Dans Madinin’Art du 19-2,
Mr Henry Petitjean Roget nous propose « Une
approche anthropologique du contexte de
la révolte » sous-entendu en
Guadeloupe.
Cet intitulé semble
promettre une analyse scientifique, de
même que la bibliographie et les titres
universitaires déployés à la fin de
l’article. Qu’en est-il exactement ?
Examinons d’abord les
efforts de l’auteur pour constituer la
société guadeloupéenne en un objet
d’étude anthropologique.
Il commence par énoncer
péremptoirement une particularité, selon
lui, de cette société : « les mots
qu’utilisent ses membres ne disent pas
ce qu’ils veulent exprimer. L’exprimé se
situe presque à chaque fois dans le
registre du non-dit. »
Curieusement
pourtant, il prend les exemples de sa
démonstration chez les Martiniquais ! En
effet, dit-il, ceux-ci ne désignent le
serpent que par les expressions : « la
bête longue » ou « la cravate », ce qui
est la marque, « somme toute » (!)
d’ « une société précapitaliste ou
traditionnelle qui a conservé des
relations étroites avec son
environnement naturel » ! Hum ! Est-ce
que l’on ne frôle pas les qualifications
de prélogiques, voire d’humanités encore
engluées dans l’animalité ?! L’auteur
s’en défendrait énergiquement ! Soit,
mais contrairement à ce qu’il semble
croire, les Antillais n’ont inventé ni
la métaphore, ni la périphrase
euphémique. Les Romains ne disaient
pas : « il est mort », mais : « il a
vécu » et pour le cas où Mr Henry
Petitjean Roget estimerait « que ceux-ci
avaient gardé des relations étroites
avec leur, etc.… ». Remarquons
qu’aujourd’hui les Français
disent dans la même situation : « il est
parti », leurs journalistes ajoutant
parfois : « des suites d’une longue et
douloureuse maladie », et tout le monde
comprend de quoi il s’agit !
Poursuivant son analyse,
notre anthropologue remarque que le
slogan guadeloupéen, repris depuis en
Martinique : « La Gwadloup sé tan nou …sé
pa ta yo » : « se situe, lui aussi,
dans le registre du dit non dit ! » En
effet, pourquoi « yo » et pas « zot » se
demande
l’auteur ? Et si, là encore, c’était une
loi du genre ? Ce qui prime pour ceux
qui contestent collectivement l’ordre
établi c’est de s’adresser au
« nous » qui se constitue, qu’il faut
resserrer, par opposition à tous les
autres, aux ennemis :
« Ah ! ça ira, ça ira, ça
ira,
Les aristocrates,
on les pendra …» Ça ira
« Ils viennent
jusque dans nos bras
Egorger nos
fils… » La Marseillaise
« Nos chefs,
… ces cannibales…
ils sauront
bientôt que nos balles
sont pour nos
propres généraux ! »
L’Internationale
Mais, nous dit l’auteur,
ici le « ils » n’est pas nommé : nous
sommes en présence d’un « langage
camouflé » qui « permet un artifice pour
rejeter l’animosité sur un objet caché !
» Encore une fois, remarquons qu’en cela
les Guadeloupéens n’ont aucune
exclusivité :
« Ils ont tué
Jaurès ! »
« ils ne passeront
pas »
Ils, ce sont les
autres, le groupe adverse, dont on a
fait, dont on fera l’inventaire
ailleurs. Pour le cas qui nous
intéresse, ce « yo » peut être très
précisément déduit du nom du Collectif ,
« Lyenaj Kont Profitasion » : ce
sont les exploiteurs de toute origine ;
il est explicité par le slogan repris en
Martinique : « an bann profitè volè, nou
kaï fouté yo déro » et développé dans un
poème déjà ancien du Guadeloupéen Hector
Poulet : « Twa twa toupatou » qui
distingue, par une analyse de classe et
non de race, les enfants du pays et les
ennemis des enfants du pays :
«
E mi zanfan
péyi-la /…./ po nwè/ po jòn/ po wouj/ po
chapé/ po blan
/Nou byen foutépanmal/
Nou sav sé zanfan péyi-la….
