L'étant
souverain est le rhizome où osera
l'être, dont il multiplie l'en deçà »
E.
Glissant. « La choée
du Lamentin » p. 232 Gallimard,
2005
Il
est des livres qu'il faudrait peut-être
n'avoir jamais lu. Ils ne vous laissent
pas indemnes. Il y a déjà
trente trois ans de cela, en 1972 paraissait
un OVNI littéraire, comète
incandescente dont les cendres allaient
irradier la pensée de la fin du
XXème siècle. Cette année
là, la première version
de l'Anti-oedipe était publiée
aux Éditions de Minuit. Les auteurs
étaient au moins deux, Gilles Deleuze
et Félix Guattari, mais comme chacun
d'eux « était plusieurs
, ça faisait ... beaucoup de monde. »
Si le sous titre « Capitalisme
et schizophrénie » était
déroutant que dire alors du contenu?.
Il y était question de « machines
désirantes, » de « branchement
machinique » de détérritorialisation,
d'encodage et de décodage généralisé
des flux, de schizo-analyse etc. Cette
mobilisation conceptuelle foisonnante
autour de la notion de pensée-rhizome,
pensée rhizomatique en opposition
à la pensée-racine, à
la pensée-radicelle, est une machine
de guerre contre trois adversaires clairement
désignés par Michel Foucault
dans la préface américaine
de l'ouvrage :
« 1)
Les ascètes politiques, les militants
moroses, les terroristes de la théorie,
ceux qui voudraient préserver l'ordre
pur de la politique et du discours politique.
Les bureaucrates de la révolution
et les fonctionnaires de la Vérité.
2)
Les pitoyables techniciens du désir,
les psychanalystes et les sémiologues
qui enregistrent chaque signe et chaque
symptôme, et qui voudraient réduire
l'organisation multiple du désir
à la loi binaire de la structure
et du manque.
3)
Enfin, l'ennemi majeur, l'adversaire stratégique
(alors que l'opposition de L'Anti-Oedipe
à ses autres ennemis constitue
plutôt un engagement tactique):
le fascisme. Et non seulement le fascisme
historique de Hitler et de Mussolini qui
a su si bien mobiliser et utiliser le
désir des masses, mais aussi le
fascisme qui est en nous tous, qui hante
nos esprits et nos conduites quotidiennes,
le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir,
désirer cette chose même
qui nous domine et nous exploite. »
La
reprise et le déplacement du concept
de rhizome par Édouard Glissant
de son champ initial, celui de la
pensée, à celui de l'identité
est l'objet d'un malentendu persistant
avec celles et ceux qui ont pu être
ou auraient pu être des compagnons
sur la longue route de l'indépendance.
La conférence sur la pensée
du rhizome chez Édouard Glisssant
et qui s'est tenue à Fonds Saint-Jacques
le 25 juin dernier en est une assez bonne
illustration. A la fin d'une belle lecture
par le comédien talentueux Jean
Des Rosiers des Rivières d'un superbe
texte d'Édouard Glissant , Edmond
Mondésir à fait montre au
cours d'une intervention brouillonne de
la solide incompréhension que pouvait
susciter la poétique de l'auteur
éponyme de la rencontre.
Le
fondement-racine domine la pensée
occidentale, dans son rapport au monde
végétal, la déforestation,
le déboisement, la sélection
de lignée de plantes, mais aussi
dans son rapport au monde animal où
là encore la culture de la lignée
prédomine. Le rhizome est une tige
souterraine souvent horizontale, de certaines
plantes vivaces qui diffèrent de
la racine en ce qu'il porte des feuilles
réduites à des écailles,
des nœuds et des bourgeons, qui
produisent des tiges aériennes
et des racines adventives. Le rhizome
peut même dans certains cas se ramifier
considérablement et permettre ainsi
la multiplication végétative
de la plante, qui devient proliférante
ou traçante avec "des bourgeons
au-dehors – [Le rhizome]
ne commence et n'aboutit pas, il est toujours
au milieu, entre les choses, inter-être,
intermezzo. L'arbre est filiation, mais
le rhizome est alliance, uniquement d'alliance."
comme l'écrivent Deleuze et Guattari
qui résument dans "Mille plateaux"
: à la différence des
arbres ou de leurs racines, le rhizome
connecte un point quelconque avec un autre
point quelconque, et chacun de ses traits
ne renvoie pas nécessairement à
des traits de même nature, il met
en jeu des régimes de signes très
différents et même des états
de non-signes. Le rhizome ne se laisse
ramener ni à l'Un ni au multiple.
Il n'est pas l'Un qui devient deux, ni
même qui deviendrait directement
trois, quatre ou cinq, etc. Il n'est pas
un multiple qui dérive de l'Un,
ni auquel l'Un s'ajouterait [n+1]. Il
n'est pas fait d'unités, mais de
dimensions, ou plutôt de directions
mouvantes. Il n'a pas de commencement
ni de fin, mais toujours un milieu, par
lequel il pousse et déborde. Il
constitue des multiplicités linéaires
à n dimensions, sans sujet ni objet,
étalables sur un plan de consistance,
et dont l'Un est toujours soustrait [n-1]."
