Le leader guadeloupéen
est devenu en vingt-six jours l’icône du
mouvement.
Il s’arrête,
croque un morceau de canne à sucre
bien juteux et reprend sa place dans
le carré de tête du défilé. Une
vingtaine de gardes du corps en
tee-shirts siglés «LKP sécurité»
n’ont d’yeux que pour lui. Ce
samedi, Elie Domota est à la tête
d’une foule de 10 000 personnes
venues commémorer dans la commune du
Moule l’assassinat de quatre
ouvriers guadeloupéens par les
militaires lors d’une manifestation,
le 14 février 1952.
La marche avance
en chansons, avec toujours cette
liesse qui fait la force du
mouvement depuis un mois. A
intervalles réguliers, il lève le
poing, serre des mains, mais se
montre économe de ses mots.
Concentré sur son combat contre la
«pwofitasyon» (l’exploitation
outrancière) qui a fait se lever
toute la Guadeloupe, le chef de file
du collectif LKP à la peau claire
sait que le conflit en cours peut
désormais dégénérer à tout instant
(lire ci-contre).
«Pouvoir par
la rue». Le préfet a pris soin
de ne pas poster les forces de
l’ordre à l’entour du cortège, mais
Elie Domota met la pression et
accuse : «Aujourd’hui, vu le
nombre de gendarmes qui sont arrivés
en Guadeloupe, l’Etat français a
choisi sa voie naturelle : celle de
tuer des Guadeloupéens, comme
d’habitude.» Un dérapage verbal
? Une nouvelle ambiguïté comme il
sait si bien les entretenir ? Il
montre son tee-shirt rouge sur
lequel on peut lire «mé 1802», date
du rétablissement de l’esclavage par
Napoléon, et «mé 67», en souvenir
d’une manifestation d’ouvriers du
BTP à Pointe-à-Pitre, où l’armée tua
plus de cent d’entre eux…
Directeur général
adjoint de l’ANPE et secrétaire
général de l’UGTG, le premier
syndicat de l’archipel (52 % des
voix aux prud’homales), Elie Domota,
42 ans, a acquis en vingt-six jours
de grève générale un statut d’icône
qui soulève les foules lors de
meetings enflammés.
Fils d’un
charpentier et d’une femme de
ménage, il a fait ses études à
Limoges, est diplômé de gestion et a
obtenu un troisième cycle
d’urbanisme. Ancien des Jeunesses
ouvrières chrétiennes, il a su faire
la jonction à la tête du LKP entre
les milieux culturels, associatifs,
syndicaux et politiques qui
composent ce collectif de
49 entités.
Le patronat local
l’accuse de vouloir «prendre le
pouvoir par la rue», de
«détester les Blancs» et de
passer sous silence les visées
ouvertement indépendantistes de son
syndicat. Il rappelle que tous les
postes en vue dans l’administration
ou les entreprises sont occupés par
des Blancs venus de métropole ou des
Békés, ces descendants
d’esclavagistes qui contrôlent
toujours l’économie. Poing levé, le
voilà à la tribune tandis qu’une
clameur monte de la foule qui scande
son nom. «Bien bonsoir peuple
Guadeloupe», lance Domota, qui
s’exprime systématiquement en créole
dans ses discours. Il moque Nicolas
Sarkozy et son comité
interministériel sur l’outre-mer qui
se réunira «dans quelques mois».
«Il a rien à foutre de situation à
nous. Faut bien se mettre ça dans la
tête.»
«Humiliation».
Il accuse Yves Jégo, secrétaire
d’Etat à l’Outre-Mer, de ne pas
avoir respecté sa parole alors qu’un
préaccord avait été passé voilà huit
jours avec l’Etat sur une hausse de
200 euros pour les bas salaires.
Alors que le dialogue est rompu avec
les médiateurs dépêchés par Paris,
Elie Domota demande à ses troupes
«d’amplifier le mouvement» et de
se préparer à «affronter l’Etat
français pour exiger que Fillon et
Jego tiennent parole». Mais son
combat n’est pas seulement syndical.
Il fait aussi un tabac quand il
appelle «à arrêter d’enrichir le
PMU [130 millions d’euros de mise
par an ici, ndlr] ou la Française
des jeux», parle «de dignité
retrouvée après quatre cents ans
d’humiliation» et souligne que
les Guadeloupéens ne veulent pas
«seulement jouer au foot, au basket
et faire de l’athlétisme, mais
veulent des vrais emplois». En
marge de son allocution, il prévient
que «si on blesse un seul
représentant ou manifestant du LKP,
[il] ne répond plus de rien».