Elle
portait ce jour-là l'un de ces
tailleurs-pantalons fluides qu'elle
affectionne et qui donnent à sa silhouette à
la fois frêle et énergique une élégance en
mouvement. Le cheveu mi-long et souple, les
boucles d'oreille en or, le sac en
bandoulière, elle a présenté ses papiers au
poste d'entrée de la prison comme le ferait
une habituée, poussé la lourde porte en fer,
franchi le porche de détection métallique en
soumettant son sac à l'examen des rayons X,
et, une fois passé le sas de sécurité et une
première grille, s'est engouffrée avec
assurance dans un long couloir au carrelage
sonore menant au coeur de Fleury-Mérogis.
Elle connaissait les lieux, c'était une
évidence. Elle connaissait les sons, la
lumière, l'ambiance. Mais elle semblait
heureuse et son pas rapide témoignait de sa
hâte. Un petit groupe de détenues
l'attendait à l'étage.
Organisée par quelques professeurs, la
rencontre avait été fixée de longue date.
Entre les audiences au tribunal, les
conférences, les consultations à son cabinet
parisien et les réunions de Choisir, La
Cause des femmes - le mouvement qu'elle a
créé en 1971 avec Simone de Beauvoir -,
l'avocate la plus célèbre de France, qui
s'apprête à fêter ses 80 ans, est en effet
très occupée. D'autant qu'un nouveau défi la
propulse désormais sur les routes d'Europe.
Un combat pour permettre à chaque Européenne
de bénéficier de la législation la plus
favorable aux femmes dans les 27 pays de
l'Union. Une croisade devenue sa priorité et
à laquelle elle entend rallier le nouveau
ministre français des affaires étrangères.
Lorsqu'elle est entrée dans la pièce, les
conversations se sont arrêtées net et les
regards d'une douzaine de détenues l'ont
suivie jusqu'à la petite table derrière
laquelle elle s'est assise, souriante et
détendue. C'était donc elle, Gisèle Halimi.
Elle, l'avocate courageuse, passionnée par
la cause des femmes. Elle, dont certaines
avaient lu l'autobiographie à la
bibliothèque de Fleury - Avocate
irrespectueuse. Elles ont vu le téléfilm
de François Luciani retraçant le fameux
procès de Bobigny en 1972, où l'avocate,
incarnée par l'actrice Anouk Grinberg,
défendit une fille et sa mère - accusée
l'une d'avortement illégal, l'autre de
complicité - et ouvrit la voie à la loi de
1975 autorisant l'interruption volontaire de
grossesse. C'était donc elle. Presque une
légende.
Elle a pris la parole, de cette voix
soyeuse et un brin affectée qui fascina tant
de prétoires. " J'aimerais vous apporter
un peu d'oxygène. Repousser les murs de
cette prison, vous réintégrer dans cette
société dont vous faites partie à part
entière. " Assises devant elle, les
détenues ne bougent pas. Seule une femme,
émue, ferme un instant les yeux. Mais Gisèle
Halimi enchaîne sur le procès de Bobigny,
puisque les femmes ont eu l'occasion d'en
débattre entre elles. " On aurait pu
n'avoir aucune trace de la plaidoirie,
raconte-t-elle, car je ne les écris
jamais et il est interdit d'enregistrer les
audiences. Mais nous avions contourné
l'interdiction en faisant venir des
sténotypistes qui ont noté l'intégralité des
propos ! " Les détenues sourient.
Ce fut un vrai procès politique, souligne
l'avocate. " C'est ainsi que nous
l'avions voulu ! Avec trois ingrédients : 1)
les accusés ne demandent pas pardon ; 2) on
dépasse les faits pour mettre en accusation
la loi qui vous accuse ; 3) on s'adresse,
par-dessus la tête des magistrats, au pays
tout entier. Et nous avons atteint notre but
: démontrer qu'on réprimait des femmes
auxquelles on n'avait pas donné les moyens
de ne pas commettre d'infraction ; et
permettre aux femmes de choisir de donner la
vie ou de ne pas la donner. "
Les langues se délient, les détenues vont
parler une à une. Les yeux dans les yeux de
l'avocate. " Je suis née en 1967, dit
l'une d'elles. Et je n'ai jamais discuté
de la question avec ma mère, qui avait
pourtant connu un ou deux avortements.
Aujourd'hui, je crains beaucoup un retour en
arrière. Quand on pense qu'il y eut un temps
où l'avortement était puni de la peine de
mort ! " Gisèle Halimi corrige. " Ce
n'était pas dans la loi de 1920 contre
laquelle nous nous battions. Mais il est
vrai que sous Pétain, et sous l'influence du
régime nazi pour lequel l'avortement portait
atteinte à la force vitale de la nation, on
a décapité une femme, Marie-Louise Giraud,
réputée "avorteuse", en 1943. " Une
remise en cause du droit d'avorter ?
L'avocate n'y croit pas. Mais elle note que,
" dans notre société conservatrice, ce
qui était devenu une liberté des femmes est
vécu par les autorités comme une simple
tolérance ".
