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Le Moule, berceau de la canne à sucre et symbole de la Guadeloupe en grève

 


 

Il y avait Justinien, Serdot, Dernon, et puis une femme enceinte, Marignan Dulac, qui se trouvait au mauvais endroit, ce jeudi 14 février 1952. Les CRS avaient tiré à vue dans les rues du Moule, faisant quatre morts et quatorze blessés, après trois mois et demi de grève des ouvriers de la canne à sucre. Le massacre de la Saint-Valentin, disent les Guadeloupéens.
 

Samedi 14 février, une manifestation organisée par le LKP, le Collectif contre l'exploitation, doit rassembler plusieurs milliers de personnes au Moule, in memoriam. 

Au 25e jour de grève en Guadeloupe, ce samedi, la canne n'est pas coupée. L'immense usine Gardel, près du Moule, 16 000 m2 de bâtiments, 32 hectares, est une usine fantôme. C'est la seule qui reste sur l'île, pour traiter les 12 000 tonnes de canne. En 1952, on en comptait encore seize, à Petit-Bourg, Capesterre, Comté, Beauport, Bonne Mère... - là où la grève avait commencé, en novembre 1951. Les ouvriers réclamaient une augmentation du prix de la journée de travail afin que leurs salaires soient alignés sur ceux des Français. Forts de la loi du 16 mars 1946 qui assimilait les colonies à des départements, ils avaient cessé le travail. Au fil des semaines, le mouvement s'était étendu aux petits colons et aux planteurs, exigeant un meilleur prix de la canne à la tonne. "Voilà la combinaison qui avait mis le feu dans les champs", résume l'historien Raymond Gama.

L'actuel PDG de Gardel, Ivan de Dieuleveult, observe : "La canne est mûre. On aurait déjà dû commencer à couper." Les conditions climatiques sont idéales. Il fait frais la nuit et chaud le jour. Avec ce "bon stress thermique", la plante consomme beaucoup d'énergie et le sucre se concentre. Plus son taux sera élevé, plus la récolte rapportera. Que des pluies surviennent, la canne repart en croissance et son sucre se dilue. "C'est un désastre. Il reste trois semaines de boulot pour que l'usine soit prête à fonctionner. La campagne 2009 ne pourra pas démarrer avant, à supposer que l'on reprenne vite le travail", dit M. de Dieuleveult.

La campagne de récolte et de traitement de la canne dure six mois. L'autre moitié de l'année, pendant l'hivernage, on démonte les machines de l'usine pour procéder aux travaux d'entretien et de rénovation. On se prépare à travailler 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, en 3 x 8 heures. Les "restes" de l'exploitation, la bagasse, servent de combustible à la centrale thermique du Moule, qui fournit l'essentiel de l'électricité de la Guadeloupe. Gardel, l'un des plus gros employeurs de l'île, fait vivre plus de 9 000 personnes. On travaille ici de génération en génération, par familles entières.

"La canne, c'est fondamental, observe le PDG de Gardel. Il n'y a pas d'alternative crédible au remplacement de cette culture. Aucune autre ne rentabiliserait les 12 000 hectares qui y sont consacrés. C'est le poteau-mitan (pilier) de l'agriculture." L'usine compte 182 permanents et 420 salariés en campagne, soit 330 équivalents temps plein. Au premier jour de grève, le 20 janvier au matin, le PDG et les cadres ont trouvé des poubelles et des parpaings qui bloquaient l'entrée des parkings.

Les comptes ont été vite faits : 200 euros nets d'augmentation pour les salaires inférieurs à 1,6 smic, la revendication du LKP sur laquelle bloquent les négociations, représenteraient 1,2 million d'euros de dépenses supplémentaires par an. Or Gardel, structurellement déficitaire, vit des subventions de l'Union européenne et de l'Etat. Prévues pour garantir la stabilité du prix de la canne, elles ne peuvent servir à augmenter les salaires, explique le PDG. Les rémunérations s'échelonnent pour les ouvriers et les agents de maîtrise, entre 22 000 et 60 000 euros bruts annuels, avec les heures supplémentaires. Plus un accord d'intéressement.

Maintenant, chaque jour compte. Après la manifestation, soit les négociations reprennent - mais elles ne pourront aboutir au mieux avant le sommet social de l'Elysée, le 18 février - soit les véritables ennuis commencent. Avec des risques de violence et d'exaspération, car les bulletins de salaire afficheront zéro, en raison de la grève. A moins que tous les acteurs de la crise n'écoutent les conseils du mythique Robert Loyson, dans sa chanson Canne à la richesse : "Zò ké mèt zòt dakò pou zòt sové lé Gwadloupéyen" ("Mettez-vous ensemble pour sauver les Guadeloupéens").


 
Bétrice Gurrey
Article paru dans l'édition du 15.02.09
LE MONDE
Le Moule (Guadeloupe) Envoyée spéciale