Y a-t-il
une approche féminine du
pouvoir ? Souvent, les
intéressées le pensent. Les
hommes sont plus sceptiques.
Quelques idées reçues au
banc d'essai
Harvard
n'avait pas vu ça depuis...
1636. Pour la première fois de
son histoire, la plus célèbre
université américaine a décidé,
le 9 février, de confier les
rênes du pouvoir à une femme. La
tâche de la future présidente,
Drew Gilpin Faust, une
historienne de 59 ans, est de
deux ordres : gérer douze
facultés, un budget annuel de 3
milliards de dollars et un fonds
de près de 30 milliards ; et
panser les plaies ouvertes par
son polémique prédécesseur,
Lawrence Summers, qui avait
déclenché une guerre civile au
sein de l'établissement en
déclarant que les femmes étaient
moins aptes aux mathématiques et
aux sciences que les hommes.
Panser les plaies ? Voilà une
chose que les femmes savent
faire ! Sans la fureur provoquée
par M. Summers, le Pr Faust
aurait-elle été choisie pour
diriger Harvard ? La question
restera sans réponse.
Spécialiste de la guerre de
Sécession, et du rôle qu'y ont
joué les femmes, Drew Gilpin
Faust a confié au New York
Times le conseil que lui
donnait sa mère, lorsqu'elle
était enfant : " C'est un
monde d'hommes, ma chérie, et
plus tôt tu le comprendras,
mieux tu te porteras. " Elle
l'a compris assez vite. Elle n'a
pas pu suivre ses frères à
Princeton, car à l'époque
l'Université n'acceptait pas les
filles. L'un de ses frères la
décrit comme " ambitieuse " :
" Elle a toujours voulu
accomplir des choses. " Elle
a fini par conquérir un bastion
masculin. L'ironie veut que ce
soit, en partie, pour ses
qualités féminines - ou
considérées comme telles.
Existe-t-il une approche
féminine du pouvoir ? Les femmes
ont tendance à le penser. Les
hommes sont plus sceptiques.
Dans les pays occidentaux, la
multiplication des femmes prêtes
à accéder au sommet, en
politique et dans l'entreprise -
même si ce nombre reste très
minoritaire -, permet
aujourd'hui de tester quelques
idées reçues, avec une mise en
garde que formule
l'anthropologue Françoise
Héritier : " Un leader
féminin n'a pas de qualités
fondamentalement différentes de
celles d'un leader masculin. "
Les cerveaux des deux sexes
fonctionnent de la même manière.
La hiérarchie des sexes est un
fait non pas biologique mais
culturel, expliquait-elle
récemment dans Le Monde 2,
puis dans un chat sur le site
interactif du Monde. Au
cours de l'histoire de
l'humanité, les diverses
civilisations " ont construit
avec une force inouïe un modèle
d'infériorité, y compris dans la
tête des femmes. La domination
masculine constitue un modèle
universel qui régit l'ensemble
de nos sociétés ".
Les femmes ont une autre
conception du pouvoir
Même la présidente lettone
Vaira Vike-Freiberga, qui se
définit " d'abord comme un
être humain " et considère
que " le leadership n'est ni
masculin ni féminin ",
reconnaît, d'après sa
porte-parole, qu'être une femme
" peut aider en matière de
marketing politique ". La
plupart des femmes au pouvoir
revendiquent ouvertement la
différence, comme Michelle
Bachelet, dont l'arrivée à la
présidence du Chili, le 11 mars
2006, a entraîné " une
véritable révolution culturelle
" en rompant avec le style
" patriarcal " de son
prédécesseur, Ricardo Lagos, si
l'on en croit Marta Lagos,
directrice de l'institut de
sondage Mori à Santiago.
Pédiatre de formation, mère de
famille, divorcée, socialiste,
la présidente Bachelet aime
tenir de grandes réunions avec
tous ses ministres, consulte
beaucoup avant de décider, part
en week-end avec des
collaborateurs et surtout des
collaboratrices. Ses
compatriotes, elle en est
convaincue, voulaient " un
nouveau type de leadership,
celui qu'une femme symbolise ".
