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Haïti : ces cadavres que l’on montre
Par Christian Eboulé, journaliste.
Quand, à l’effroi, au tragique, à la
cruauté la plus abjecte, s’ajoute
l’indécence, l’impudeur et le mépris
télévisuels, alors oui, la douleur que
l’on éprouve devient plus
qu’insupportable. Fort heureusement,
d’abord par Internet, ensuite et bien
sûr de façon massive, grâce à la radio
et aux chaînes de télévision, le monde
entier sait, aujourd’hui, qu’un
tremblement de terre d’une ampleur
historique s’est abattu sur Haïti. Mais
pourquoi diable, ces mêmes chaînes de
télévision choisissent-elles de nous
montrer, de manière quasiment
ininterrompue, ces centaines de cadavres
haïtiens, ces victimes innocentes d’un
séisme meurtrier et dévastateur ?
Pourquoi une telle absence d’égards ?
Pourtant, la plupart du temps, lorsqu’il
s’agit de victimes occidentales, l’on
n’assiste presque jamais à un tel
étalage obscène.
Trop, c’est trop ! Les victimes du Sud
ont aussi droit au respect de leurs
sépultures, quelles que soient,
d’ailleurs, les circonstances qui ont
entraîné leur mort.
Et puis, quand même, nos sociétés ne
sont-elles pas déjà suffisamment
anxiogènes et productrices de peurs de
toute nature, pour que nous nous
infligions, en plus, le funeste
«spectacle» de corps meurtris, écrasés,
déchiquetés ? Du reste, si nous sommes
si assoiffés de sang, si curieux du
drame et de la mort des autres,
peut-être pour se convaincre qu’on
pourrait ainsi exorciser la nôtre, alors
exhibons nos propres morts et pas ceux
d’ailleurs. Lors du tremblement de terre
qui a secoué les Abruzzes en avril
dernier, rasant au passage une partie de
la ville de L’Aquila, je ne me souviens
pas avoir vu en boucle des images de
corps, comme c’est le cas, aujourd’hui,
avec Haïti.
Les chaînes de télévision qui nous
abreuvent d’images actuellement nous ont
pourtant abondamment parlé de ce séisme
qui a causé la mort de près de 200
personnes. Mais curieusement, à cette
occasion-là, et à juste titre, elles ont
fait le choix de ne pas «satisfaire» nos
instincts voyeuristes. Et qu’on ne
vienne pas me dire que c’est une
question d’efficacité des services de
secours. Non, de grâce !
Plus récemment encore, suite à la mort,
malheureuse, d’un de nos soldats en
Afghanistan, des chaînes de télévision
ont précisé qu’elles ne diffuseraient
pas de photos de ce militaire, à la
demande de la famille, et par respect
pour sa mémoire. Bel acte de civisme.
Mais nous aimerions que la même
attention soit portée à ces morts du
bout du monde, dont on ne se sent pas
forcément proches, mais dont le respect
dû à leurs familles et à l’humanité que
nous avons en commun commande qu’on les
respecte.
Alors respectons le peuple haïtien.
Respectons ces hommes et ces femmes à
qui la nature a repris ce qu’elle leur
avait donné de plus cher, c’est-à-dire
la vie. Respectons cette terre des
Caraïbes, sur laquelle le sort semble
s’acharner depuis près de deux siècles.
Une terre marquée par un drame
«originel», celui de millions de
personnes arrachées à l’Afrique - cette
terre nourricière qui ne leur a toujours
pas tendu la main officiellement - et
qui ont été soumises à la barbarie
esclavagiste par les puissances
européennes d’alors. Une terre qui a vu
son peuple se lever, il y a deux cents
ans, avec à sa tête quelques-uns de ses
plus valeureux enfants, comme Toussaint
Louverture et Jean-Jacques Dessalines,
pour s’affranchir du joug esclavagiste
et colonial. Une terre qui a entrepris
depuis une marche chaotique vers la
liberté. Une terre qui croule
aujourd’hui sous le poids de la misère
et de l’histoire, mais qui est aussi
riche d’hommes et de femmes
exceptionnels et viscéralement attachés
à leur liberté et à leur dignité. Oui,
respectons-nous et respectons-les.
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