TOUS
CREOLES,
NON MERCI !
« il n’est pas
toujours bon de barboter dans le premier
marigot venu… »
Aimé Césaire
Dans ce pays colonial,
« il y a quelque chose de pourri »
aurait dit Hamlet le personnage le plus
universel de la littérature mondiale de tous
les temps et la figure la plus
caractéristique de l’homme de l’époque
moderne. En effet un crime a été commis dans
ce monde, contre l’ordre du monde dis-je, il
y aura bientôt 70 ans : l’émergence de la
Négritude d’Aimé Césaire.
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Guillaume Suréna, psychanalyste
à Fort-de-France |
La société créole des
békés avait façonné le pays à sa
convenance : ses terres étaient créoles, ses
« hautes demeures » étaient créoles,
ses meubles étaient créoles, ses vêtements
étaient créoles, sa cuisine était créole,
ses contes en tant que système de
représentation de soi étaient créoles, ses
mulâtres étaient créoles, ses capres et
capresses aussi, ses chabins et autres « chapés »
étaient créoles, ses coolies aussi et bien
sûr ses nègres ne pouvaient qu’être
créoles ; ses poules et autres bipèdes
aussi, ses chiens et autres quadrupèdes
étaient créoles, le parler de chez nous
étaient créole, ses intellectuels et
littérateurs dont Baudelaire dénonça le
manque de profondeur dans la créativité
esthétique (et ça dure…) étaient les créoles
des salons parisiens.
Tout semblait aller
pour le mieux dans un pays qui n’a cessé de
« crier pendant des siècles… que les
pulsations de l’humanité s’arrêtent aux
portes de la nègrerie ». C’est à ce
moment, le pire de tous les moments, que
Césaire se leva et dit :
Assez de ce scandale !
Les bonnes consciences
martiniquaises furent scandalisées à juste
titre, car cette voix des profondeurs
menaçait l’équilibre construit par les
classes moyennes entre les Békés et le
peuple noir. Que n’a-t’on pas dit dès lors
contre Aimé Césaire ? Il était fou a-t’on
fait dire. Effectivement, il ne pouvait
qu’être fou pour oser remettre en cause « trois
siècles de nuit amère conjurés contre nous ».
Il était dangereux et là les Békés et les
classes moyennes n’avaient pas tort devant
« la houle torrentielle » qu’il
annonçait : « la négraille inattendument
debout ! »
Surpris par
l’extraordinaire effet Césaire, les blancs
créoles, qui ont de l’expérience historique
à revendre, ont attendu, car ils tiennent à
leur revanche. Ils savent que ce que
Césaire, à l’instar de Christophe, le Roi,
demande aux hommes de ce pays exige un
immense effort sur soi et contre soi-même et
que cette contrainte entrainera la haine
contre lui. Il suffisait de persévérer et
d’attendre que la petite bourgeoisie avide
de reconnaissance lance la contre offensive
créole.
Les enfants de cette
classe moyenne ne se sont pas fait prier. Je
me flatte d’avoir, dès le départ, saisi le
sens de toutes leurs simagrées : être un
jour ou l’autre reconnu par la classe
dominante.
Il y a plus de 35 ans,
au début des années 70, une partie de la
petite bourgeoisie intellectuelle
s’interrogea, avec la gravité de fond de
gorge qu’on lui connait depuis, sur la
nécessité de faire des békés une bourgeoisie
nationale pour bâtir l’Etat martiniquais. Et
puisque la majorité d’entre eux vivait
encore avec les réminiscences de la case en
paille qui vit naitre leurs parents, les
nouveaux petits bourgeois ont habillé leurs
prétentions intellectuelles des oripeaux des
thèses les plus éculées du fameux « marxisme-léninisme »
qui n’a rien à voir avec Marx et Lénine.
Mais ils avaient ouvert la voie ; c’est
d’ailleurs à partir de là que certains
journalistes ont commencé relativiser. Les
nègres, car c’est toujours contre les nègres
que commence toute pensée dans ce pays,
devraient « comprendre » les blancs
créoles ; ceux-ci ne sont pas responsables
du passé de leurs familles. Sauf que, eux,
ils revendiquent leurs familles : portraits
et albums de photos en témoignent.
