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LA GREVE GENERALE EN GUADELOUPE,

UNE BREVE LECTURE SOCIOLOGIQUE

Troisième partie

 

                Depuis le 20 janvier 2009, une grève générale, animée par le collectif « Lit Kont Pwofitasyon » (LKP) composé de 49 organisations, paralyse l’ensemble des activités socioéconomiques, culturelles et politiques de la Guadeloupe. Dans la première et la deuxième parties de cette « brève lecture sociologique de la grève générale en Guadeloupe », j’ai déjà partagé avec vous certaines de mes observations et réflexions sur le déroulement de la grève. Je précise que mon propos n’est pas une lecture détaillée des différents événements qui se défilent à travers ce vaste mouvement populaire, lequel met en branle toute la société guadeloupéenne. Je propose seulement de donner un résumé de l’ensemble des événements, en relevant les faits les plus marquants à mes yeux et mes oreilles. C’est le témoignage d’un observateur qui vit de près les événements et qui les regarde avec un œil critique. La deuxième partie de notre lecture des faits s’arrêtait au 17 février. Dans cette troisième partie, je partage avec vous mes observations et réflexions sur le déroulement de la grève du 17 au 28 février 2009.

 

ETAT DES LIEUX APRES SIX SEMAINES DE GREVE.

 

                A la suite du mauvais traitement infligé à un responsable du syndicat CTU (Centrale des travailleurs unis), Alex Lollia, de l’interpellation et libération d’une dizaine de grévistes à cause des barrages de la voie publique, la tension est montée d’un cran. Dans la nuit du 16 au 17 février, il y a eu une nouvelle flambée de violence avec des barrages sauvages dressés partout. Certains observateurs qualifient cela à une situation d’insurrection ou de « guerrilla » urbaine. Cette nuit là, une quarantaine de jeunes casseurs ont été interpellés par la police. Le mardi 17, tout était bloqué avec des barrages en flamme dans les différentes zones stratégiques comme les entrées de Pointe-à-Pitre,  sur la Nationale N°1 dont Petit-Bourg et Capesterre B/E, à la Boucan de Ste-Rose, etc. La ville de Sainte-Rose était comme assiégée : « des bruits d’explosions et de tirs de bombes lacrymogènes ont fusé dans la nuit, éclairée par le seul faisceau de l’hélicoptère de la gendarmerie », relate le quotidien France Antilles. En effet, la situation est dégénérée et n’est plus contrôlée par les dirigeants de LKP. Des jeunes en difficultés sociales se révoltent. Ils érigent des barrages sauvages, incendient des immeubles, cassent et pillent des magasins. Il y a eu 40 interpellations dont un enfant de 11 ans.

 

                Le mercredi 18, c’est la consternation et le deuil. Jacques Bino, membre du syndicat CGTG (Centrale générale des travailleurs de Guadeloupe) et du groupe culturel AKIYO, contrôleur aux Impôts, venant d’une réunion de LKP, est fusillé dans sa voiture, devant un barrage, à la Cité Henri IV, à Pointe-à-Pitre. Mort vers deux heures du matin, les pompiers n’ont pas pu lui porter secours à cause des barrages. La même nuit, les jeunes casseurs ont attaqué le centre commercial Destrelland de Baie-Mahault qui a été sauvé grâce à l’intervention du maire de la ville et d’une trentaine de gendarmes. A cela s’ajoutent des barrages, des incendies, des casses et pillages dans différents endroits de la Guadeloupe. Plus tard, le ton baisse du côté de LKP en deuil, mais les jeunes révoltés continuent à opérer. La Guadeloupe est complètement bloquée par des barrages érigés partout. C’est la véritable « île morte » depuis trois jours. Entre temps, le ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie, a envoyé en Guadeloupe 280 militaires en renfort à environ 2000 gendarmes et policiers déjà sur place depuis quelques jours. Cet effectif venant de la métropole complètent les autres gendarmes et policiers qui gèrent la sécurité de la Guadeloupe en temps ordinaire. L’observateur peut avoir l’impression qu’il vit dans un état de guerre.