Elle est certaine que les femmes
font de la politique autrement :
" Elles ne briguent pas le
pouvoir pour le pouvoir, mais
pour la mission qu'elles
accomplissent. Elles veulent un
pays performant, mais aussi plus
accueillant et plus solidaire. "
Ouvertement féministe elle
aussi, Maria Teresa Fernandez de
La Vega, numéro deux du
gouvernement espagnol depuis
mars 2004, ne nie pas le poids
de l'éducation dans l'approche
féminine du pouvoir, mais
constate : " Nous, les
femmes, apportons une vision
distincte. Nous sommes mieux
préparées à partager, à vivre
ensemble, à résoudre les
conflits. C'est une culture qui
nous vient de la sphère privée,
écouter, inclure et non pas
exclure. Nous avons un sens
pratique des choses qui fait que
nous nous concentrons sur la
solution d'un problème, sur la
recherche de ce qui nous unit
plutôt que ce qui nous sépare. "
Les femmes au pouvoir
n'aiment pas s'entourer de
femmes
Grande nouveauté par rapport à
la génération précédente, les
femmes de pouvoir du XXIe siècle
se revendiquent comme telles,
affichent leur féminité, font de
leur héritage culturel un atout
plutôt qu'un handicap. Qui a
oublié la couronne de tresses
blondes et les talons aiguilles
de l'ex-premier ministre
ukrainienne Ioulia Timochenko ?
Elles se définissent comme "
mères " lorsqu'elles le
sont, voire comme "
grands-mères " aux
Etats-Unis, où l'on a souvent
une longueur d'avance. Elles
tentent d'aider leurs
collaborateurs à concilier
travail et famille - on ne
commence pas une réunion à 20
heures ! Elles cherchent souvent
à faire de la place à d'autres
femmes, donc à ancrer ce pouvoir
fraîchement conquis, ce qui ne
fut pas du tout la préoccupation
d'une Golda Meir ou d'une
Margaret Thatcher. Exceptions
dans un monde d'hommes,
celles-ci ne considéraient pas
comme une priorité d'élargir le
cercle féminin : elles avaient
suffisamment à faire pour
s'imposer elles-mêmes.
Fini le temps de la femme
dominatrice à la tête de
bataillons de crânes chauves et
de costumes gris. Michelle
Bachelet a formé un gouvernement
paritaire avec dix femmes.
Hillary Clinton s'entoure de
femmes depuis longtemps,
Ségolène Royal a une équipe
mixte. A peine élue à la
présidence du Medef en 2005,
Laurence Parisot a nommé sept
femmes au conseil exécutif, sur
45 membres, et placé des femmes
dans sa garde rapprochée et à la
tête des commissions de
l'organisation patronale.
L'équipe de direction élargie de
Pat Russo, PDG de
Lucent-Alcatel, compte 30 % de
femmes. Nommée ministre de
l'environnement par Helmut Kohl
en 1990, Angela Merkel avait été
stupéfaite par une question du
chancelier sur sa capacité à
" s'entendre avec des femmes ".
Bien sûr qu'elle le pouvait.
Aujourd'hui chancelière, sa
garde rapprochée est si
majoritairement féminine qu'on
la surnomme outre-Rhin le "
girls camp ".
Gloria Macapagal-Arroyo,
présidente des Philippines, a
mis un point d'honneur à nommer
une volée de femmes ambassadeurs
dans les pays asiatiques dirigés
par des hommes. Le gouvernement
espagnol - huit hommes, huit
femmes - se fait fort de nommer
des femmes aux postes importants
du secteur public. Anne
Lauvergeon, patronne du groupe
nucléaire Areva, n'a, elle, pas
placé de femmes aux postes-clés
de son groupe, mais s'est
engagée à ce qu'en 2007 50 % des
personnes recrutées soient des
femmes. Et elle a créé des
crèches d'entreprise. Comme
beaucoup de femmes en France,
Anne Lauvergeon souffre du "
syndrome du quota " : plutôt
rester seules que d'essuyer des
échecs dus à des promotions
artificielles. L'intégration des
femmes dans l'industrie,
disait-elle en 2006, " on va
la conduire de manière
progressive, non discriminatoire
et sans quotas ".
Ayant fait elles-mêmes
l'expérience de la
discrimination, les femmes sont
plus sensibles à l'argument de
la diversité étendue aux
minorités ethniques : "
Servir la diversité, c'est
servir la cause de femmes ",
déclare Laurence Parisot à
Challenges.