Puis ces enfants de la
classe moyenne, utiles au fonctionnement du
système, affichant titres, diplômes et
savoirs faire, se sont mis à gérer au mieux…
Pour cela il devint impérieux de donner une
âme à leur existence régionale et à leur
identité spécifique ; le vieil
assimilationnisme ayant rendu l’âme pour
cause de troubles obsessionnels compulsifs :
blanchir la race et chantage au largage. Et
c’est là que la politique française rejoint
nos conciliabules locaux : Giscard d’Estaing
décida de permettre l’étude du créole à
l’université. Ce choix politique, dont peu
de gens ont mesuré l’importance, ouvrit de
nouvelles perspectives à la classe moyenne.
Ses représentants éclairés qui ont tant
ignoré et méprisé le créole de leur enfance
se sont mis, dans la fièvre humide, à
combler leur retard. Ils ont construit un
créole spécial qui s’éloigne de plus en plus
de la créativité du créole du peuple et bien
sûr au nom du peuple. Pour domestiquer cette
langue, ils ont créé une écriture qui se
veut la plus éloignée possible du graphisme
du français. Au point extrême où il faut une
loupe spécifique pour éviter la crise de
tension au niveau des yeux. Résultat : cet
effort est en train de faire du créole,
langue vivante s’il en est, une langue
morte. Toute langue vise spontanément à
l’économie de ses moyens, nos linguistes
spécifiques affirment la nécessité
d’inverser la tendance et de rendre
l’appropriation de notre langue plus
complexe.
En conséquence leurs
laboratoires de recherche, grassement
subventionnés par l’Etat français, la Région
et le Département depuis 30 ans, sont
incapables de fournir un dictionnaire
créole. Au mieux, nous avons des lexiques
créole-français et français-créole. Comme
quoi, on peut l’aménager, la dépendance
vis-à-vis du français reste la dépendance.
Ensuite ce fut le tour
des littérateurs d’apporter leur
contribution à la lutte contre
l’intransigeance de Césaire. Un manifeste
nommé « Eloge de la créolité » a été
édité comme on dresse un tribunal pour juger
Césaire et la Négritude responsable de tous
les maux du pays. Leur maître à penser le
non-philosophe Edouard Glissant n’avait-il
pas déclaré, dès 1975, que le cri césairien
ne servait plus à rien.
Messieurs J. Bernabé,
P. Chamoiseau, R. Confiant ont proclamé les
richesses de ce monde créole que Césaire
aurait été incapable de percevoir pour cause
d’aliénation africaniste. Incapables
d’assumer leur désir de meurtre du père avec
toute la culpabilité que cela génère, ils
ont enseveli notre Vieux Nègre dans le
sarcophage de l’Anté-Créole, tout en
proclamant peureusement : « nous sommes
fils à tout jamais d’Aimé Césaire ».
Toute leur littérature
consiste à faire le bilan de ce que les
créoles ont fait dans ce pays. Ils se sont
montrés livre après livre incapables de
faire la critique de la notion de créole.
Pour résumer : ils écrivent à la fin du
XXème siècle et en ce début de XXIème siècle
la littérature du XIXème siècle et du début
du XXème siècle. Et les éditeurs français
soutiennent cette imposture qu’ils
n’accepteraient pas d’un français. L’opacité
qui nous enveloppe excite l’éternel exotisme
des occidentaux.
Mais c’est dans la
presse que l’entreprise pro-békée a trouvé
ses meilleurs représentants. Critiquer le
béké est devenu suspect. L’hebdomadaire
Antilla, qui est devenu le journal du Béké
le plus riche des Antilles, s’est illustré
dans la culpabilisation des nègres.
Messieurs Henri Pied et l’inénarrable
Pétricien, alias Tony Delsham, dans un
mouvement d’identification à l’agresseur,
n’ont eu de cesse de nous faire pleurer sur
le triste sort réservé aux blancs créoles.
Ceux-ci seraient victimes du racisme… des
nègres.