 

                La mort de Jacques Bino n’a pas empêché les jeunes à continuer leurs exactions.  Dans la nuit du 18 au 19, il y a eu beaucoup d’incendies, de casses et de pillages dans plusieurs villes dont Pointe-à-Pitre, Gosier, Baie-Mahault, Abymes, Ste-Rose, Capesterre, Trois Rivières, Basse-Terre, etc. Soit 15 commerces cassés et pillés, par des bandes organisées, parfois armées de fusils de chasse, au dire du proviseur de Pointe-à-Pitre, Jean –Michel Prêtre. Cette nuit-là, les casseurs ont attaqué la mairie de la commune de Sainte-Rose. Alors que le gros des gendarmes est bloqué aux barrages, une vingtaine de militaires est héliportée dans le bourg pour éviter le pire. A Basse-Terre, les jeunes ont incendié le réputé restaurant Orangerie, situé à une centaine de mètres de la caserne des pompiers. Ceux-ci ne pouvaient pas intervenir à temps, à cause des barrages dans le quartier.  Mais, il y a eu moins d’interpellations, soit 16 contre 40 de la nuit précédente.

 

                La nuit du 19 au 20 février était beaucoup plus calme avec 15 interventions de pompiers contre 40 de la nuit précédente et 3 interpellations contre 16 de la nuit précédente. Dans la journée, grâce au nettoyage des forces de l’ordre, certaines routes redeviennent praticables malgré les restes des barrages[i]. Sur les 60 Km entre Pointe-à-Pitre et Basse-Terre, on pouvait relever une vingtaine de barrages. Mais à Sainte-Rose, dans le quartier de la Boucan, les manifestants font enflammer un barrage. En tenue de combat : casqués, matraque à la main, boucliers en avant, les gendarmes mobiles ont intervenu. Il y a eu échange entre des jets de pierres et de bouteille en verre des jeunes contre le gaz lacrymogène de la police. Cependant, après quatre nuits et jours de violence, soldés par un mort, des blessés et beaucoup de dégâts matériels, le calme est revenu, la sagesse a eu raison sur le déchaînement de la passion.

 

                La mort de Jacques Bino (47 ans, père d’un enfant de 8 ans) a suscité de vives réactions. D’abord, presque tout le monde rend l’Etat responsable pour n’avoir pas su gérer la situation en la laissant pourrir et en se désengageant des négociations. Ensuite, la répression des forces de « l’ordre » le 16 février a occasionné le dérapage des jeunes révoltés. « C’est la faute du gouvernement qui n’a pas agi à temps pour une cause juste contre une situation injuste », soutient un observateur. Deux jours après, Martine Aubry, secrétaire général du Parti socialiste français (PS), réagit : « S’il s’était passé la même chose en France métropolitaine, l’Etat aurait déjà intervenu ». Manière de dire qu’il y a « deux poids et deux mesures » ou la discrimination gouvernementale face aux habitants des DOM (départements d’outre-mer), considérés comme des Français de seconde zone. Quant au collectif LKP, avec 2.000 participants, elle organise dans l’après midi du 18 février une marche silencieuse sur le lieu du meurtre, suivie d’un meeting pour renforcer la mobilisation. A noter que la cause qui mobilise les grévistes de LKP et les jeunes révoltés est la même : il s’agit de réclamer plus de justice sociale. Mais la logique et les méthodes employées sont différentes. Différents acteurs et observateurs invitent les grévistes LKP à revenir aux négociations, à des manifestations pacifiques, à la désobéissance civile, à la recherche d’un consensus de paix sociale. C’est une manière implicite de rendre LKP aussi responsable de la situation de violence.

 

                Le mouvement populaire mené par LKP était sous-estimé pendant les quatre premières semaines. A partir des événements du 16 au 20 février, il a soudainement eu une répercussion nationale, voire internationale. La Guadeloupe est à la une de tous les médias français. La communauté antillaise en métropole française est estimée à 400.000 personnes, soit l’égal de la population guadeloupéenne. Pour soutenir la grève générale en Guadeloupe et en Martinique, les Antillais en France hexagonale ont organisé des manifestations à Paris. Ainsi a eu lieu la manifestation du 17 février qui réunit 1000 personnes contre la répression policière aux grévistes le jour précédent et celle du 21 février, convoquée par le comité Continuité de LKP, qui réunit quelque 10 à 15.000 manifestants dans les rues de Paris. Entre temps, des politiciens de gauche comme le député guyanais, Christiane Taubira, trois représentants du parti socialiste français, le leader des paysans français, José Bové, le leader du nouveau Parti anti-capitaliste, Olivier Besancenot, et Ségolène Royal, leader du PS et ancienne candidate à la présidence, tous ont défilé en Guadeloupe, puis en Martinique, pour témoigner leur solidarité au mouvement populaire conduit d’un côté par le collectif LKP et de l’autre côté, par le collectif du « 5 février », date du début du mouvement en Martinique.

