prince désignent
aussi, face à un Etat effondré, une
souffrance populaire que jamais la
politique n’a su véritablement prendre
en compte. Mais cela ne s’adresse pas
qu’à l’Etat haïtien ni à ses élites
politiques défaillantes. C’est toute la
politique moderne qui est visée dans ses
fondements et, en ce sens, le drame
haïtien est la grande tragédie qui ouvre
le XXI° siècle. Car comment expliquer
que le pays qui a connu la première
révolte d’esclaves ayant réussi soit
aujourd’hui le plus meurtri de la
planète ? Avec la colonisation et
l’esclavage, Haïti, perle des Antilles
pour les dominants, a été comme une
épine dans les pieds de la modernité,
quelque chose qu’elle n’a pas su
positivement assumer. Aujourd’hui
encore, elle se dévoile soudain le talon
d’Achille de nos temps postmodernes. La
politique des puissants de ce monde
trouve là ses limites de même que tous
leurs plans de développement
économico-politiques. Voilà pourquoi le
mal qui frappe le peuple haïtien nous
interpelle tous et nous invite à le
penser.
Mais en attendant, nous n’avons pas de
concepts pouvant rendre compte d’un tel
malheur et toute notre philosophie
politique est ébranlée. Fait-il alors,
entre le cri et le concept, redonner la
parole aux poètes ? Sans doute. Ces
bribes de vers, du poète Anthony Phelps,
que nous aimions réciter à Bérard
Cenatus quand nous étions étudiants à
Bordeaux, nous reviennent à l’esprit :
« Si triste est la saison, qu’il est
venu le temps de se parler par signes….
Le logos s’est réfugié dans le mutisme
de la pierre ». Recueillons-nous donc et
communions avec le silence de notre ami
Bérard et avec celui de tous ces
survivants et de tous leurs morts aux
sépultures inachevées.
Jacky Dahomay
Jacky Dahomay est professeur de
philosophie à la Guadeloupe. Il a
participé à divers projets en Haïti
notamment à l’élaboration du Plan
national d’éducation et a été membre du
Comité présidé par Régis Debray consacré
à l’aide de la France à Haïti.