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Des
membres du service
de sécurité du LKP,
lors d'une
manifestation au
port de
Pointe-à-Pitre.
Crédits photo : AFP
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L'homme
doit avoir à peu près la
cinquantaine. Il a les
tempes grisonnantes et porte
une casquette de base-ball
sur la tête. Sans doute
enseignant de profession,
membre de la FSU, il est
l'un des porte-parole du LKP,
le collectif «contre la
profitation» à l'origine de
la grève générale qui
paralyse depuis maintenant
trente-cinq longs jours la
Guadeloupe. La scène se
déroule lundi dernier devant
l'entrée du port autonome de
Pointe-à-Pitre. Depuis
plusieurs heures déjà,
Élie Domota, le leader
charismatique du LKP,
lui-même fonctionnaire
auprès de l'ANPE, est
enfermé dans une petite
salle du bâtiment avec le
préfet et les représentants
du patronat. Les
négociations piétinent.
Comme depuis un mois.
Dehors, les fidèles de
Domota s'échauffent au
rythme de la chanson créée
pour l'occasion : «La
Gwadloup sé tan nou, la
Gwadloup sé pa ta yo» («La
Guadeloupe, c'est à nous, la
Guadeloupe, ce n'est pas à
vous»).
L'homme à
la casquette de base-ball
prend alors un micro. Et dit
en créole : «Si vous voyez
des magasins ouverts, allez
les voir !» Traduction :
faites-les fermer ! Dans la
foule, galvanisée par des
heures d'attente, des poings
se lèvent. On acquiesce de
la tête. Pas question que
des «traîtres» de
commerçants brisent
«l'unité» du mouvement.
Après la trêve du week-end,
pour cause de recueillement
à la mémoire de «Jacky» Bino,
le syndicaliste tué la
semaine dernière dans des
circonstances toujours à
élucider, quelques
commerçants avaient en effet
tenté de rouvrir lundi matin
dans le centre-ville. Plus
ou moins ouvertement,
d'ailleurs, certains
laissant le rideau
métallique à moitié baissé.
D'autres filtrant le client
devant leur magasin
officiellement fermé.
La
crainte des représailles est
toujours vivace. Les
témoignages de pressions
exercées par les gros bras
du LKP sont nombreux. Les
menaces graduées. Du simple
avertissement aux menaces
physiques. Quand ce ne sont
pas des insultes racistes
lorsque le commerçant n'est
pas «pays». Ce lundi, donc,
après que notre homme à la
casquette a harangué la
foule, des petits groupes se
sont ainsi dispersés dans la
ville. «On a dit fermé, pas
ouvert», répétaient-ils, en
tapant du poing contre les
rideaux métalliques des
magasins. Cette fois, pas de
blessé. Juste le bruit des
coups donnés sur les
rideaux. Les commerçants se
sont exécutés. Résignés, un
nœud à l'estomac.
«Posture
de victimes»
Depuis le
début du conflit pourtant,
plusieurs cas de «tabassage»
de commerçants ou de chefs
de petites entreprises sont
à déplorer. Au moins une
dizaine de signalés, sachant
que la plupart n'osent pas
porter plainte. Comme cet
Haïtien. Alors qu'«on» lui
demandait de «se
solidariser» avec le
mouvement, il eut le toupet
de répondre : «J'ai connu
les Tontons macoutes, c'est
pas vous qui allez me faire
fermer !» Il a été roué de
coups. Son entreprise est
désormais fermée. Cette
restauratrice de
Pointe-à-Pitre, installée en
Guadeloupe depuis une
quinzaine d'années, s'est,
quant à elle, fait traiter
de «sale putain de blanche»
pour avoir tenté d'ouvrir.
Ce mois-ci, elle ne pourra
pas donner de salaires à ses
deux employés, pourtant des
«locaux». Ni à elle-même.
Comme
souvent aux Antilles, confie
un béké, «on lâche de temps
en temps les chiens» en
période de crise. On se
cherche des boucs
émissaires : «Selon la
saison, le coupable, c'est
le béké ou le Chinois.
Parfois, c'est l'État.
D'autres fois encore, ce
sont les métropolitains.»
Bref, il faut attendre que
ça passe. «Le plus terrible,
c'est que les Guadeloupéens
se remettent rarement en
question. Ils se complaisent
dans une posture de
victimes. Et portent
toujours en eux la blessure
de l'esclavagisme dont leurs
aïeux furent victimes. Quant
à la réussite du voisin,
elle est toujours suspecte»,
ajoute-t-il avec fatalisme.