 

                Le dimanche 22 février 2009, c’était le jour de l’hommage d’un peuple à un homme : Jacques Bino. Malgré les contraintes de la circulation à cause du manque d’essence et des barrages, quelques 5.000 personnes, sous la direction du collectif LKP, se sont rassemblées à Petit Canal, petite commune de 9.000 habitants, pour célébrer les funérailles de ce gréviste assassiné le 18 février dans une circonstance douteuse qui déclenche une enquête policière. Ce week-end a été un temps de trêve : pas d’autre manifestation, pas de barrages, pas de casses… en attendant que LKP enterre son mort, Jacques Bino.

 

                Les négociations ont été reprises le lundi 23 février. Cette fois-ci pour de bon. A travers les déclarations et les vœux, on observe une certaine lassitude et une disposition des esprits, désormais moins intransigeants, pour arriver à un accord sur les 200 euros. A noter que pour la première fois dans l’histoire du carnaval, il n’y a pas eu de défilés traditionnels dans les rues de la Guadeloupe du dimanche au mardi gras, à cause du contexte exceptionnel de la grève. La même décision a été prise en Martinique qui a connu, comme en Guadeloupe, trois nuits de grande violence du 24 au 27 février. Les protagonistes continuaient à négocier. Le 26 février, au petit matin, après 11 heures de négociations, ils sont arrivés à un préaccord sur les 200 euros. Mais, coup de théâtre… Au cours de la journée, dans une conférence de presse, le président du MEDEF de Guadeloupe, Willy Angèle, déclare avoir été insulté et menacé par Elie Domota, le porte-parole de LKP, au cours des négociations de la nuit précédente. Pour cela, de concert avec les autres patrons du MEDEF, du FBTP, du CGPME et de l’UPA, il refuse de retourner à la table des négociations… Mais le préaccord est signé par les autres parties et les petits patrons de l’UCEG. (voir le point suivant). Ainsi, dans un climat moins tendu, les négociations continuent sur les autres revendications de LKP. Cependant, la tension sociale baisse, la Guadeloupe est soulagée, les activités commencent à se reprendre.

 

 

EVOLUTION DES NEGOCIATIONS

 

                Négociation n’est pas imposition. C’est une démarche de consensus qui demande à chaque partie de laisser sa position initiale pour adhérer à une position commune. D’où la nécessité des médiateurs ou modérateurs qui ne sont pas partie prenante pour faciliter la communication. Dans une bonne négociation, il y a de la concession de part et d’autre. Il ne doit pas y avoir un perdant et un gagnant. Les diverses parties concernées doivent se sentir satisfaites de la décision prise ensemble. Cet état d’esprit a-t-il été présent dans les négociations entre le collectif LKP, le patronat, l’Etat et les collectivités locales ? On pourrait répondre au négatif en observant les différentes attitudes des négociateurs, particulièrement celles de LKP et du grand patronat, représenté par le MEDEF.

 

                Devant le blocage des négociations sur les 200 euros et la situation sociale qui se dégrade, diverses personnalités et organisations interpellent le gouvernement et sollicitent son intervention pour régler le conflit social. Samedi 14 février, trois délégués du PS dont un ancien ministre d’outre-mer sont arrivés en Guadeloupe pour observer la situation. A la suite, le PS demande au gouvernement de se réengager, de ne pas laisser les forces sociales dans un face-à-face.  Au dire de ces socialistes, ce qui se passe en Guadeloupe est le reflet de la réalité nationale : l’Etat s’est désengagé depuis 18 mois. Quant à Patrick Karam, délégué interministériel d’Outre-mer, il appelle à un assouplissement de la grève qui aura des conséquences graves surtout pour les petites entreprises. Selon lui, il y a un risque de catastrophe économique. Il demande de redéfinir le rapport entre la Guadeloupe et l’Etat français, d’avoir plus d’égalité entre la Guadeloupe et les autres départements français. De son côté, Laurence Parizot, présidente du MEDEF national, propose au gouvernement d’organiser des assises pour refonder les modalités de la société guadeloupéenne. 

 

                Entre temps, après la réunion du 18 février entre le gouvernement, le patronat et les syndicats en France, le président Sarkozy convoque les élus des DOM à une réunion à l’Elysée le 19 février sur la crise dans les DOM, particulièrement en Guadeloupe. Dans cette réunion, comme mesure d’urgence pour apaiser les esprits, le président de l’Etat français propose provisoirement, et comme prime, une enveloppe de 580 millions d’euros pour les quatre DOM dont 150 millions seraient destinés à LODEOM (Loi du développement d’outre-mer). Cette enveloppe vient en complément au budget du ministère de l’Outre-mer qui s’élève à 16 millions d’euros. Comme mesure à moyen terme, le président Sarkozy propose aussi aux élus de la Guadeloupe d’organiser une consultation générale, des états généraux, qu’il viendra lui-même inaugurer en avril 2009. Etats généraux sur des thèmes comme le prix d’achats des produits importés, la production locale, la relance économique, le dialogue social et l’évolution statutaire.