Deleuze
et Guattari montrent l'unicité
de la pensée-racine, ils dénoncent
par exemple l'illusion qui consiste à
débattre sur la nature de l'Etat,
bourgeois, ouvrier, démocratique,
socialiste et autre foutaise etc. L'État
est Un, repérable la première
fois dans la ville de Ur point
de départ d'Abraham. « État
protéiforme mais il n'y eut jamais
qu'un seul État :l'Ursttat »
Cette pensée de l'Un fût-elle
dans sa version marxienne matinée
de dialectique, assaisonnée de
Un se divisant en deux, de contradiction
principale ou d'aspect principal de la
contradiction n'est qu'un avatar de l'Unicité,
triste tentative d'imiter le multiple
à partir d'un lieu présupposé
supérieur, comme le parti, la raison
d'Etat, la classe ouvrière ou la
nation. On le sait d'expérience,
la liste des motifs peut être longue.
Pour
Edouard Glissant il existe deux types
de pensées de l'identité,
une atavique qui renvoie à la pensée
arbre-racine, à la verticalité
des systèmes hiérarchiques
et une autre composite dédoublement
de la pensée rhizomatique caractéristique
des systèmes acentrés dans
lesquels les parties se coordonnent indépendamment
d'une instance centrale subsumante. La
première est par exemple, sans
en avoir pour autant le monopole, l'apanage
de l'Europe et du bassin méditerranéen
où s'est créée un
mythe des origines, transmis de génération
en génération, dans un système
de filiation sans vraie rupture, et qui
comme son nom l'indique fait fil, tissage
entre les hommes. Ce fil qui relie (religare),
qui rassemble (relegere)
qui fait religion (religio)
et qui permet de tutoyer son Dieu légitime
une logique d'enracinement territorialisée,
à l'instar de la Terre Promise
dans les religions du Livre, un rapport
de possession et de domination de l'espace
qui sera le fondement, plus tard, de la
colonisation, mais aussi une conception
de l'identité excluante : les Barbares
pour les Grecs. Au commencement était
le mythe, et l'Histoire en découle.
La
pensée composite de l'identité
est elle un produit de l'Histoire elle
n'est pas à son fondement. Dans
la Caraïbe, dans les pays nés
de la créolisation , l'identité
s'origine dans le ventre du bateau négrier.
Le bateau négrier n'est pas un
mythe. Les traces antérieures sont
niées, déchirées,
pire, elles sont frappées de forclusion,
comme n'ayant jamais été.
Cette violence incommensurable, à
nulle autre pareille et dont il serait
imbécile et criminel de vouloir
la rabattre sur une échelle hiérarchique
occidentalisante, à définitivement
dévasté, broyé le
mythe de la racine unique, de la pureté
raciale ou linguistique, garantie primordiale
de toute tentative génocidaire.
Répétons-le :il ne peut
y avoir de guerres ethniques dans la Caraïbe.
L'identité caribéenne est
une construction, un agencement multiple,
un branchement protéiforme de traces
plus ou moins creusées plus ou
moins croisées, dont la diversalité
est la formule la plus réussie.
A une conception essentialiste, fût-elle
celle de la créolité, resucée
affadie de la pensée-racine, il
faut opposer celle du chatoiement, du
déplacement, du mouvement de créolisation
du monde.
Les
oreilles ont des murs
Les
deux modes de pensée trop brièvement
présentées ici ne relèvent
que d'un dualisme d'exposition. Comme
l'écrivent les deux compères
« Nous ne nous servons d'un
dualisme de modèles que pour atteindre
à un processus qui récuserait
tout modèle. C'est au lecteur d'avoir
des correcteurs cérébraux
qui défont les dualismes que nous
n'avons pas voulu faire, par lesquels
nous passons. C'est au lecteur d'arriver
à la formule magique que nous cherchons
tous : PLURALISME = MONISME, en passant
par tous les dualismes qui sont l'ennemi,
mais l'ennemi tout à fait nécessaire,
le meuble que nous ne cessons pas de déplacer. »
De
son fructueux dialogue avec Deleuze et
Guattari Edouard Glissant s'enrichit d'un
refus de tout système de pensée,
de toute pensée de système.
La subversion fondamentale de Glissant
se tisse dans les liens indéfectibles
qu'il établit entre pensée
théorique et pensée romanesque
ou artistique, dans ce déplacement
incessant qu'il opère sur le champ
littéraire en refusant par exemple
de faire genre, de s'enraciner dans un
genre créole. Son cosmos (chaos-mos),
son tout-monde est branchement de machines
désirantes sur le corps sans organe
de son objet littéraire, multiplicités
à n dimensions pour un ailleurs
du sens toujours à conquérir,
jamais donné et toujours autre.
Les
représentations mentales et les
concepts d'origine marxienne qu'utilise
encore Edmond Mondésir de façon
un peu confuse, et qui ont sans doute
leur efficace dans le champ de l'action
politique, ne sont que tentatives d'aplatissement
du réel dans l'espace bi-dimensionnel
du lieu et du pouvoir, points sur un axe
orthonormé, bagnoles sur la rocade
le soir vers 18h.
Ce ne sont plus les catégories
pensantes d'Edouard Glissant. A la gesticulation
politique ou même stylistique, il
préfère un déplacement
subversif d'oralisation interne de l'écriture. Sa
poétique est in-assignable. A la
verticalité il oppose résolument
le mouvement de l'Etant dans sa tension
infinie vers l'Être.