Le mouvement, entamé
maintenant depuis près de
six semaines, a néanmoins
trouvé ses limites
tolérables, en défiant
l'État de droit. L'entrave à
la liberté du commerce, même
si trois commerçants
seulement ont osé porter
plainte à Pointe-à-Pitre,
est manifeste. Pour ne pas
jeter de l'huile sur le feu
depuis les quatre nuits de
violence de la semaine
dernière pendant lesquelles
des tirs à balle réelle ont
été constatés, la police se
fait discrète dans les rues.
D'une certaine façon, les
«amis» du LKP ont les mains
libres pour imposer leur
loi. Élie Domota le répète
chaque jour : «Seule la
pression populaire peut
faire pression sur le
gouvernement.»
Sous
couvert d'anonymat, un
policier pose tout de même
la question des relations
entre le LKP et ce qu'il est
convenu d'appeler «les
jeunes des quartiers
difficiles» qui seraient à
l'origine des barrages et
des pillages de la semaine
dernière. Était-ce
réellement spontané ? «Pour
tracter des carcasses de
voiture sur les routes et
les incendier à l'aide de
bidons d'essence alors que
les stations-service étaient
officiellementfermées, il
leur a bien fallu une aide
logistique», estime-t-il.
«On
mange les tomates du
potager»
La
question de la possession
des fusils de chasse
utilisés contre les forces
de l'ordre se pose
également. Comment les
jeunes se les seraient-ils
procurés ? Dans le passé, le
syndicat indépendantiste
UGTG, aujourd'hui composante
du LKP, avait eu recours aux
mêmes méthodes pour mettre
la pression lors de
négociation avec l'État.
En
attendant, la population
souffre. Elle s'arrange
comme elle peut. «On mange
les tomates du potager»,
raconte un Créole. Un couple
de touristes avec un bébé,
rencontré la semaine
dernière, a dû rapidement
écourter son séjour. Le lait
pour nourrissons est rare.
Pour les personnes âgées ou
isolées, la situation est
critique. Certes, la
solidarité dans les familles
bat son plein. Mais la crise
laissera des cicatrices. Pas
seulement économiques.
Humaines aussi. L'équilibre
de la société antillaise
tout entier pourrait en
pâtir de nombreuses années.
Certains
porte-parole du LKP ont
parfois dépassé la ligne
jaune en stigmatisant
certaines catégories de la
population. Un dirigeant du
LKP a ainsi dénoncé une
nouvelle fois, lundi soir,
«la politique raciale et de
caste des békés». Le
parallèle avec les
métropolitains n'est pas
loin à faire. Comme pour
cette jeune femme qui s'est
fait traiter de «sale
blanche» il y a quelques
jours, en bas de chez elle.
«Ce qui me fait le plus mal,
c'est que je vis ici depuis
des années. Je vis avec les
locaux, ce sont mes amis.
Mais l'autre jour, dans la
rue, personne ne m'a
défendue alors que tout le
monde me connaît»,
témoigne-t-elle, en
refrénant un sanglot dans la
voix. Une autre femme se
demande si elle ne va pas
tout simplement rentrer
définitivement en métropole.
La violence gratuite, même
si elle n'est que verbale,
est insupportable.
Le Medef
local estime, pour sa part,
à environ 10 000 le nombre
d'emplois menacés dans le
secteur privé. Un millier de
petites entreprises ne
devraient pas se relever.
Mais l'interrogation qui
commence à tarauder de
nombreux Guadeloupéens porte
sur le but réellement
recherché par le LKP. Le
mouvement était en effet
préparé, pensé, depuis
quatre ou six mois,
admettent assez facilement
certains syndicalistes. Il
faut reconnaître que
l'organisation est
«parfaite». Le service
d'ordre est omniprésent et
les débordements maîtrisés.
Mais, derrière le
jusqu'au-boutisme affiché
par Élie Domota pour obtenir
une augmentation de
200 euros net pour tous les
bas salaires, certains
voient «un réveil
identitaire». «Domota joue
avec le feu», craint un
«métro». Les tee-shirts «Gwadloupéyen
Doubout» font un tabac dans
la rue.
Officiellement, Élie Domota
ne réclame pas
l'indépendance. S'il dénonce
d'un côté «la gestion
paternaliste de comptoir de
l'État colonial français»,
de l'autre, il demande
l'intervention du
gouvernement. «Pas la
mendicité», juste que l'État
fasse pression sur le
patronat «pour que le
travail soit mieux payé».
L'autre enseignement de
cette crise est sans doute
aussi le désamour croissant
entre la population et ses
élus locaux. Élie Domota
semble occuper un vide. Il
sait parler à la foule,
toujours en créole. Et elle
le suit. Les élus locaux, à
droite comme à gauche,
tentent timidement de
prendre le train en marche.
En évoquant notamment une
possible autonomie de l'île.