 

                Cette proposition du président de la République donne du vent aux voiles des partisans de l’indépendance ou de l’autonomie de la Guadeloupe. Quant à Lurel, député socialiste et président régional de la Guadeloupe, il propose qu’il y ait en décembre 2009 un deuxième référendum sur l’évolution statutaire de la Guadeloupe. En douce, on marche vers un changement statutaire de la Guadeloupe. Cela ne peut être que sortir de la dépendance actuelle pour évoluer vers une certaine autonomie sans couper la relation avec la France. Satisfaite de la rencontre des élus avec le président Sarkozy, Mme Lucette Michaux Chévry, Sénateur et Maire de Basse-Terre, membre de l’UMP (parti politique de droite du président Sarkozy),  voit le bien fondé de la grève en disant : « c’est un bon désordre pour mettre de l’ordre ». En effet, les grévistes vont obtenir dans un mois ce que les élus n’ont pas pu réclamer depuis des années. En fait, dans les instances décisionnelles, souvent on ne prend pas au sérieux les réclamations des élus d’Outre-mer. Dans l’imaginaire des dirigeants français, ces élus sont les représentants des citoyens français de seconde zone. Il y a donc de la discrimination dans le traitement des DOM par rapport aux autres départements français. Cependant, pour éviter que le mouvement soit récupéré à des fins politiques, les représentants de LKP ne se prononcent pas ouvertement sur la question statutaire. Dans l’immédiat, ils réclament la satisfaction de leurs revendications sur la vie chère et la hausse des bas salaires.

 

                Sur le terrain, en Guadeloupe,  le 19 février, les représentants de LKP ont repris les négociations avec les socioprofessionnels, négociations interrompues le 8 février par le départ fugitif d’Yves Jégo, secrétaire d’Etat d’Outre-mer. La rencontre du 12 février avec les médiateurs envoyés par le Premier ministre n’ont pas permis la reprise des négociations. En effet, ni la proposition du patronat d’une prime trimestrielle de 150 euros sur les bas salaires, ni l’aide de 100 euros sur les bas salaires pendant quatre mois, en attendant une solution définitive, proposée par les présidents des Conseils régional et départemental, n’ont obtenu l’aval du LKP qui exige toujours l’application du préaccord du 8 février. Le week-end des 21 et 22 février peut être considéré comme un moment de trêve, le temps consacré aux funérailles du gréviste Jacques Bino. Les mobilisations des grévistes et les négociations de LKP et du patronat ont repris le 23 février. Pour trouver une issue à l’impasse de 200 euros de hausse sur les bas salaires, les douze experts de chaque camp ont abouti à un protocole d’accord qui prévoit une participation de l’Etat à hauteur de 100 euros issue d’exonération de charges, pendant trois ans. Le reste serait comblé à raison de 50 euros par les entreprises et 50 euros par les collectivités locales : les Conseils général et régional. Cette proposition convient à LKP et aux Conseils régional et départemental. Le MEDEF, de son côté, semble l’approuver avec peu d’enthousiasme[ii]. Mais, les représentants de l’Etat avaient déclaré qu’il n’interviendrait pas dans le conflit entre les patrons et les salariés. Alors, le doute demeure.

 

                La réponse de l’Etat n’a pas tardé. Pour favoriser la sortie du conflit, le 25 février, il accepte de contribuer au moins à hauteur de 80 euros issus d’exonération d’une partie des charges sociales. Mais, avant d’accepter de signer cet accord, il semble que les représentants de LKP réclament le paiement des jours de grève ; ce que refusent les patrons du MEDEF. Alors, le ton monte entre les deux parties. Dans une conférence de presse du 26 février, Willy Angèle, président du MEDEF de Guadeloupe, déclare avoir été insulté et menacé la veille par Elie Domota, le leader de LKP. Il refuse de participer aux négociations du jour et exige des conditions de respect pour continuer les négociations. Cette réaction, au dernier moment après cinq semaines de négociations, est interprétée par certains observateurs comme un prétexte pour ne pas signer les accords consentis par les autres secteurs socioprofessionnels. La séance dans la soirée du 26 février est réalisée seulement entre les représentants des petits patrons, ceux de LKP, de la préfecture, des deux médiateurs envoyés par le Premier ministre, sans le MEDEF et d’autres organisations des grands patrons. A cette rencontre, l’accord est signé par les autres parties et les petits patrons de l’UCEG, de l’UMPEG et des gérants de stations d’essence qui s’occupent de 15.000 des 45.000 salariés concernés par cet accord interprofessionnel[iii]. Selon les médiateurs, dans une conférence de presse du 1er mars 2009, une clause de la loi est prévue pour faire appliquer l’extension de cet accord par l’ensemble des entreprises du département. Cet accord est une sorte de délivrance devant la situation qui était bloquée depuis le 28 janvier 2009. Entre le 27 et le 28 février, les négociateurs sont déjà arrivés à un accord sur 130 des 146 points des revendications du collectif de LKP. Ainsi, on se dirige vers la fin de la grève. La Guadeloupe est enfin débloquée. Déjà, le préfet et le recteur académique de la Guadeloupe ont appelé à une reprise d’activités à partir du lundi 2 mars 2009.

