Nous
fréquentons les frontières, non pas
comme signes et facteurs de
l’impossible, mais comme lieux du
passage et de la transformation.
Dans la Relation, l’influence
mutuelle des identités,
individuelles et collectives,
requiert une autonomie réelle de
chacune de ces identités. La
Relation n’est pas confusion ou
dilution. Je peux changer en
échangeant avec l’autre, sans me
perdre pourtant ni me dénaturer.
C’est pourquoi nous avons besoin des
frontières, non plus pour nous
arrêter, mais pour exercer ce libre
passage du même à l’autre, pour
souligner la merveille de l’ici-là.
La faculté de transformer en lieux de promesse nos lieux de souffrances ou de défaites, quand même il serait trop facile de nous substituer à ceux qui souffrirent réellement la défaite et les larmes, nous permettra de franchir la frontière d’avec les lieux où d’autres humanités souffrirent et perdurèrent, et de concevoir ces lieux dans l’éloge et les fastes. Pour ce qui est des frontières légales entre les communautés, observons combien il est agréable de les quitter sans contrainte, sans mesure, de continuer comme naturellement de l’atmosphère Maroc à l’atmosphère Algérie, et de ce vivre-France à ce vivre-Espagne, et de l’air qu’on respire en Savoie à l’air qu’on respire en Toscane (« C’est encore loin, la Toscane ? »), et des déserts bleus du Pérou aux déserts ocre du Chili, vous vous sentez léger d’une inouïe vêture, et plein d’un appétit ancien pour ce qui va survenir, la frontière est cette invitation à goûter les différences, et tout un plaisir de varier, mais revenons ensuite à tous ceux qui ne disposent pas d’un tel loisir, les immigrants interdits, et concevons le poids terrible de cet interdit. Franchir la frontière est un privilège dont nul ne devrait être privé, sous quelque raison que ce soit. Il n’y a de frontière que pour cette plénitude enfin de l’outrepasser, et à travers elle de partager à plein souffle les différences. L’obligation d’avoir à forcer quelque frontière que ce pourra être, sous la poussée de la misère, est aussi scandaleuse que les fondements de cette misère.
Après
la trop longue péripétie de la
chasse aux émigrants clandestins en
Europe, Royaume-Uni et France et
Espagne et Italie, et les plus
petites principautés mobilisées, une
de ces chaînes de télévision montre
au début 2006 certains de ces
clandestins ramenés de force au
Mali, où l’un d’eux réalise une
installation à destination des
enfants du lieu, en plein désert ou
en plein terrain vague, pour leur
apprendre ce qu’est une tentative de
passage à travers un barrage de
frontière, c’est un grillage planté
là tout déglingué, de ceux qui
servent à signaler plutôt qu’à
protéger un jardin, ponctué de
silhouettes comme des mouches, on
dirait mangées par le grillage, et
toutes minuscules blessées
déchirées, qui tentent d’escalader
cet infini, la caméra voltige, de ce
sable alentour au visage des
enfants, à la gesticulation
tranquille du démonstrateur,
j’aurais voulu voir de plus près et
assez longtemps une telle œuvre, et
d’art et de rigoureuse histoire,
mais cette caméra divague, vacille,
les caméras ne sont pas toujours
équipées pour surprendre la trace
magnétique ni non plus la force
élémentaire et la connivence. Une
installation qui n’en est pas une,
le grillage hoquette dans le vent
brûlant, ce n’est certes pas là un
art littéral, qui pour une fois
ouvre cet espace alentour et qui se
donne à l’éphémère et au raisonné
dérèglement de tous les sangs
sous le soleil. Et l’illustrateur
confirme calmement, non plus pour
les enfants qui savent déjà tout
cela mais droit vers la caméra,
qu’il recommencera, et qu’il ne peut
pas revenir dans son village les
mains vides, et qu’il essaiera
encore, et qu’il n’aura jamais peur
de mourir, et qu’enfin les grillages
barbelés piqués de viandes humaines
ne sont pas invincibles.
C’est
pourquoi les Ports, négriers ou non,
nous émeuvent tant : et aussi les
grottes et les cavernes et les
cellules et les éloignements et les
enfermements irréparables, les lieux
que vous souffrez et les lieux que
vous ignorez, les innombrables et
les exceptionnels, Auschwitz et
l’incommunicable, Gorée, Robben
Island, le fort de Joux, et la
grotte de Tjibaou, Saint-Pierre de
Martinique et tous les volcans des
Amériques, Rapa Nui au centre de
l’inconcevable, Matouba en cendres,
la Plantation bardée de cannes,
Carthage et le sel noir, et le
ventre de ces bateaux négriers, les
gabelles et le sel rouge, et
Hiroshima et Nagasaki, la smala d’Abd
El-Kader, et la Grande Muraille si
longue à atteindre et à finir, et la
cellule de Socrate, et la
bibliothèque de Tombouctou, La
Nouvelle-Orléans et ses Katrina
d’eau depuis toujours, les
pesticides plombant les infinis des
bananes, et le volcan d’Empédocle,
les favelas qui s’entassent les unes
les autres partout au monde, la
Traite aux feux du Sahara et des
déserts de l’Est, et le garrot
d’Atahualpa, Circé au trou ténébreux
d’oubli, et Lisbonne et San
Francisco et ces tremblements,
l’Atlantide, Bagdad, le Styx, et
pour moi l’agonie de la rivière
Lézarde. Mais vous aurez beau dire,
vous n’irez jamais au bout de la
piste. En quelque sorte, un Port est
une caverne, avec ses fonds et sa
goulée. Il n’y a aucun lieu si près
ni si éloigné de vous qu’un Port, si
ce n’est un rocher ou une traînée de
roches dans la mer, ou un goulag au
bout d’un champ de neige, en
continent infranchissable, ou une
mine d’or à ciel ouvert au Brésil.
Et alors pourquoi voulez-vous forcer
la mémoire de ceux qui ont oublié,
si vous-même n’avez pas le souffle
d’entrer et de parcourir dans la
grotte qui nous est commune, ou la
bonté innocente de brasser au loin,
il faut nous ressouvenir tous
ensemble, et les mémoires se
partagent comme un rhizome. Les
ports sont les frontières ouvertes
de l’imaginaire.
Ces
ports, et ces frontières, les
isthmes, les passages, les détroits,
les deltas, nous les estimons gardés
par des géants, dans les légendes et
les géographies du rêve, parce que
le géant voit des deux côtés de la
ligne de franchissement, il conçoit
en même temps l’identité d’ici et
l’identité de là-bas, il conçoit
leur nécessaire alliance, en même
temps qu’il préserve et défend leur
nécessaire particularité. Dans la
plupart des mythologies populaires,
le géant est bon, parce qu’il peut
tout comprendre, des deux
côtés de la frontière. Ainsi des
personnages élevés par Anabell
Guerrero. Ils tissent et tâtent le
détail de leur vie de tous les
jours, et ils regardent au loin,
par-dessus la barrière ou le
grillage ou le barrage de frontière.
Ce ne sont pas les insignes
marqueurs d’une immensité, mais les
conducteurs de la Relation.
