En Haïti, "les
esprits savaient"
Port-au-Prince Envoyée spéciale
omment oublier ce 5 janvier ? Comment ne pas se
dire que les esprits, ce soir-là, avaient lancé
un signe et tenté de prévenir ? A leur façon
bien sûr, codée et mystérieuse. Difficile à
interpréter. Mais enfin, leur comportement si
étrange, une semaine avant le séisme, était à
l'évidence un message. Et Jean-Alex Marc, prêtre
vaudou à Tabarre, un faubourg de Port-au-Prince,
reste troublé par le souvenir. Il n'avait pas su
voir.
C'était pour lui un grand jour, et la cérémonie
qu'il avait longuement préparée promettait
d'être à la fois fervente et délirante. "Une
tradition pour moi ce 5 janvier. On l'appelle le
"couché yanm", la communion de tous les esprits.
Autant dire que c'est plein d'énergie !" Il
avait invité d'autres hougans (prêtres vaudous),
des dizaines d'initiés ; et très vite, après une
longue prière, les tambours s'étaient déchaînés.
Les esprits invoqués étaient venus, comme
attendu. Mais ils étaient, comment dire,
réticents. "Ils ne parlaient pas, ne mangeaient
pas, ne festoyaient pas. Ils pleuraient. C'était
bouleversant."
Papa Ogou, d'ordinaire si joyeux et festif, ne
disait pas un mot. Les guédés (esprits des
morts), qui ne craignent rien puisqu'ils ont
déjà vécu, et forment une famille volontiers
chahuteuse et paillarde, restaient
mystérieusement éteints. Les chants et les
danses ont quand même traversé la nuit. Mais au
petit matin, le prêtre était perplexe. Et
interrogeait ses pairs. Que s'était-il passé ?
Où était l'erreur ? Avait-il commis une faute ?
Fallait-il refaire la cérémonie ? "J'ai mis du
temps à comprendre. Même le jour du séisme, je
n'ai pas fait le lien. Mais l'évidence m'est
apparue. Les esprits savaient qu'Haïti allait
souffrir."
"Bien sûr, ils le savaient !", s'exclame André
Ismaite, hougan lui aussi dans la commune de
Tabarre, dont le temple - le hounfort - qu'il
avait mis tant de temps à construire, s'est
effondré en quelques secondes. "Nous étions
avertis depuis le mois de novembre." Avertis ?
"Disons que les esprits nous prévenaient par
signes, par songes, par paraboles. Mais il y a
tant de problèmes dans ce pays qu'on ne savait
qu'attendre. Un énième soubresaut politique ? Un
choc économique ? Quel tort de ne pas prendre
plus au sérieux nos songes !" Qu'auraient pu
faire les hougans, de toutes façons, s'ils
avaient fait la bonne interprétation ? "Le
gouvernement nous exclut, nous ignore, nous
méprise", regrette André Ismaite. "On invite les
pasteurs et les prêtres au palais présidentiel.
Mais on fait comprendre qu'on n'y souhaite pas
de cérémonie vaudoue. Quelle hypocrisie ! Ce
pays a été fondé sur le vaudou. Tous les
Haïtiens, qu'ils se proclament catholiques ou
protestants, ont le vaudou dans le sang !"
L'itinéraire de Jean-Alex Marc n'était pas écrit
à l'avance. Elevé par une maman catholique
pratiquante éprouvant pour les rites vaudous une
grande méfiance, il a beaucoup fréquenté
l'église, avant d'être séduit par les Témoins de
Jéhovah. Jusqu'à sa maladie. Soudaine.
Mystérieuse. "Un 1er janvier, je me suis
retrouvé aveugle. Sans raison apparente. Puis
mon coeur a enflé. A la perplexité des médecins.
Enfin, j'ai traversé une période de folie, avec
de vrais délires. Et c'est à son issue que j'ai
pris conscience de ma vraie place. J'étais un
réclamé des esprits." Une cérémonie l'a confirmé
: il était choisi pour être hougan. Impossible
de refuser. A moins d'endurer des souffrances
jusqu'à la mort. "Je voulais sauver ma vie. J'ai
consenti. Et ma santé s'est rétablie."
Depuis, il officie dans une petite communauté
pauvre qu'il chérit et dont il est, dit-il,
malgré ses 36 ans, le "papa". Il organise les
grandes cérémonies du calendrier vaudou, des
mariages, des actions de grâces demandées (et
payées) par des particuliers. Il sert de
conseiller, de confesseur, d'arbitre, de
psychologue. Et dans la petite cour entourée de
bananiers et située entre son domicile et le
petit hounfort qu'il nous fait visiter avec
fierté, il reçoit sans cesse de la visite. Son
téléphone portable est ouvert à tous.
Depuis le 12 janvier, "jour effroyable", il
sonne sans arrêt. Pour poser mille questions :
Pourquoi ? Quel sens ? Que faire ? Y a-t-il eu
faute, donc punition collective ? Et puis, que
faire des morts ?... Il a mûri ses réponses,
littéralement "malade" de la souffrance de ses
fidèles. "Dieu a créé le monde parfait ; nous
les hommes, par ignorance ou méchanceté, l'avons
dégradé ; on paie la conséquence. Mais Dieu et
tous les esprits bien heureux peuvent alléger le
fardeau."
Les cérémonies pour les morts ? Il ferme les
yeux et soupire. Ah, les morts... Ces corps
broyés sous les gravats. Ces cadavres suintant
sur les trottoirs ou jetés dans des fosses
communes. Comment ne pas frémir ? Comment ne pas
s'épouvanter de cette violente entorse aux
rituels du culte qui imposent notamment le
dessounen, pratiqué juste avant ou juste après
trépas pour libérer le corps des esprits qui le
possédaient ? Mais il se veut pragmatique. Et
apaisant. "Allons ! La grande catastrophe du 12
janvier balaie toute normalité. Adaptons-nous.
Le corps, après tout, n'est qu'enveloppe.
Débarrassons-nous des cadavres pour la
sauvegarde de tous. C'est l'esprit qui importe.
Nous ferons les cérémonies plus tard."
Son collègue approuve. Les hougans de la zone
viennent d'ailleurs de se réunir pour décider
des procédures. D'abord, bien sûr, se joindre à
la prochaine cérémonie oecuménique prévue par le
gouvernement. Ensuite se mettre à l'écoute des
esprits qui indiqueront ce qui est bon et juste
de faire pour les morts. Enfin, prévoir pour le
13 janvier 2011, soit un an et un jour après le
séisme, la cérémonie essentielle du "brulezin".
Les morts, dit-il, y parleront, donnant une
explication à la fureur du séisme. "On sera
prêt, alors, à les entendre. En ce moment, ça
vacille nos têtes. Personne à Haïti n'est
d'aplomb."
Annick Cojean
Article paru dans l'édition du 23.01.10 Le Monde