Les femmes au pouvoir sont "
moins perso "
Elles préfèrent consulter,
solliciter, écouter avant de
décider. Laurence Parisot "
se nourrit des réflexions des
autres avant de faire son propre
cheminement ", dit une
proche collaboratrice. "
J'écoute tous les points de vue,
je crois au travail d'équipe,
affirme Pat Russo. Il n'y a
pas de réussite individuelle. "
La méthode passe parfois pour de
la tergiversation : la gestion "
féminine " de Michelle Bachelet
a été très critiquée lors de son
premier gros défi, la révolte
étudiante de la fin 2006 : trop
de dialogue, pas assez de
leadership ! " Toute
revendication ne doit pas être
perçue comme un problème,
a-t-elle rétorqué. Il ne faut
pas avoir peur des
mobilisations, des protestations
et des différences. "
En réalité, les femmes en
position de responsabilité ne
dédaignent pas " aller au
contact ", crever les abcès.
" Rien ne perturbe si on parle ",
plaide Anne Lauvergeon. " Je
crois dans les vertus de la
discussion directe, autour de la
table familiale comme autour de
la table du conseil ", a
expliqué Carly Fiorina, ex-PDG
de Hewlett-Packard, à propos de
ses rapports houleux avec son
conseil d'administration, qui
finit par avoir sa peau en 2006.
Consulter n'exclut pas faire
acte d'autorité. En
Poitou-Charentes, beaucoup de
ceux qui ont côtoyé la
présidente de région évoquent
son mode de décision "
autoritaire ". Explication
d'un syndicaliste : "
Ségolène a mis vingt ans à
s'imposer dans la région. A
force d'affronter des réactions
machistes, cela a fini par
renforcer sa volonté d'autorité.
"
La femme au pouvoir est plus
douce
Non, la femme au pouvoir
n'est pas une tendre. Certaines
parviennent à allier douceur et
fermeté : opposée à l'énergie
nucléaire et à l'adhésion de la
Finlande à l'OTAN, Tarja Halonen,
présidente de Finlande, s'est
montrée très déterminée sur ces
deux causes. " Ce sont à mon
sens des valeurs douces, plutôt
féminines, fait valoir
Pertti Timonen, politologue à
l'université de Tampere, en
Finlande, mais sa fermeté sur
ces deux sujets lui a donné un
caractère masculin. C'est
finalement ce mélange de valeurs
douces et de détermination qui
fait sa popularité. "
Mais lorsque la fermeté porte
sur des valeurs " dures ", la
férocité de leur détermination
surprend. C'est sur cet
aspect-là que les critiques
iront dénicher des surnoms :
l'inoubliable " Dame de fer "
que fut Mme Thatcher a ouvert la
voie à la " Dame de granit "
pour Nancy Pelosi, nouvelle
présidente américaine de la
Chambre des représentants, la "
Dame de glace " pour la moins
chaleureuse Carol Galley, de
Merrill Lynch, " Kamikaze Pat "
pour Pat Russo la dégraisseuse,
" Atomic Anne " pour la PDG d'Areva,
qui sait aussi se révéler "
un excellent boxeur ",
d'après Raymond Lévy, ex-PDG
d'Usinor, " Drew la tronçonneuse
" pour la nouvelle présidente de
Harvard, qui avait réduit d'un
quart les effectifs du personnel
de sa faculté, sans oublier " la
Vierge en culotte de fer ",
compliment, sans doute, de
Salman Rushdie à Benazir Bhutto,
ex-premier ministre du Pakistan.
Magdalena Alvarez, ministre
espagnole de l'équipement, est
devenue " Mandalona ", du verbe
espagnol mandar, qui veut
dire commander... La liste est
inépuisable.
Toutes " dures " qu'elles
soient, elles ont du mal à
masquer leurs états d'âme. La "
Dame de fer " a laissé mourir
dix grévistes de la faim de
l'IRA, mais n'a pu retenir ses
larmes en public lorsque son
fils a été porté disparu dans le
désert (il a été retrouvé).
Carly Fiorino a avoué sans
honte, à la télévision, avoir
été " blessée ", voire "
dévastée " par son éviction.