…
Mé/ Mi lènmi zanfan
péyi-la/…/I blan/i jòn/ i nwè/ i po
chapé
/Nou byen foutépanmal/Nous
sav sé lènmi zanfan péyi-la …
/Pas/I ka viv si péyi-la/Evè
swè/Evè san zanfan péyi-la…
- poème que, par parenthèses,
il faudrait faire lire à tous ceux qui
taxent le mouvement actuel de racisme !
Le
non-dit ne caractérise donc pas
particulièrement la société
guadeloupéenne. En fait, affirmer le
contraire relève d’une volonté de faire
de celle-ci, non pas seulement un objet
scientifique, mais, en marge des autres
humanités, un peuple étrange, voire
étranger. Aussi l’auteur énumère-t-il
les autres « particularités » de la
société guadeloupéenne et elles sont de
taille !
Les Guadeloupéens sont
aliénés, ils ne s’aiment pas : le Blanc
« reste chaque fois la référence en tant
qu’individu et comme couleur ». Certes,
cela peut être vrai encore de nos jours
pour certains. Mais est-ce parce que la
beauté du blanc s’est imposée, s’impose
objectivement aux autres races ou
bien est-ce le résultat des rapports de
force économiques, politiques et
culturels que des peuples de race
blanche ont imposé et continuent encore
d’imposer au reste de la planète ?
Notre anthropologue ne
nous le dit pas ! Pourtant, il sent
l’importance de l’esclavage pour
comprendre la situation et les
sentiments actuels des Guadeloupéens, il
en parle longuement et à plusieurs
reprises, mais ses interprétations sont
curieuses :
Les Guadeloupéens se
pensent non pas comme descendants
d’esclaves, mais comme fils d’esclaves,
« le fait historique est aboli au profit
d’une réalité actuelle », et ils en
ressentent « une souffrance permanente
et odieusement insupportable ». Aussi
répètent-ils très souvent encore
aujourd’hui : « nou pa esklav » car ils
sont traumatisés parce que, en 1802, « Delgrès
n’a pas gagné », qu’ils considèrent
celui-ci dans leur
inconscient comme « un perdant » et que
l‘abolition définitive de l’esclavage
leur a été « concédée par la République,
le maître blanc fantasmé (l’auteur
répète trois fois ce mot ou ses dérivés
en quelques lignes !) » et par « des
penseurs et des êtres éclairés », bref,
parce qu’ils ont participé à leur
libération non par une révolte, mais par
« des sursauts de révolte » !!!
Quel subtil distinguo !
Si les Guadeloupéens se sentent encore
esclaves, ne serait-ce pas tout
simplement parce qu’ils estiment que
depuis l’esclavage, les structures de
leur société et, tout particulièrement
de la propriété, n’ont pas suffisamment
changé et qu’ils expriment ainsi leurs
revendications de conditions de travail
qui respectent leur dignité d’êtres
libres ? Pour tous les peuples du monde,
l’esclave c’est le symbole du
travailleur surexploité,
rappelons-nous :
« Foule esclave, debout,
debout! »
Mais notre anthropologue
préfère voir dans la souffrance
guadeloupéenne l’effet de la maladie
mentale : « Nous vivrions dans
une société analogue (…) à
l’une de celles (que de précautions
oratoires !) que l’ethnopsychiatre G.
Devereux a (…) qualifié de pathologiques
normales ». Et si le profane veut savoir
ce que cela signifie, Mr Henry Petitjean
Roget explique : « c’est-à-dire une
société dans laquelle la névrose
collective établit la normalité des
comportements. » Et voilà, … CQFD !
Cependant
l’auteur, bon prince ou bon thérapeute,
entrevoit dans la grève générale la
psychothérapie de groupe qui pourrait
permettre « la fin de ce repli
confortable dans la rébellion d’un état
névrotique que l’on pourrait qualifier
d’infantile.» Bien sûr, il ne s’agit pas
ici de reprendre le cliché du nègre
« grand enfant », se défend
vertueusement notre anthropologue, mais,
affirme-t-il, « utilisé dans le contexte
d’examen des manifestations discursives
d’une crise sociale, avec les outils que
fournit l’anthropologie ( ! ) », cela
signifie (je résume) que les
Guadeloupéens sont dans une phase
d’opposition à l’autorité. Donc que la
rupture des négociations ne saurait être
imputée à l’intransigeance de l’autre
partenaire, mais uniquement au système
traditionnel d’éducation qui alterne
« permissivité la plus totale et ferme
répression, soudaine et imprévue » et
qui « par l’absence de bornes mises à
l’infini possible du vouloir, débouche
immanquablement sur l’insatisfaction
perpétuelle » !
