Edouard Glissant :
Un Etat-nation
martiniquais? Non merci,
mais que vive la
Nation-relation
martiniquaise!
"On
n'est pas sérieux quand on a
dix-sept ans" écrivait
Rimbaud et c'est tant mieux!
Ils étaient sept de cet âge
là, du plus noir qu'hier
soir à la plus blanche que
blanc à s'être lancés le
défi de dire, de mettre en
voix, un texte difficile, un
texte dont ils n'ont pas
tout compris lors de sa
première écoute, mais un
texte qui leur parlait
d'identités anciennes et
d'identité en devenir, à eux
déjà plus loin que leurs
parents. Ils se sont
engueulés, jamais
méchamment, ils ont eu des
fous rires, de ces rires que
l'on a quand on a dix-sept
ans et que l'on n'a plus
jamais plus tard. Ils
étaient sept élèves du Lycée
Schoelcher. Ils ont
joué avec les mots et les
mots se sont joués d'eux
quand ils leurs donnaient à
penser plus loin
qu'eux-mêmes. Glissant était
là, Chamoiseau était là,
leurs profs étaient là, leur
copains étaient là, les
caméras filmaient, les
journalistes enregistraient,
mais eux ils s'en foutaient
un peu car ils avaient à
dire. A dire "Quand
les murs tombent", à dire
que le siècle passé, le
siècle de leurs parents, le
siècle des identités murées,
le siècle des états-nations,
le siècle des génocides, et
bien ça ce n'était pas leur
truc. Leur truc à eux c'est
le réseau démultiplié des
agencements machiniques, des
branchements de désirs, des
textos à vau-l'eau, des SMS
de caresses, des sites à
visiter à l'autre bout du
monde, des possibles en
cascades à faire pleurer les
Niagara anciens. Leurs
horizons sont infinis et
éclatés à l'image de ces
volcans nomades qui les
habitent et ils ont dit le
texte, il l'ont crié, ils
l'ont murmuré, rarement, ils
ont buté quelques fois sur
les mots, ils ont bataillé
avec la syntaxe
glissantienne et
chamoisienne, puis ils ont
terminé en disant sept fois
la dernière phrase du texte
"Tout le contraire de la
Beauté" dans la position
des athlètes étasuniens à
Mexico il y aura cette année
quarante ans, la tête
baissée devant la honte que
leur inspire ce Ministère de
l'intégration et le poing
gauche levé très haut pour
dire qu'ils ne l'avaient pas
accepté et qu'ils ne
l'accepteront pas.
Ils
sont revenus sous les
applaudissements de leurs
camarades et sans même que
Glissant et Chamoiseau
exposent ils ont jeté
leurs questions comme on
lance un pavé, certaines
devaient avoir été
préparées, d'autres
étaient improvisées. Là
encore ils s'en foutaient,
le texte les avait
travaillés et ils voulaient
travailler les auteurs.
A tel
point qu'ils demandèrent
tout de go si l'idée même
d'indépendance nationale
n'était pas une idée d'un
temps archaïque, d'un temps
dépassé. Et là dessus ils
ont vite mis en évidence un
infime décalage entre la
position de Chamoiseau et
celle de Glissant. Ils
étaient contents, les
montagnes avaient bougé. Ils
avaient fait bouger les
montagnes. A Edouard
Glissant qui déclarait «
Si l'indépendance nationale
en Martinique conduit à un
Etat-nation, je dis non,
mais j'applaudis à la
naissance d'une
nation-relation
martiniquaise3» Patrick
Chamoiseau répondait par un
silence après avoir insisté
au préalable sur
l'indépendance comme
condition d'un imaginaire
libre.
Oui ils
avaient dix-sept-ans et ils
voulaient se mêler des
affaires politiques
françaises, oui s'ils le
pouvaient ils
participeraient à la
désignation de Barack
Hussein Obama comme candidat
démocrate pour la prochaine
présidentielle étatsunienne,
puisque le même ne prenait
même plus la peine de "jouer
au caméléon". Ils l'avaient
dit le matin même et s'ils
n'ont pu le redire ils
ont évoqué d'autres choses.
A l'esprit chagrin qui
doutait de leur
compréhension du texte ils
répondaient : "Ah celui
là on est sûr qu'il n'y a
rien compris! Le texte, il
ne l'a même pas lu." Ou
alors avec commisération
: "Il n'est pas allé
plus loin que la première
page." etc. On
peut être cruel quand on a
dix-sept ans. Ils ont
questionné le style même du
plaidoyer : pourquoi vous
écrivez comme vous écrivez?
Pourquoi c'est difficile de
vous lire à voix haute? Pour
qui l'avez-vous écrit? A
valoriser les identités
multiples, qui sont les
nôtres ne prenez vous pas le
risque d'amplifier
l'individualisme? Des
questions ils en avaient
tellement qu'il a fallu les
interrompre pour que les
« adultes » posent les
leurs, mais ceux-là inhibés
par l'audace et la qualité
de ceux qui les avaient
précédés n'en avaient pas!
Glissant et Chamoiseau n'en
avaient pas fini pour autant
: la cohorte des demandeurs
de dédicaces et
d'autographes menaçait de
les étouffer. Ils avaient
dix-sept ans mais ils
savaient ce qu'avait
d'exceptionnel ce moment
qu'ils avaient partagé et
ils voulaient en avoir une
trace. Tout était bon pour
avoir un mot, un dessin, une
signature de l'agenda de
classe, au carnet scolaire,
du pavé du « Discours
antillais » qu'ils avaient
apporté en passant par la
brochure elle-même. Les deux
Maîtres avaient pris au
sérieux ceux qui affirmaient
« On n'est pas sérieux quand
on a dix-sept ans. » et
c'est pourquoi, ceux-là les
reconnaissaient comme
Maîtres.
Roland Sabra, le 15 janvier
2008 à Fort-de-France