Haro sur le
Dahomay !
Ou comment
l’orthodoxie pseudo-révolutionnaire
veut en finir avec le débat en
Guadeloupe
Certains échotiers véhiculent dans
leurs articles une vision bien
navrante du débat politique et
social en Guadeloupe. Ils tirent
jouissance de l’attribution de bons
et de mauvais points aux uns et aux
autres au nom d’une légitimité
militante autoproclamée. Là ou on
attend des contributions au débat,
on assène des certitudes. D’autres
lancent des attaques glauques sous
le prudent couvert de l’anonymat,
alors qu’eux attaquent les gens
nommément. Est-ce une façon de les
jeter en pâture à la vindicte des
«vrais Guadeloupéens»? On sait dans
quelle tradition s’inscrit ce genre
d’attaque.
On a affaire à
une nouvelle bienpensance
pseudo-militante; une bienpensance
d’autant plus moralisatrice qu’elle
est creuse sur le fond. On écrit
comme si les problèmes de la
Guadeloupe étaient identifiés,
analysés, ficelés, emballées et
livrables à domicile. On oublie que
tout militant anticolonialiste est
d’abord un militant des droits de
l’homme (une personne qui abhorre
les pwofitasyon et les dénis
de justice), et on s’en prend a ceux
qui osent rappeler que la lutte
politique et sociale en Guadeloupe
ou, plutôt, le discours politique et
sociétal, quels que soient les
oripeaux dont il s’affuble, ne peut
faire l’impasse sur la question de
la construction d’un espace
politique moderne fondée sur la loi.
Et ce, au-delà même des convictions
nationalistes. En effet, il nous
faut construire le vivre-ensemble.
Il nous faut garantir la liberté de
l’individu face au groupe, clarifier
les limites entre les droits et les
devoirs. Les Guadeloupéens ne
peuvent pas faire l’économie, sans
courir le risque de graves déboires
ultérieurs, d’une réflexion sur les
dangers des tentations intégristes
et macoutistes qui hantent les
esprits. Disons non à toute vérité
révélée et oui à la discussion et au
débat contradictoire.
Jacky Dahomay est mis au pilori
parce qu’il ne donnerait pas la
priorité absolue à la lutte pour
l’émancipation du peuple
guadeloupéen, parce qu’il se ferait
complice du système, bref, parce
qu’il refuserait d’être un « bon
Guadeloupéen ». Mais n’a t-on lu ses
interventions contre, entre autres,
Finkielkraut, Dieudonné, la
manipulation du 7 décembre? Ne lui
reproche t-on pas surtout d’être un
homme réfractaire à l’alignement et
à la pensée unique, insensible aux
sirènes d’un nationalisme bon teint
fondé sur la démission du droit et
la compromission des principes ?
Mais, loin de répondre sur le fond,
ses contradicteurs réduisent le
débat à des attaques ad hominem. Lui
envie t-on sa liberté de ton, son
audace, sa forte individualité ? Pas
étonnant que certains médias privés
aillent jusqu’à des amalgames
malsains entre sa vie privée et son
action publique.
Mais qu’en est-il
aujourd’hui des luttes pour
l’émancipation politique et sociale
de la Guadeloupe? Notre pays est
actuellement le théâtre de
nombreuses luttes légitimes des
travailleurs pour la conquête
d’avantages économiques et sociaux.
Mais on voit mal comment une
Guadeloupe qui serait parvenue à
accumuler un maximum de droits et
d’avantages dans le cadre
franco-européen serait en route vers
l’émancipation. Il y a là une
contradiction vielle comme le combat
anticolonialiste en Guadeloupe. Plus
nous conquérons des droits dans le
cadre franco-européen, plus, de
fait, nous nous intégrons à la
France, et plus le kascod
devient problématique. En outre,
cette intégration a comme effet
d’atténuer chez nous l’impact
déstabilisateur du capitalisme
libéral mondialisé que nos voisins
de la Caraïbe subissent de plein
fouet, ce qui nous fait vivre dans
ne sorte de bulle économique et
sociale qui fausse notre perception
des réalités internationales.
Maintenant, que
dire de la poursuite d’objectifs
symboliques comme la commémoration
de l’Abolition de l’esclavage ou la
reconnaissance du combat héroïque de
nos ancêtres neg mawon et
rebelles historiques? Ces avancées
sont très importantes mais ne sont
qu’une étape vers la construction
d’une société moderne
multiconfessionnelle et
multiethnique. Par ailleurs, les
contraintes écologiques le disputent
désormais aux considérations
économiques et politiques. La
question nous est déjà posée:
peut-on concilier un modèle de
développement qui, de fait,
privilégie la consommation à
outrance avec les nécessités de la
protection de l’environnement?
Disons pour conclure que nous sommes
tous en grand besoin d’humilité. Ce
que Dahomay vient questionner, c’est
le prêt-à-porter idéologique qui
prétend toujours « encadrer » les
mouvements de lutte d’émancipation
partout dans le monde. Certains ne
sont-ils pas tentés de prendre des
raccourcis simplificateurs et de
rendre le colonialisme responsable,
en vrac, de l’arrivée massive
d’immigrés, de la démotivation des
élèves, de la diminution de la
ressource halieutique, de
l’accroissement du nombre de
divorces, des cas de dengue et de
Sida en Guadeloupe? Quoi encore ? Il
nous faut davantage de Jacky Dahomay.
Guy Lubeth