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Entre deux terres
Par Fabienne
Kanor
La
chèvre mange là où elle est
attachée
Là, maintenant,
il y a cet homme greffé à sa
télé. Qui se pelote le sec des
cuisses parce que Lens, woï papa
!, est en train de se faire
laminer. Dedans son poste, c’est
la guerre. Les hommes mouillent,
des singes banderolent.
L’homme-tronc a faim et me
demande s’il reste encore des
dattes. Je me lève. C’est ainsi.
Depuis des générations, c’est
ainsi que les femmes font. Je me
lève, oui, et, dans ce quart de
bout de pièce qui nous tient
lieu de cuisine, plante mon
regard dans le décor : une mer
taillée dans un ciel bleu
Colgate avec des yachts posés
dessus. J’oubliais le soleil,
d’un jaune ciré, touristiquement
correct. Un ange passe et j’en
profite pour réciter mon texte :
bienvenue en Martinique,
l’île-fleurs au chlordécone !
Pas le moment de remuer la
merde, je coupé-décale dans
vingt-quatre heures. Lundi bonne
heure, j’émigre au Nord, dans
cette belle-maman France où mes
père et mèrecourage ont passé
leur vie à s’intégrer. J’en suis
la preuve (sur)vivante, moi,
Française façon, créole vue
d’avion, passagère dans cette
presque ex-colonie où la droite
vient de se faire déchouquer.
Vingt-cinq communes sur 34 sont
aujourd’hui de gauche. Je n’y
suis pour rien, je n’ai pas
voté. Etais alors à Paris, mille
fois trahie mais impossible à
quitter pour de vrai. Je m’en
détourne à 19 heures, à la
grandmesse du JT, où, totalement
marée à son nombril, l’île parle
à/de/avec l’île. 19 h 10 : la
fille de Man Unetelle a été
mordue par un forcené. 19 h15 :
celle de Man Machine a été
brûlée. 19h20: un énième
chauffardmotard s’est fait krazé.
Le chemin de croix se poursuit
avec l’histoire de Yesenia,
adolescente, pauvre, mule et
morte. Résidant à Saint-Martin,
elle était dominicaine. Pas
caise mais caine, originaire de
cette île où Trujillo, naguère,
crut bon faire bouffer du persil
aux Haïtiens. C’est à Orléans
(ma ville natale) qu’on a
retrouvé le corps de la petite.
Un truc, plus qu’un corps en
vérité, bourré de poudre et de
rêves sans queue. La nuit, je
dors. Vite et mal. Rêve
d’enfants dont on arrache les
tripes pour en faire (économie
durable ?) de la chair à
dollars. Cette nuit à Foyal, il
y a Katché qui fait sa old star,
susurre, démagogue, qu’il fait
du jazzpourtous-tous-tous…. Et
Dieu pour la compagnie, pendant
qu’on y est !
Le léopard ne se
déplace pas sans ses taches
Si je am what I fly, alors je
dois me rendre à l’évidence : à
x mille mètres d’altitude,
l’identité ne vaut rien. Il
n’est rien de plus dissolvant,
dépaysant, objectif qu’un voyage
en avion. Vissée à mon siège,
classe intermédiaire, je ne suis
désormais plus que H 39 VGML
(pour végétarienne). Celle à qui
l’on prie d’éteindre son
ordinateur ; l’avion va
décoller-décolle-a décollé. Tête
contre hublot, je songe à mon
odeur laissée sur le lit de
l’autre. On devrait toujours
veiller à ne laisser aucune
trace derrière soi. A côté de
moi, une blonde déploie une
énergie formidable à sucer son
Mentos. Si tout va bien, nous
devrions échanger cinq mots
avant la fin de l’odyssée
(prévue dans sept heures et
quarante-sept minutes). Rien ne
va plus, Barbie sympathise, et
me prenant pour sa sista de
lait, annexe mon territoire et
menace d’y déballer sa vie. Bas
les pattes ! Je n’y suis pour
personne. Ne crois guère au
métissage, à l’union des
peuples, à la fin des races.
Autour de minuit, c’est encore
possible de prétendre cela.
Bouchon de Français à
l’atterrissage. Les autres se
tiennent à carreau, connaissent
la chorégraphie par coeur : que
dire, quoi taire, où mettre les
pieds. J’ai dû faire un faux
pas; on m’aborde. On m’inspecte.
Signe particulier : dread locks.
Des décennies après ma
naissance, je n’ai jamais pu
porter les cheveux en l’état.
L’ombre du
zèbre n’a pas de rayures
Ce matin, et bien que décalée,
j’ai la certitude que quelque
chose de grand va m’arriver.
D’improbable mais unique.
Something special, en gros,
quoi. On m’a roulée, je pense
aussi sec en débarquant dans la
salle de montage, plus
intimiste, à bien y regarder,
qu’un frigidaire et où un film
est supposé se faire en trois
semaines. Derrière la porte
esprit «prison», j’aperçois un
gramme de ciel. Dans une ville
éco sousdéveloppée, ça s’appelle
un miracle. La journée passe, un
chat, le métro, où je tombe pile
sur Alain, 52 ans, chômeur,
malade et SDF. Son regard
cherche, le mien se terre
rapport à ce proverbe du bled
qui, en substance, nous révèle :
si tu offres toutes tes
richesses à neuf mendiants, le
dixième pauvre, ce sera toi.
Rendue à bon port, dans mon
domicile fixe, j’éprouve la
honte du riche. Allume la radio
à l’heure des morts, méthode
radicale, en plus d’être
économique, pour me faire payer.