Les femmes au pouvoir se
tirent dans les pattes
En réalité, plus elles
montent, plus elles ont besoin
de solidarité. Ruth Bader
Ginsburg, seule femme désormais
à la Cour suprême américaine, a
confié à des étudiants en droit
qu'elle se sentait " très seule
" depuis le départ de sa
collègue Sandra Day O'Connor,
qui a quitté la Cour pour
s'occuper de son mari atteint de
la maladie d'Alzheimer. Il
manque à ses huit collègues
masculins, a-t-elle poursuivi, "
certaines sensibilités ".
Ensemble, le message qu'elles
faisaient passer était : " Voilà
deux femmes. Elles ne se
ressemblent pas. Elles ne votent
pas toujours de la même manière.
Mais elles sont deux femmes. "
La juge Ginsburg touche là un
point important : la masse
critique. Seule dans une
direction collective, une femme
reste une exception et parvient
rarement à imposer un autre mode
de fonctionnement. En
Nouvelle-Zélande, pendant un an
jusqu'en août 2006, tous les
postes politiques-clés (premier
ministre, gouverneur général,
présidente du Parlement, chef de
la Cour suprême) ont été détenus
par des femmes, et personne ne
s'en est plaint. Très solidaires
et complices, les femmes du
gouvernement espagnol ont cette
force d'être huit, à tel point
que, dans leur euphorie, elles
se laissèrent convaincre par
Vogue de poser, quelques mois
après leur entrée en fonctions,
habillées par des couturiers
branchés. Façon de dire : "
Voilà, on est nombreuses, on
peut se permettre de faire des
trucs de filles ", mais qui fut
diversement apprécié par le
reste de la classe
politico-médiatique. Les
Espagnoles relèvent que, au bout
de trois ans, la complicité des
ministres femmes ne s'est pas
étendue à la partie masculine du
gouvernement.
Les femmes au pouvoir savent
" se vendre "
Faux. A quelques exceptions
près, le savoir-faire va
rarement de pair avec le faire
savoir, et encore moins le
faire-valoir, point faible des
femmes au pouvoir. Peur d'en
faire trop, d'agacer les
collègues masculins. Carly
Fiorina regrette aujourd'hui
d'avoir été très présente sur le
front médiatique lorsqu'elle
était PDG, visibilité qui lui a
été reprochée. En 1998, le
magazine américain de la
nouvelle économie, Fast Company,
avait demandé à treize
dirigeantes d'entreprise leur
opinion sur les différences
entre hommes et femmes au
pouvoir : la plupart estimaient
que tant que les femmes ne
seraient pas aussi agressives
que les hommes, notamment dans
la manière de " se vendre ",
elles resteraient une infime
minorité.
Une femme au pouvoir ne peut
pas avoir d'enfants
Refuge jalousement protégé,
la famille a ses avantages et
ses contraintes : source
d'équilibre et de réconfort,
elle prend du temps et de
l'énergie. Pour la sociologue
Dominique Méda, il faut
distinguer les mères des femmes
sans enfant. Non pas en raison
de leur sensibilité mais de leur
disponibilité. " Une femme sans
enfant peut davantage se
comporter comme un homme ",
dit-elle. " Une mère, jamais. "
Voilà l'un des freins à
l'ascension des femmes : à
l'heure où s'entretiennent les
réseaux - fin de journée,
week-ends -, les mères préfèrent
voir leurs enfants. " Entre un
dîner en ville et les enfants,
il n'y a pas photo ", observe
Anne Lauvergeon, qui en a deux,
petits, et avait établi son
réseau avant de les avoir.
Ségolène Royal a fait l'inverse
: elle se lance à l'assaut du
pouvoir une fois le gros de ses
enfants élevés. Dans tous les
cas de figure, sans le soutien
du mari, moral et logistique,
une mère de famille au pouvoir a
peu de chances de réussir. Les
huit hommes du gouvernement
espagnol totalisent vingt-quatre
enfants, les huit femmes
seulement cinq. C'est sûrement
un signe.
Sylvie Kauffmann (avec
Jean-Michel Bezat, Nathalie
Brafman, Michel Delberghe,
Christine Legrand, Olivier Truc)