Et voilà le travail : les
Guadeloupéens en lutte contre la vie
chère et pour la reconnaissance de leur
dignité sont des névrosés ou au mieux
des enfants mal élevés ! L’analyse
anthropologique de Mr Henry Petitjean
Roget aboutit donc tout simplement aux
poncifs de classe les plus éculés ! Elle
justifie le point de vue de ceux qui
refusent de donner deux francs jusqu’à
la mort …de leurs salariés!
Mais à des poncifs de
race aussi. En effet, sans jamais le
dire (tiens, notre auteur pratiquerait
lui aussi le non-dit !) dans toutes ces
analyses sur l’esclavage, Mr Henry
Petitjean Roget ne vise, bien entendu,
que les Guadeloupéens de couleur. ( Par
cette dénomination désuète, nous
désignons non seulement la majorité
d’origine africaine, mais aussi tous
ceux, quelles que soient leur origine et
leur couleur de peau, qui se sont
fondus et se reconnaissent dans le
peuple guadeloupéen.)
Pourtant, l’auteur évoque
aussi la minorité béké, mais pour elle,
il est beaucoup plus indulgent !
D’abord, il élimine en
une phrase et juge en un adjectif
(« inadmissibles ») le comportement et
l’idéologie békés tels que les a
rappelés le reportage de Canal+ .
Ensuite, il nous apprend
que les colons se sont « insérés
au XVIIe siècle au sein de la société
caraïbe insulaire »! Qu’en termes jolis
... ! L’auteur veut-il dire que les
békés ont du sang caraïbe dans leurs
veines ? (Auquel cas, il devrait se
dépêcher de faire part de cette
découverte anthropologique à Mr
Despointes et à tous ceux qui pensent
tout bas ce que celui-ci dit tout haut à
propos des métis et de la pureté
ethnique!) Ou bien est-ce volonté
passionnée de démontrer l’antériorité
des békés sur le sol guadeloupéen et d’y
prouver ainsi leur légitimité ?
Par ailleurs, si les
jeunes Guadeloupéens diplômés ne peuvent
pas rentrer dans leur pays, ce n’est
absolument pas à cause de l’absence de
développement dû au régime colonial ni
de la discrimination à l’embauche par le
patronat (l’un et l’autre ayant partie
liée). C’est, nous affirme l’auteur,
entièrement à cause du repli sur soi
grandissant des Guadeloupéens qui les
rejettent !
Enfin, l’auteur appelle à
l’acceptation du métissage culturel et
biologique la société guadeloupéenne
indistinctement, comme si c’étaient les
masses guadeloupéennes qui le
refusaient !
On pourrait continuer
longtemps comme cela à pointer du doigt
les contradictions, les omissions et les
partis pris de Mr Henry Petitjean Roget,
au risque de lasser le lecteur. Mais
celui-ci aura compris que sous une
apparente scientificité, le but
poursuivi ici par l’auteur est de faire
peser la responsabilité de toutes les
tares de la société coloniale
guadeloupéenne sur les seuls
Guadeloupéens (ceux qui précisément en
souffrent). Et tout particulièrement
d’imputer les difficultés, voire un
éventuel échec de la négociation à leur
immaturité, à leur névrose, à leur
intolérance, et même à leurs difficultés
ou à leur refus d’expression !
Et la question de savoir
si c’est volontairement ou même
consciemment que Mr Henry Petitjean
Roget se montre ainsi partial ou
subjectif importe relativement peu ;
sans doute faudrait-il qu’à l’instar des
psychanalystes qui ne le deviennent
qu’après avoir fait leur propre analyse,
les anthropologues et autres
spécialistes de sciences sociales ou
humaines commencent par faire l’examen
de leur être de classe et de race !
Sinon, c’est là que les non-dits
deviendraient imposture !
Huguette Emmanuel
Bellemare,
martiniquaise, sociologue
de formation,
enseignante du second
degré