 

 

QUELQUES REVELATIONS

 

                Observer les faits tels qu’ils défilent devant nous, c’est une première approche pour appréhender la réalité.  Interroger ces faits, les interpréter, nous emmène à découvrir les faces cachées de la réalité.  Ici, je vous livre une partie de mes réflexions sur l’observation des faits précités.

 

La raison d’être du mouvement LKP

 

                Ce mouvement populaire revendique d’abord la revalorisation du travail. Il réclame aux patrons de payer le travail à son juste prix, de procéder à une meilleure répartition de la richesse produite par le travail et qui est inégalement répartie entre l’entrepreneur (les sociétaires), le capital (le fonds d’investissement) et les travailleurs (le salaire et les charges). Ce mouvement est aussi l’expression d’un malaise social caractérisé par le chômage en Guadeloupe (24% selon l’INSEE, 26.9% selon l’ANPE), la vie chère, le problème d’identité, la dépendance et l’inégalité face à la France hexagonale. C’est l’explosion d’une crise qui réclame plus de justice sociale. Se prononçant sur cette crise, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, des Collectivités et de l’Outre-mer, soutient : « une crise est à la fois un défi, un danger et une opportunité ». En effet, une crise n’est en soi ni positive, ni négative ; l’important c’est de savoir comment la gérer. Depuis six semaines, la crise sociale en Guadeloupe a explosé. Elle a permis d’exprimer beaucoup d’émotion, de mobiliser beaucoup d’énergie. Contrôlée pendant quatre semaines, cette crise a connu un débordement à partir d’un élément catalyseur : l’affrontement des policiers avec les grévistes. Du 16 au 20 février, cette crise a explosé et a montré sa face destructrice par la perte des vies et des dégâts matériels qu’elle a causés. L’intervention des autorités nationales et la reprise des négociations ont permis de ré-canaliser l’énergie de cette crise. Les dirigeants de la société guadeloupéenne ont le défi de savoir accompagner et canaliser le mouvement social actuel pour qu’il devienne un puissant moteur pour le changement social, un porteur de sens pour un nouveau projet de société[iv]. La construction du collectif LKP, formé d’une cinquantaine d’organisations qui représentent une large tranche de la société civile, est déjà un bon exemple d’organisation pour mobiliser les forces de la société au service d’un projet commun et au-delà des protestations contre certaines inégalités sociales.

 

                La Guadeloupe est en crise. C’est peut-être l’occasion de remettre en cause son mode de fonctionnement et d’envisager un nouvel ordre social. En effet, cette grève générale qui dénonce l’exploitation de l’homme par l’homme, a ses racines dans une économie de dépendance où la consommation des produits importés l’emporte largement sur la production locale, où les échanges commerciaux, de type colonial, sont quasi exclusifs avec la métropole française. La crise de la société guadeloupéenne, exprimée à travers cette longue grève générale qui a causé des pertes considérables, n’est pas nécessairement synonyme de catastrophe humaine. Elle peut être aussi l’occasion d’une relance sociale, d’un changement de comportement, d’un progrès social plus humain. Elle peut permettre de prendre des moyens pour guérir les causes du  malaise qui existe dans la société guadeloupéenne.

 

                Une des causes premières de cette grève est le sentiment d’injustice sociale, partagé par la plupart des couches défavorisées face à leur situation précaire dans une société de consommation. Cette mobilisation a pris une grande ampleur parce qu’elle rassemble les revendications des différentes catégories sociales : les jeunes, les retraités, les chômeurs, les salariés du secteur privé et les fonctionnaires du secteur public. Mais, la solution de la précarité dénoncée est-elle exclusivement dans l’augmentation des minima sociaux pour plus de consommation des travailleurs ? Faut-il continuer à tête baissée dans la logique : gagner plus pour consommer plus ? Pour éviter de tomber dans l’engrenage du consumérisme, un travail d’information et de conscientisation semble être nécessaire pour un changement de comportement chez les consommateurs guadeloupéens.

