En Haïti,
quand le remède peut tuer le médecin
Alain Deloche, chirurgien, président de la
Chaîne de l'Espoir
Retour
d'un monde de traumatisme et de destruction.
En Haïti, plus de six mois après le séisme,
le chaos règne toujours. En quarante ans
d'humanitaire, je n'ai jamais connu une
telle situation, et j'ai pourtant approché
des guerres et des catastrophes à travers le
monde. Mais en Haïti tout est plus violent,
plus dur, plus épouvantable. Je me suis
trouvé face à un peuple traumatisé, blessé
dans les corps et dans les âmes…
Au lendemain de ce séisme, La Chaîne de
l'Espoir a pu déployer son aide médicale au
sein de la clinique Lambert, dirigée par le
Docteur Margaret Degand, à Pétionville, près
de Port-au-Prince. Dans cet ancien
établissement de chirurgie esthétique, plus
de 2000 blessés ont été pris en charge, et
la clinique est devenue un centre de
référence pour tous les sauveteurs. Dans
cette clinique, j'ai retrouvé le cardiologue
haïtien Michel Théard, mon ancien élève à
l'hôpital Broussais, à Paris. Avec lui, je
me suis trouvé plongé dans le milieu médical
haïtien. Et là, j'ai constaté qu'un drame se
jouait dans le drame…
Les ONG détruisent le tissu économique du
pays. Comment le petit paysan pourrait-il
vendre ces quelques bananes, si les
organisations humanitaires distribuent des
vivres gratuitement ? De la même manière, la
médecine gratuite est en train de détruire
le système de santé en Haïti. Qu'on ne se
méprenne pas : la prodigieuse solidarité
internationale qui s'est manifestée lors du
tremblement de terre a constitué une aide
essentielle pour ce pays supplicié,
notamment celle des organisations médicales
humanitaires.
Toutefois, sur place, six mois après, la
situation des hôpitaux, des médecins, des
personnels soignants est tout simplement
effrayante : il n'y a plus de moyens et les
patients ne sont plus prêts à recourir à des
soins qui ne soient pas gratuits… Des
hôpitaux sont obligés de fermer. Un autre a
réduit de moitié ses effectifs de médecins,
personnels soignants et administratifs. Un
chirurgien viscéral m'a expliqué qu'en un
mois il n'a procédé qu'à une seule
opération. Les cabinets médicaux, les
cliniques, les hôpitaux sont en situation de
grand dysfonctionnement. Et, lorsque les
établissements réussissent vaille que vaille
à se maintenir, ils ne trouvent plus
d'infirmières ni de jeunes médecins pour y
exercer car les ONG les recrutent, avec des
salaires beaucoup plus élevés.
UNE AUTRE FORME D'URGENCE
Michel Théard me précisait même que le
remède est en train de tuer le médecin !
Comment ne pas comprendre le découragement
quand il suffit à des médecins haïtiens
d'aller sur Internet pour constater qu'après
le tremblement de terre, une ONG a reçu, à
elle seule, l'équivalent en dons de trois
fois le budget annuel du ministère haïtien
de la santé. Comment ne pas comprendre que
l'on observe sur les murs de Port-au-Prince
un bien vieux slogan qui rejaillit,
actualisé : "ONG go home !".
En Haïti comme ailleurs, les ONG n'ont pas
vocation à s'installer définitivement. Il
serait dramatique de prendre le risque de
voir le système médical haïtien détruit
lorsqu'elles se retireront. Or, elles se
retireront et, si le pays a vécu sous
perfusion, il ne survivra pas à l'arrêt de
la machine. Pour sortir de ce piège, les
pouvoirs publics haïtiens, avec une immense
faiblesse de moyens, travaillent à un
programme d'aide aux structures médicales
pour tenter de les sauver, elles et les
personnels médicaux locaux.
Des tentatives de coopération entre les
institutions privées et publiques tentent de
se mettre en place et des initiatives
originales sont tentées. Mais rien ne sera
possible si la solidarité internationale,
encore si forte, ne déplace pas ses modes
d'intervention et d'assistance pour se
mobiliser autour de l'aide aux structures
locales, à la formation… Bref, pour
préserver, développer et moderniser ce qu'il
reste d'un système médical local. C'est une
autre forme d'urgence. C'est peut-être
aujourd'hui la première.
Le Monde 23.07.10 |