C’est d’ailleurs dans
le numéro 1273 du 15 au 22 novembre 2007 que
je trouve le premier éloge de cette nouvelle
association « Tous créoles » initiée
par le béké Roger De Jaham, connu pour sa
susceptibilité à quelque critique formulée
sur le blanc créole. Et comme tout béké qui
se respecte, il souhaite faire « découvrir
l’intégralité de l’œuvre de Bissette »,
celui qui appela les nègres, en 1848, à
oublier l’esclavage. Dans son article
monsieur Gérard Dorwling-Carter nous dresse
un tableau surréaliste de cette réunion
baptisée, d’ores et déjà, d’historique par
des participants soucieux de leur
autobiographie. Lisons-le : « Cela veut
dire que publiquement –l’évènement s’est
déroulé le vendredi 9 novembre à 17 heures
dans les salons de l’ancien aéroport- des
chabins, mulâtres, nègres, békés, chinois,
descendants d’indiens de syriens et de
libanais- ont apposé leur signature sur un
contrat social qui prend valeur historique.
L’histoire en effet parlera de ce jour du
mois de novembre où des hommes et femmes
vivant sur ce bout de territoire d’accueil
colonial ont décidé de renverser l’ordre du
non-dit, celui qui veut que l’on mesure les
qualités de l’homme à son degré de mélanine,
au crépu de ses cheveux, en bref à son
adéquation physico-morphologique au modèle
de l’homme européen ».
Plusieurs objectifs
justifient cette rencontre métissée :
-
« l’accès aux
lieux et sites jusque là réservés ».
Ah bon ! nous sommes donc bien en
situation d’apartheid
-
« créer une
« Rue morphologique » Qu’est-ce
que ça veut dire ?
-
« mais surtout
faire que les jeunes et les femmes des
communautés qui se côtoient sans se
connaitre réellement puissent se
découvrir et très certainement créer des
liens qui font une société « apaisée » ».
C’est parce que nous ne sommes donc pas
apaisés que les jeunes et les femmes
békés ne côtoient pas les nègres. Que de
sophisme pour faire allégeance à la
classe dominante !
Beaucoup
d’intellectuels non békés ont fait le
déplacement, titres et diplômes français en
bandoulière. Bernard HAYOT, le grand béké
qui a succédé aux Aubéry dans le leadership
béké, était absent « trop occupé par ses
affaires », nous dit-on. Comment un tel
mépris est-il encore possible ? De toutes
les façons, être absent est toujours la
meilleure méthode pour être au centre d’un
rassemblement hétérogène. Le Dieu
monothéiste blanc n’a-t’il pas donné
l’exemple ? Le savoir faire des békés avec
leurs nègres et autres métis est inimitable.
Le racisme est à la
base de ce projet qui veut que « nous
nous rencontrions toutes « couleurs »
réunies pour refonder notre communauté ».
L’idée de métissage biologique qu’il y a au
fond de cette pensée est une catastrophe
pour notre pays. Car il est faux de croire
que c’est la couleur qui divise la
Martinique. Ce sont les intérêts concrets
des classes sociales qui sont à l’œuvre.
Les Békés qui forment
la classe sociale la plus cohérente du pays
savent que c’est d’eux que découle toute
légitimité dans cette Martinique. Ils ont la
conscience aigue que leur présence rassure
les autres en les empêchant de s’entretuer.
Tout rassemblement devra se faire donc
autour d’eux et au détriment des autres
comparses.
Tous ceux qui se
rassemblent autour de l’esprit créole ne
sont pas (il y en a !) des chiens de garde.
Il y en a qui veulent tenter l’expérience et
voir où ça mène. De toutes les façons, les
sacrifices ne seront pas énormes puisque
l’appartenance à la France n’est pas remise
en cause. Il y a aussi ceux qui ont entrainé
des générations de martiniquais dans
tellement d’échecs sans remettre en cause
leur soi-disant supériorité intellectuelle,
qu’ils pensent qu’un échec en plus n’est pas
bien grave.
Ce n’est pas la
première fois que les classes moyennes
recherchent les faveurs de la caste blanche
dominante, mais c’est peut-être la première
fois qu’elles pensent avoir des chances de
faire la noce de leurs fils chez ces
gens-là, dans la « haute demeure ».
Le malheur a son bon
côté : la lutte finale aura finalement
lieu !
Le 18/11/07 Guillaume
SURENA
PSYCHANALYSTE
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