 

L’attitude du président de la République.

 

                Comment expliquer la réaction tardive du président Sarkozy face au conflit social en Guadeloupe ? Beaucoup de Français ont critiqué l’attitude du président qui, contrairement à sa manière d’être, laisse pourrir le conflit en Guadeloupe avant de réagir. Dans un sondage indépendant du 19 février, 78% des Français de l’Hexagone se disent d’accord avec les revendications du collectif LKP. Quelque 60% des Français juge la politique de Sarkozy inefficace dans le traitement de ce conflit. Il a fallu attendre un mois de grève générale avec ses conséquences socioéconomiques, un mort et une simple réunion du président avec les élus d’Outre-mer pour désamorcer ce conflit social. Selon certains observateurs, cette attitude révèle un mépris du président qui veut se venger des Guadeloupéens. Il ne les pardonne pas d’avoir voté minoritairement pour lui lors des élections présidentielles de 2007. De plus, la majorité des élus guadeloupéens ne sont pas de son camp politique.

 

                Après un mois de silence devant la grève générale en Guadeloupe, le président français propose aux élus guadeloupéens d’organiser des états généraux et d’envisager une évolution statutaire. Le 19 février 2009, il annonce qu’il viendra lui-même en Guadeloupe en avril 2009 pour inaugurer cette grande consultation régionale. Comment comprendre cela ? Il est important de se demander dans quel objectif les dirigeants français proposent aux « domistes » de penser à leur évolution statutaire ? Selon certains observateurs comme Thierry Maximin[v], l’Etat français veut se désengager des DOM pour réduire ses dépenses. En effet, à cause de la défiscalisation et l’exonération de certaines charges sociales des entreprises, à cause de la prime de 40% de vie chère aux fonctionnaires, à cause du budget des collectivités alimenté par les fonds publics, à causes des transferts sociaux massifs, il semble que l’Etat souhaite se débarrasser du maintien de ses anciennes colonies qui lui coûte trop cher. Cette politique du « désengagement de l’Etat » français se révèle à travers différents discours du gouvernement actuel. En septembre 2007, lors d’une visite en Corse qui coûte plus cher que les DOM à la France, le Premier ministre, François Fillon, avait dévoilé : « La France est un Etat en faillite ». Ainsi, la France a la grande difficulté d’honorer son engagement face au Traité de Maastricht qui exige aux Etats membres de l’Union Européenne de ne pas dépasser un déficit public supérieur à 3% de son PIB. Or, le 30 septembre 2008, la France affichait une dette publique de 1284,8 milliards d’euros, soit 4,4% de son PIB. De plus, la crise économique mondiale actuelle vient empirer la situation économique de la France. Pour conjurer la récession, les dirigeants de l’Etat français s’obligent de procéder au rationnement des dépenses publiques. Pour cela, ils tentent de couper de leur budget les postes qui leur semblent moins importants. Aux yeux du gouvernement actuel, il semble que les DOM représentent des entités négligeables dans l’Etat français.

 

                D’autres discours du gouvernement actuel permettent d’avancer la thèse qu’il entend se désengager face aux anciennes colonies françaises. En effet, lors d’une visite au ministère de l’Outre-mer, le 13 juillet 2007, le président Sarkozy avançait : « Je veux que tout soit fait pour permettre des économies qui ne dépendent plus principalement de la métropole pour leur survie ». Seize mois plus tard, en novembre 2008, en recevant les maires de l’Outre-mer au palais d’Elysée, le président les annonce qu’il entend engager à l’outre-mer « des politiques moins qu’avant fondées sur l’assistanat », ceci dans le but de favoriser un « développement endogène ». Ce type de discours était déjà exprimé par le Premier ministre, François Fillon, lors de son dernier passage en Guadeloupe en 2008. Ce discours peut avoir une double interprétation. D’abord, le gouvernement entend promouvoir le développement endogène des départements d’outre-mer pour favoriser leur autosuffisance. Qu’ils arrivent à se prendre en main et ne pas attendre de l’aide de l’Etat français pour pouvoir fonctionner. Une telle politique viserait l’autonomie de ces départements français. D’autre part, cette orientation politique face aux DOM peut révéler la préoccupation du gouvernement actuel de réduire au maximum ses dépenses dans l’entretien des anciennes colonies françaises, au risque même de les perdre.