Aucun cadavre apparent ce soir
mais des héros : les six de
l’Arche, graciés par le patron
du Tchad. Deux jours plus tôt,
c’était Abu-Jamal, le Christ
nègre, désormais sauf mais
vieux. Rescapé du couloir mais
toujours derrière les barreaux.
Cool, mes frères, apprenons à
être optimistic, relisons Obama:
ne laissons pas s’installer en
nous le legs de la défaite.
L’oeuf ne danse
pas avec la pierre
Nuit sans, qui généralement
précède une journée de poisse et
d’emmerdements. D’après le
professeur Koma, grand marabout
aux dons hérités de la pure
source de son père, et croisé
métro Max Dormoy, rien n’est
perdu, tout est une question de
booking : le maître reçoit tous
les jours sur rendez-vous. Time
will tell mais time is fric, et
c’est à grandes enjambées que
j’échappe à ma destinée pour
récupérer la ligne 4. Eu égard
au fait que le Parisien est un
Yankee frileux, faux-cul, rétif
aux dragues lourdes et, selon le
baromètre TNS Sofres, dépressif
depuis 1970, je dois voir en cet
homme, qui me fixe comme on
scrute les étoiles, un signe, la
preuve que le monde change. Las,
nous sommes dans la vraie vie,
et c’est seule que je finis
seule avec cette voix de
l’au-delà annonçant l’arrivée
porte d’Orléans. Re-cave, re-chat,
re-ciel jusqu’à ce que le bleu
s’estompe tout à fait et que les
rideaux (imaginés) du théâtre de
la ville s’ouvrent. Un millier
de petits soldats expédiés en
Afghanistan… Etrange digression
devant le Sacre de Chouinard
toute en jambes et en cheveux.
Mon Sarkologue liquidé, je
reviens à l’essentiel : un
savant mix entre Lam et Bosch.
Ne pile pas ton
mil avec une banane mûre
Il fait midi métro Belleville
lorsque, sans Hutch ni complexe,
un commando de Starsky fait
irruption place Jean Rostand, là
où semble s’improviser un
vide-renier made in Asie.
Babioles, souvenirs-pays,
informatique, verroterie… Tout
doit disparaître. Et tous les
vendeurs de disparaître, par
crainte des représailles ; la
plupart d’entre eux sont sans
papiers. Ayé, c’est fait, les
policiers se félicitent; la
place est déserte et la nation,
propre. Pas pour longtemps : les
feus marchands se réinstallent,
remballent, s’installent… De
quoi faire cogiter, et, dans une
certaine mesure, être rassuré :
on ne peut pas empêcher la vie
de prendre. Boulevard Raspail,
au 111. On ne peut pas non plus
empêcher Sly de parler. «On n’a
pas le droit d’avoir du bol
quand on est noir !» répète-t-il
donc avant de quitter les loges,
l’afro électrique et le rire
cassé. Sly, ce n’est pas l’autre
mais fondamentalement lui-même,
l’animator d’un talkshow diffusé
sur France O, chaîne de la
diversité (d’après radio bois
patate douce et la publicité
maison). Et ce ne sont pas des
cracks. Sur le plateau, toute la
sainte famille est là, un
concentré de talents black +
blanc + jaune + marron. «J’ai
déjà vécu cela», je pense.
«C’est notre lot», j’ajoute
amère, moi, qui, depuis la
parution de mon premier roman
D’eaux douces, n’ai jamais été
reçue par la majorité visible.
Aigrie, paranoïaque, noire ?
Silence, ça tourne. Chacun
ressasse, tous témoignent. La
parole tourne, oui, et j’ai
soudain l’impression d’être chez
les anciens combattants, péti
milité qu’une guerre âpre mais
froide, dont les blesses (ces
maladies invisibles à l’oeil nu)
n’auront servi à rien sinon à
alimenter l’Obama’s legs.
Aigris, paranos, noirs ? Ptêt
ben qu’nan, ptêt ben qu’wi… On
la refait ? Trop tard. Gentilly
ronfle. La France dort. Prière
de repasser, le service des
plaintes est fermé. Et puis
l’en-nuit. Et puis je cours.
Sème mes angoisses, mes racines,
mes ancêtres en embarquant dans
le ventre mou d’un RER. Fait
froid, faim, blues lorsque je me
glisse sous ma couette. La
nostalgie me prend. Le désir
d’île avec.
Une pirogue n’est
jamais trop grande pour chavirer
«C’est le cul qui nous oblige à
vous aimer». Recevoir ça en
pleine face, dans le métro et en
bout de soirée, n’est pas
vraiment ce qu’on pourrait
espérer de mieux dans la vie.
Venant d’un photographe, et qui
plus est, ex, la phrase mérite
réflexion, tout du moins,
reformulation. «Hum, hum, je
vois. Tu veux sans doute parler
du désir ?» Chaud bouillant,
radical (à sa décharge, le
vernissage de son expo-photo
Carnabal a eu lieu ce soir),
Sébastien Chéri développe sa
thèse avant de nous laisser sur
le quai, mes points
d’interrogation et moi. Suis-je
de mon temps ou n’ai-je point
raté le coche ? Qu’ai-je
vraiment lu depuis l’Art d’aimer
? No comment; à cette heure-ci
(après minuit), la pensée ne
s’invitera plus. Aucune phrase
en tête sinon celle de Tutu, au
vieux Mugabe : «Quand votre
temps est fini, il est fini.»
Chaque marigot a
son crocodile
Deux heures du matin à Atlanta,
bondée de pèlerins, venus, comme
chaque année, rendre hommage à
Martin Luther King. Encastré en
son mausolée, celui-là doit
faire des cauchemars. Chacun sa
croix. Moi, je dois remettre mes
9 000 et quelques signes. C’est
déjà l’heure. Et ce n’est pas un
rêve.
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