Une femme blonde, très maquillée, veut
témoigner. Elle a avorté une première fois à
Grenoble, en 1968, grâce à un médecin "
merveilleux " qui arrivait à déguiser
l'opération afin qu'elle soit remboursée :
165 francs. Quand elle a voulu avorter une
deuxième fois, le médecin était en prison et
elle, fille de cardiologue, a dû avorter
seule, en secret, " dans un truc de bas
étage ", et a subi une grave hémorragie.
Une détenue raconte avoir beaucoup souffert,
elle aussi, d'un avortement provoqué à
l'extrême limite du temps réglementaire, à
cause du refus obstiné que lui opposèrent
plusieurs praticiens.
La clause de conscience des médecins a
souvent été détournée de son sens, regrette
l'avocate. " Des patrons de CHU et des
mandarins ont parfois frappé d'interdiction
de pratiquer une IVG tous les médecins et
infirmières de leur service. J'aurais
souhaité qu'on crée à leur intention un
délit d'abus du droit à la clause de
conscience. " Mais il existe aussi un
problème de moyens. " Il y a,
dit-elle, de moins en moins de centres
d'avortement, et les médecins qui le
pratiquent sont sous-payés, souvent
méprisés, tenus à part. Or une liberté sans
moyens, cela s'appelle un leurre. "
Chacune a son histoire qu'elle exprime en
deux mots. Une jeune Guyanaise croyait que
l'avortement, banalisé dans sa région, avait
toujours été libre en France. Une Parisienne
de 26 ans tombe également des nues et
s'interroge soudain sur les conditions dans
lesquelles sa grand-mère a un jour avorté.
" Quel sacré procès vous avez gagné ! "
Gisèle Halimi lui sourit. " Cela vous
semble moyenâgeux, hein ! Primitif ! Barbare
! Ça l'était. Et moi, avocate qui avais
avorté, je vivais une sorte de schizophrénie
: auxiliaire de justice et délinquante à la
fois... On nous traitait d'assassins, je
répondais que c'était nous, au contraire,
qui donnions à la vie tout son sens. Parce
qu'on ne voulait pas la donner par hasard ou
simple erreur de contraception. "
Mais il est tant d'autres combats,
affirme une détenue réunionnaise, issue
d'une dynastie de militantes. " On doit
se battre sur tous les fronts quand on est
une femme ! Les salaires, la famille, la
dignité... La bataille pour disposer de
notre propre corps était une brèche pour
avancer sur d'autres libertés. " Bien
sûr ! dit l'avocate. " Quand une menace
pèse sur les droits et les libertés, ce sont
toujours les femmes qui trinquent davantage.
Mais, à l'inverse, chaque fois qu'une femme
fait avancer pour elle une liberté, toute la
société en profite largement. "
Et d'élargir la réflexion à l'Europe pour
évoquer enfin ce qui constitue son nouveau
défi. Des droits acquis par les citoyennes
d'un pays européen ne devraient-ils pas
profiter également aux autres femmes de la
Communauté ? Le droit pour les femmes de
choisir leur maternité, désormais
constitutif en France du socle des libertés,
mais encore nié en Pologne, en Irlande, à
Chypre, à Malte, ne devrait-il pas s'imposer
à tous les pays de l'Union, comme ce fut le
cas de l'abolition de la peine de mort ? Une
tragédie comme celle d'Alicja Tysiac, cette
jeune mère célibataire polonaise qui s'est
vu refuser une IVG thérapeutique à Varsovie
alors que sa grossesse la condamnait à
devenir aveugle, est-elle acceptable dans
l'Europe des 27 ? " Les recours étant
épuisés en Pologne, j'ai eu l'idée de saisir
la Cour européenne des droits de l'homme,
dit Gisèle Halimi. La Pologne a été
condamnée ! "
Alors allons plus loin, propose-t-elle.
Le mouvement Choisir a réfléchi à la façon
d'élever la condition de l'Européenne et en
a conçu un grand projet : la Clause de
l'Européenne la plus favorisée. " Nous
proposons de choisir, dans les 27 pays
d'Europe, les lois qui nous semblent les
plus favorables aux femmes et d'en faire un
bouquet législatif qui s'imposerait dans
toute l'Europe : avortement, divorce, droit
du travail, prostitution... Ce serait le
nivellement par le haut. Une source de
solidarité entre Européennes. Et une façon
de propulser l'Europe en avant. Elle en a
bien besoin, non ? "
Les détenues veulent du concret, des
exemples. " Eh bien, dit l'avocate,
on emprunterait à la Suède le congé
parental rémunéré et obligatoirement alterné
entre le père et la mère ; et aussi sa
législation antiprostitution qui pénalise le
client. On prendrait aux Pays-Bas la loi sur
l'IVG qui offre aux femmes huit semaines
supplémentaires. A l'Espagne sa loi-cadre
sur les violences et à la France la parité
constitutionnelle, à condition d'en
renforcer les sanctions... "
Difficile, dit une détenue, " quand on
sait le poids des religions ! ". Un rêve
!, s'exclame une autre. " Quand on voit
le nombre de femmes qui se font tabasser et
tuer alors même qu'elles ont porté plainte !
" Elles vibrent, elles adhèrent, elles
ont mille questions. Elles aimeraient
poursuivre la discussion, confier à la dame
leur histoire. Elle doit pourtant partir
après avoir lancé avec force : " Ne vous
résignez jamais ! "
Annick Cojean