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Des miroirs et des masques
Par Frantz Succab



La Guadeloupe a durablement occupé l’actu dans les pays importateurs de touristes. « Image désastreuse ! » pensent les prometteurs touristiques. « Enfin, le monde nous entend tels que nous sommes ! » pensent les habitants de l’île promise. Question de point de vue : il y a du linge sale qui se lave ici, en famille, ce qui défie toutes les parentés institutionnelles, tous les fichiers des tours operators, toutes les cartes postales, voire même la carte du monde de papa. La planète avait presqu’oublié que La France était un pays caribéen d’Europe.
Dans les grandes villes de l’Hexagone, des foules de Français battent le pavé au vu et au su d’une France ébahie de découvrir certains si… foncièrement foncés. Anciens invisibles soudainement visibles. Les plateaux télés et les colonnes de la presse écrite ratissent en catastrophe. Escouades peoples, spécialistes de ceci ou cela, toujours la foultitude des bons exemples : les fleurons d’un républicanisme tropical, mâtiné de parisianisme. Enfin, un peu plus de visibilité des minorités « domiennes », pourvu qu’elles sachent rester idéologiquement incolores. Montrer patte blanche, si l’on peut dire.
Vu d’ici-dans, sur les mêmes chaînes regardées au Morbihan, à Mulhouse ou Palavas-les-Flots, on ne comprend pas toujours de quoi ils causent, quand ils causent de nous. Le contraire de nos petites chaînes privées bordéliques, sans le moindre format pro, mais où, au moins, nous nous reconnaissons. Une chose est sûre, cependant, il est des entêtements qui vieillissent mal dans le pays de Jules Ferry : le premier, cette manie de nous moucher « La Plus Grande France » chaque fois que l’Hexagone se sent morveux de n’être que la France.
C’est une histoire dont la France s’est beaucoup amusée, au temps de la Grande Exposition de 1931 et pendant plus de vingt ans après. Quand, de « Y’a bon » à Salvador, son plus célèbre émule, l’indigène faisait rire dans les chaumières en se riant de lui-même. Quand l’Empire colonial, en exposant ses prises de chasse et ses créatures, vantait allègrement la supériorité de sa civilisation.
Maintenant, cela ne fait plus rire grand monde, parfois même, ça gêne aux entournures. L’indigène devenu soldat de sa propre cause, ça se vend moins bien. C’est la faute à De Gaulle, qui arriva, avec « une certaine idée de la France », de la France-France et de la France d’Outre-Merde.  Il est possible que l’homme du 18 juin ne fût pas insensible à cette idée d’indépendance nationale qui musardait dans le subsaharien. Et puis, il y avait déjà eu l’Indochine, on n’allait pas en rajouter en Afrique, juste pour redorer la casquette du père Bugeaud ! La suite aura montré qu’il s’agissait là moins d’un point de vue anticolonial que d’un calcul néocolonial, pour continuer l’exploitation des peuples de ces pays, sous le gouvernement d’une autochtonie alibi, fantoche à pleurer …M’enfin !
Il en fut autrement pour les vielles colonies de l’Ancien Régime. Créatures absolues du colonialisme français, elles devenaient départements suis generis. De même que la République régicide sut constituer l’armada médiatique des Zitrone, des « Paris Match » et j’en passe, pour redorer le blason des anciens rois de France à des fins d’enracinement d’une culture nationale ancienne, elle trouva les moyens propagandistes pour paraître chouchouter ses vieilles colonies. N’étaient-ce pas les derniers des miroirs lointains devant lesquels les Français pouvaient encore éprouver le sentiment de grandeur impériale ?
On pourrait résumer comme suit la démarche gaullienne originelle. D’un côté, pas d’acharnement thérapeutique à civiliser les réfractaires d’Afrique, mais, d’un autre côté, réussir pleinement, en régie directe, l’assimilation des plus vieilles colonies, d’une poigne de képi rouge sous le gant de velours de l’idéal républicain. Donc, là-bas, feindre d’aider le sud, sans jamais perdre le nord, avec un service minimum d’accompagnement aux indépendances, et la France-Afrique au bout de l’effort. Puis ici, pour ce qui est des « quatre vieilles », tuer dans l’œuf toute velléité d’indépendance, comme une injure au passé commun. Voilà pourquoi, à propos de ce qu’il est convenu d’appeler « la crise des DOM », les fantômes de la Coloniale, embusqués sous la scène médiatique, semblent souffler leur « bon vieux temps » aux saltimbanques du moment.
Sinon, comment comprendre ce même argumentaire défensif, chaque fois qu’un fils d’immigré africain ou maghrébin pète les plombs en banlieue, qu’un « domien » réclame l’intégration à laquelle il croit que l’histoire lui donne droit …Ou quand, au contraire, la Guadeloupe crie « Basta ! »
S’agissant de cette incursion aussi tonitruante qu’imprévue de la Guadeloupe dans les choux gras, aucun expert appelé au secours de l’actu ne sait dire « je ne comprends pas ». Qu’est qu’il peut bien y avoir à ne pas comprendre là-dedans? Pas assez de kilomètres carrés pour qu’on n’en fasse pas vite le tour. C’est quand même pas plus compliqué que le mariage de Nicolas ! Et puis, il y a du beau monde qui y est né, ou presque…
Le vrai mépris ne sort pas des bouches attendues. Pour la énième fois, les oreilles zòrey nous écoutent religieusement nous excuser d’être un peu différents et les assurer qu’on se soigne. N’est-ce pas nous, victimes historiques du racisme, à qui revient désormais d’assumer la charge de la preuve d’antiracisme ? Les élèves coloniaux de la République passent leur examen probatoire devant une France émue : ils sont très bien ces petits !... Rien à voir avec ce Domota de Badibou : entendez vous dans nos campagnes mugir cette langue étrange qu’il nous oblige –comble de l’impudence !- à sous-titrer ?
N’empêche, il faut saluer ces bigidi talentueux qui caractérisent nos experts de service. Être à genoux la tête haute, sans donner jamais l’impression de mettre genoux à terre, en cela, ils sont bien de chez nous. Ça, c’est toute notre vie, toute notre histoire : celle d’une dignité née sous X, mais sûre de sa filiation, d’un indépendantisme qui se nourrit de la dépendance au point de ne pouvoir s’en passer…
Mais tout est en train de basculer. Les masko ne masquent plus rien d’une histoire boomerang, qui nous retourne en pleine gueule, inexorablement.
« Les Antilles ne sont ni poussières d'empire ni porte-avions ultrapériphériques des centres du monde. » clamait Daniel Maximin dans un entretien (Le Monde-27 février) avant d’achever sur un appel à la « décolonisation dans la République » (La notion de « république » étant comprise comme un monopole de la France, au même titre que pour les autres importations). Ce grand homme a le talent d’exprimer à la fois un désir et son évitement. Si bien qu’on a juste envie de lui rappeler, en ayant grand peur de le réveiller trop brusquement, que c’est précisément d’être obstinément réfugiés « dans la république » qui nous fait « poussières d’empire, porte-avions ultrapériphériques » d’un centre éloigné. Hélas, hélas, hélas pays mêlé !
Mais, n’étant pas né de la dernière fifine, nostr’homme a quand même deviné le sentiment qui a cours ici : « Géopolitiquement, la mobilisation et la réflexion actuelles imposent de sortir de la prison ou du refuge de l'insularité au profit d'une conscience d'archipel ouverte sur l'environnement caraïbe. » dit-il. Equilibre rétabli, salut l’acrobate !... Maintenant, chiche !