 

                Faut-il croire que la France n’a plus besoin de ses anciennes colonies, que celles-ci lui coûtent trop cher et qu’elle veut s’en débarrasser ? Dans la deuxième partie de cette réflexion en cours, j’ai déjà indiqué quelques avantages que représentent les DOM pour la France. A cela, on peut ajouter d’autres avantages. Selon le rapport de Patrick Karam, délégué interministériel, sans les DOM-TOM, la France ne posséderait pas la 3ème zone maritime mondiale, ni aucun droit sur les droits de douane et de passage pour le Canal du Panama (grâce aux Antilles) et du Canal de Suez (grâce à la Réunion). Déjà en 1986, l’ancien ministre, Bernard Pons, disait que les DOM-TOM rapportaient à la France "largement plus que ce qu'ils lui coutent". Par ailleurs, outre les avantages précités, les Antillais sont des français qui cotisent et paient des impôts comme les autres français. Ils sont en réalité plus taxés que les métropolitains (en plus de la TVA, on paie dans les DOM trois taxes d’octroi de mer sur tout produit importé) et ils paient des impôts locaux aussi élevés qu’en Région Parisienne. C’est donc une illusion de croire que les DOM coûtent trop cher à l’Etat français.

 

La portée politique du mouvement LKP.

 

                Ce mouvement populaire réclame plus d’égalité entre les DOM et le reste de la France. La revendication fondamentale est de construire une République Française plus juste où il n’y ait pas des citoyens de seconde zone, une France à part, comme du temps de la colonisation. Le mouvement ne demande pas une séparation de la Guadeloupe avec le reste de la France, mais une évolution dans la relation de la Guadeloupe avec la métropole française. Ce mouvement social a donc une résonnance politique. Il demande la refondation de la société guadeloupéenne. Cette refondation suppose une évolution statutaire, institutionnelle, qui serait un levier pour un changement social. Ce serait une occasion pour les Guadeloupéens de cesser de tout attendre de l’Etat français et de prendre en main le destin de la Guadeloupe. Ce mouvement représente donc une opportunité pour les politiciens guadeloupéens qui voulaient déjà séparer la Guadeloupe de la France ou du moins la laisser attachée à la métropole tout en ayant une plus grande marge d’autonomie pour diriger les affaires du département.

 

                Certes, il y a dans les revendications du mouvement une demande nébuleuse d’évolution statutaire qui emmènera la Guadeloupe vers l’AUTONOMIE. Mais une grande partie de la population guadeloupéenne a la peur d’être abandonnée à soi-même, d’être lâchée par la France. Il y a une réaction populaire négative à la proposition des élus d’organiser un référendum dans quelques mois pour envisager l’autonomie de la Guadeloupe. Le peuple n’y est pas encore préparé. Certes, il y a une volonté pour l’évolution statutaire, mais il manque un processus d’accompagnement, d’information et d’éducation pour faire comprendre les avantages et inconvénients d’une autonomie de la Guadeloupe. Il manque une certaine maturité politique pour assumer de manière responsable cette autonomie. Avant de se prononcer pour une évolution statutaire, il convient au peuple guadeloupéen de franchir des étapes nécessaires. Ce processus suppose un travail de consultation des différentes couches populaires (états généraux) pour analyser la situation, mettre à plat les contraintes et les atouts, les valeurs et les limites, les problèmes et les solutions possibles. Ensuite formuler un projet commun pour la société guadeloupéenne. Certes, grâce aux travaux antérieurs des assemblées locales, certains éléments sont déjà identifiés pour ce projet de société. Cependant, la réussite de ce projet social suppose la participation et l’adhésion des différentes couches sociales pour bien identifier les véritables NIV (nécessités, intérêts et valeurs) auxquelles aspirent les populations dans la société guadeloupéenne.

 

                Avant de franchir l’étape de l’autonomie, il convient de préciser les priorités qui doivent guider un projet guadeloupéen. C’est ce qu’on peut attendre d’une consultation générale, des états généraux, avant d’avancer vers un référendum pour un changement statutaire.  Mais curieusement, ces états généraux sont proposés, voire imposés par le président Sarkozy comme une solution politique. Cela représente une aubaine pour les politiciens guadeloupéens qui souhaitent prendre distance de la tutelle de la métropole française, sans toutefois couper le cordon ombilical. Quant au président régional, Victorin Lurel, il propose de procéder à un référendum en décembre 2009. Pourquoi cet empressement ?... Après 63 ans de départementalisation (1946-2009), on est à la fin d’un cycle dans la relation des anciennes colonies avec la France métropolitaine.  Il convient de bien gérer ce passage pour qu’il soit positif, constructif pour l’avenir de la Guadeloupe et des autres DOM. Car l’autonomie suppose la compétence locale, la finance locale pour prendre son destin en main. La France accompagnera la Guadeloupe, mais elle ne la prendra pas en charge comme avant. Ce sera alors une révolution en douceur, sans fracas, sans rupture.

