Le Manifeste des
9 : l’utopie de l’An 01
Peu après les événements de 1968, le
dessinateur Gébé a fait paraître une
bande dessinée, L’An 01, qui
décrivait la société future telle
que l’imaginaient les plus radicaux
des révolutionnaires de l’époque.
L’argent désormais sans valeur, la
fin de l’aliénation par la
consommation, le travail réduit de
ce fait à peu de choses, ce qui
libère le temps pour des activités
plus nobles : cultiver son esprit,
s’exercer aux arts ou, plus
simplement, farnienter. L’usine n’a
pas disparu mais fonctionne
désormais sur la base de
l’autogestion, et le peu de temps
qu’on lui consacre est placé sous le
signe de la convivialité et de la
créativité plutôt que de la
productivité à tout crin.
Un tel modèle de société est
exactement celui préconisé par les
neuf intellectuels antillais,
auteurs du Manifeste pour les
« produits » de haute nécessité.
Renonçons à tous nos démons :
surconsommation, dépendance
économique et financière, travail
forcé pour les uns et recherche
effrénée du profit pour les autres.
Au lieu de cela, instaurons la
gratuité, la solidarité, la
responsabilité, la créativité, la
culture et les beaux-arts. Il s’agit
donc d’inventer une « société non
économique », dont les principales
conditions sont la « décroissance »
des besoins et la fin de
« l’absurdité coloniale ».
Quel beau rêve, n’est-ce pas ? Sans
doute est-il partagé par beaucoup
d’entre nous (« an gwan lodyans » !).
En dehors des matérialistes les plus
épais, nous sommes certainement
nombreux en effet à juger plaisant
ce tableau d’une humanité enfin
habitée par les valeurs
évangéliques : spiritualité,
fraternité, et simplicité des mœurs.
Quant au statut des département
français d’Amérique, isolés au
milieu d’anciennes colonies devenues
indépendantes, qui nierait qu’il est
pour le moins anachronique ?
Tout cela n’empêche pas que le
projet décrit dans le Manifeste
ne soit pas plus réaliste que celui
de L’An 01. Il ne suffit pas,
en effet, d’appeler solennellement
le peuple à « l’utopie » pour que
cette dernière devienne réalité. Le
terme même d’ « utopie », sous la
plume des auteurs du Manifeste,
est inquiétant au demeurant.
Celle-ci, par définition (u-topos,
le pays de nulle part), est
justement ce qui n’existe et
n’existera jamais. On est en droit,
dès lors, de se demander quelle
valeur les auteurs eux-mêmes
accordent à leur « vision ».
Pour sa part, le lecteur au sens
rassis est obligé de ne lui en
accorder aucune. Les partisans d’un
projet politique révolutionnaire –
puisque c’est de cela qu’il est
question ici – doivent s’efforcer de
créer un rapport de forces favorable
à leur projet. Or, si la population
de nos départements peut être
mobilisée facilement – on en a un
exemple en ce moment – en tant que
force de protestation, elle ne
s’exprime jamais que pour réclamer
des avantages matériels. Où sont les
magiciens qui transformeraient ces
revendications économiques en
radicalité révolutionnaire ?
Peut-être les auteurs du
Manifeste tablent-ils sur
« l’absurdité coloniale » qu’ils
dénoncent, sur le malaise qui en
résulte dans la population ? Mais
sur quoi pourrait-il déboucher ? Sur
l’indépendance ? Cela, certes, ne
serait pas de l’utopie mais prendre
un train déjà parti depuis
longtemps ! Et pourtant, même un
changement aussi évident, personne
n’y croit. Simplement parce que la
population a démontré à plusieurs
reprises qu’elle préférait
« l’assistanat », avec la sécurité
matérielle qu’il apporte, aux
risques de l’indépendance.
Une telle préférence affichée de la
population pour sa sécurité
matérielle, sa volonté de défendre à
tout prix son mode de consommation,
sont en contradiction absolue avec
la mutation des valeurs que réclame
le Manifeste.
Au moins, une telle révolution
serait-elle possible ailleurs ?
Evidemment pas. Ce n’est pourtant
pas faute d’avoir essayé : il y a eu
dans le passé les phalanstères
fouriéristes en France et en
Amérique, les kibboutz en Israël,
les communes soixante-huitardes, des
communautés religieuses un peu
partout. Tous ont échoué à
l’exception des dernières –
certaines d’entre elles en tout cas
– mais leur succès est indissociable
de la foi de ce qui y ont contribué
en une divinité digne de tous les
renoncements. Au XIXème siècle,
quelques penseurs ont imaginé qu’on
pouvait remplacer le culte d’un Dieu
devenu trop lointain et trop
énigmatique, aux yeux d’humains de
plus en plus imprégnés par le
rationalisme, par une religion de
l’Humanité, mais ils n’ont guère
convaincu.
L’espèce de société communiste
décrite dans le Manifeste
n’est pourtant pas totalement
impensable. Les humains sont
égoïstes, insatiables, jaloux. Ils
se disputent les biens matériels,
symboles de leur réussite : il leur
en faut toujours plus pour en avoir
au moins autant que les autres. Et
il en ira ainsi aussi longtemps que
chacun n’aura pas tout ce qu’il peut
désirer. Néanmoins, si le progrès
des forces productives se
poursuivait suffisamment, de telle
sorte que chacun pût vivre dans
l’abondance, alors le communisme
deviendrait possible. Tel est le
message de Marx.
En attendant, pour que la production
continue à croître (et non à
décroître !), dans des modalités
plus respectueuses de notre
environnement, il faudra encore
beaucoup d’entrepreneurs innovateurs
motivés par l’appât du profit, et
beaucoup de travailleurs zélés
aiguillonnés par la nécessité.
(Tous les termes entre guillemets
sont repris du Manifeste.)
Michel Herland
Professeur à l’UAG-Martinique
18 février 2009
[i] Karl
Marx, Critique du
programme de Gotha,
1875.
[Publié dans
France-Antilles (éd.
Martinique) le 21 février
2009]