 

                Le mouvement social a aussi une portée historique. Il exprime un malaise face à un passé difficile à assumer de part et d’autre : tant par l’ancienne colonie de Guadeloupe que par la métropole française. Du côté de la métropole française, il y a une sorte d’amnésie de la mémoire face à son passé colonialiste. On n’aime pas regarder ce passé. On préfère le reléguer dans le tiroir de l’oubli. Avec certaine tiédeur, le législateur français a voté une loi de reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Mais l’administrateur de la nation française, le pouvoir exécutif, ne prend pas assez de moyens pour faire connaître cette loi aux citoyens français. Il semble que tout est fait pour passer cette loi sous silence. D’autre part, dans l’imaginaire guadeloupéen comme dans celui du métropolitain, il y a encore la dichotomie de métropole/colonie, de fils-du-maître/fils d’esclave à dépasser et à transformer en un nouveau rapport de citoyens égaux dans la République française. De 1848 à 1946, on parlait de ministère des colonies ; après 1946, on parle de ministère d’outre mer, avec la même logique : les DOM sont une « France » à part. D’où l’inégalité ou la discrimination entre les DOM et les autres départements français de l’Hexagone. Continuité d’une même logique de dépendance, d’une France à part, difficile à intégrer dans l’unité nationale. D’où la proposition actuel d’un conseil interministériel qui s’occupe de l’outre-mer. Selon le président Sarkozy, l’évolution institutionnelle n’est plus un tabou. Ainsi, le constat est fait : les 63 ans de départementalisation s’essouffle. Il faut maintenant passer à autre chose.

 

                Le mouvement populaire actuel de la Guadeloupe, tout comme celui de la Martinique qui n’est pas l’objet de mes actuelles observations et réflexions, est très riche en interprétation. Au fur et à mesure, il nous révèle les faces cachées ou voilées de la société guadeloupéenne. Avec la signature de l’accord de la hausse de 200 à 240 euros sur les bas salaires entre les différents partenaires, sauf le MEDEF et ses partenaires, la grève tend vers sa fin, malgré les négociations qui continuent sur des points moins difficiles à résoudre. Cependant, malgré la future cessation des mobilisations populaires, le mouvement populaire conduit par le collectif LKP a encore de beaux jours devant lui. Dans la prochaine étape de cette « lecture sociologique…», je propose d’observer d’autres aspects de  la société guadeloupéenne.

 

Guadeloupe, le 1er mars 2009

 

Louis Auguste JOINT

Sociologue

Auguste.joint@wanadoo.fr

 


 

[i] A cause des barrages non avisés, un jeune motoriste, Steeven Fiston, a trouvé la mort devant un barrage à Saint-François, au petit matin du samedi 21 février. D’autres accidents du même genre ont été enregistrés sur les routes de la Guadeloupe.

[ii] Parallèlement à cette proposition présentée par UCEG et UMPEG, représentants les petits entrepreneurs, le MEDEF fait une contre-proposition. Au nom du principe de la réalité économique, c’est-à-dire pour éviter la perte d’emploi et la faillite des entreprises, il propose une prime de 50 euros par les petites entreprises de moins de 21 salariés, de 70 euros par celles de 21 à 100 salariés et de 90 euros par celles de plus de 100 salariés, sans tenir compte des bonus de l’Etat et des collectivités. Cette proposition n’a pas été retenue par les autres négociateurs.

[iii] Selon cet accord, les salaires élevés jusqu’à 1,4 SMIC auront une hausse de 200 euros ; ceux de 1,5 SMIC, une hausse de 6% et ceux de 1,6 SMIC et plus, une hausse de 3%. Ces pourcentages sont à négocier dans les entreprises, entre les patrons et les salariés. Les entreprises de 1 à 20 salariés payeront 200 euros de hausse, celles de 21 à 100 salariés payeront 220 euros et ceux de plus de 100 salariés payeront 240 euros. Mais des entreprises de certains secteurs font l’objet d’exception à cette règle et payeront seulement 200 euros de plus, quelque soit le nombre de leurs salariés.

[iv] Dans l’article de Michel EYNAUD : « Vive la crise, vive l’humain », publié à l’hebdomadaire Progrès social, du 23 février 2009, l’auteur donne une explication métaphorique de la crise.

[v]  Voir l’article « L’Etat n’entend plus acheter la paix sociale à tout prix. Les Guadeloupéens sont condamnés à s’entendre ».  Texte diffusé sur internet par l’auteur, en date du 20 février 2009.

 

 

 

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