Elie Domota, porte-parole du LKP (1),
s’en amuserait presque. Nous sommes
samedi soir, c’est-à-dire dimanche
matin à Paris.
«Vous savez,
lâche-t-il, on est un peu
susceptible.» Dans une pièce
voisine du port autonome de
Pointe-à-Pitre où s’achèvent les
négociations, le préfet vient de
tenir une conférence de presse, où
il a déclaré avec solennité :
«L’essentiel est maintenant acquis.
La revendication des 200 euros,
portée par le LKP, a été signée. Ce
soir, les médiateurs ont fini leur
travail. Au nom de l’Etat, le retour
à la vie normale s’impose. Rien ne
justifie la poursuite du conflit.»
«Ah bon ! C’est qu’a dit le préfet…
Il décide à notre place maintenant»
, ironise Elie Domota, en
reconnaissant peu après que le LKP
devrait appeler à
«la suspension
du mouvement».
Elie Domota
peut en tout cas sourire. Il vient
de mener avec succès un mouvement de
grève inédit, de près de six
semaines, qui a profondément secoué
cette île des Antilles d’à peine 450
000 habitants. L’homme est atypique.
Il n’a rien de spectaculaire, et
pourtant, il impressionne. «Il y
a deux mois, très peu de personnes
le connaissaient en Guadeloupe»,
note Michel Rodriguez, patron de la
chaîne de télévision locale
Canal 10, qui aura eu un rôle
décisif dans ce conflit.
«Maintenant, c’est simple, si je
veux faire de l’audience, j’invite
Domota.»
Elie Domota n’est pas, non plus,
un grand orateur. Mais sûr de lui,
de son combat, il a su s’imposer à
la tête d’un mouvement que les
Guadeloupéens qualifient
d’historique. Comment le décrire ?
Il n’est pas tout à fait tombé du
ciel. Et l’air de rien, la
télévision y a joué un rôle
important. «Tous les ans,
raconte Elie Domota, on se
rencontrait entre tous les
syndicats, les partis. Mais on
n’arrivait pas à s’entendre. Cette
fois-là, en décembre, on ne pensait
pas trouver une plateforme. Mais on
l’a trouvée en moins de trois
heures. Pourquoi ? Je ne sais pas,
il y a eu un déclic. On a tous
compris au même moment.»
En direct à la télé. Les
Guadeloupéens, eux, quand ils
regardent dans le rétroviseur des
événements, racontent tous la même
scène ou presque, quasiment au mot
près. Que ce soit le directeur d’un
centre culturel, un brancardier
d’une clinique privée, un retraité,
un jeune chef d’entreprise, un
professeur de collège ou encore une
assistance sociale, tous reparlent
de la toute première semaine du
conflit, quand la crise
n’intéressait guère Paris. L’île
était déjà fortement perturbée par
la grève des stations d’essence. On
ne circulait plus. Mais il y avait
la télé… «A Canal 10, chaîne
privée, on ne fait que du direct,
raconte Michel Rodriguez. Au tout
début, on suivait les
manifestations. En direct ou
presque. Le 27 janvier, on a filmé
le cortège jusqu’au TWC, un lieu à
Pointe-à-Pitre qui appartient à la
Chambre de commerce. C’est là que
les négociations ont commencé. On
était alors seuls, puisque RFO était
en grève. Le préfet n’était pas très
content qu’on filme, mais on est
restés.» Autour de la grande
table, le préfet et sa quinzaine de
collaborateurs ; les délégations
patronales ; puis les élus de l’île,
et enfin, sur un côté, la trentaine
de membres du LKP. Canal 10 filme,
presque tous les habitants de la
Guadeloupe regardent. Surgit alors
cette scène : «On a vu le préfet,
entouré de ses collaborateurs, tous
blancs, se souvient le directeur
du Centre des arts et des lettres,
lire comme au théâtre un texte du
ministre, se lever et s’en aller. Et
tous ses collaborateurs également.
Quasiment au même moment, les
syndicats patronaux, presque tous
blancs eux aussi, quittent aussi la
pièce. Dans la grande salle, il ne
reste que des Noirs. C’était très
fort. Et ceux qui restent, - la
délégation du LKP et les élus
politiques -, se mettent tous à
parler en créole. L’Etat français
comme un corps étranger.»
Tous les Guadeloupéens ont vécu
ce moment-là. Ils n’en reviennent
pas. D’autres vont suivre, car
pendant trois jours, Canal 10 assure
des heures et des heures de direct.
«Cela a été comme un choc. On
entendait des choses que l’on
savait, mais là, d’un coup, cela
nous sautait à la tête» ,
explique cet étudiant.
Détails de la «profitation».
Les discussions repartent, Yves
Jégo, secrétaire d’Etat à
l’Outre-Mer arrive, puis s’en va.
C’est la stupeur, l’île est
paralysée mais vit les négociations
en direct. «Devant la télé, avec
mon mari, nous étions saisis,
se rappelle George, une assistante
sociale. Le directeur des Arts :
«Elie Domota, on le découvrait. Lui
et la délégation étaient
impressionnants.» Servais
Vilovar, formateur à la retraite :
«En Guadeloupe, on a l’habitude
de conflits sociaux un peu
brutaux. Avec des syndicalistes gros
bras. Là, cela ne se passait pas
comme d’habitude. La délégation
connaissait très bien les dossiers.
Et surtout, elle s’est mise à parler
de tout ce qu’on savait, mais que
l’on ne se disait pas. Elle s’est
mise à exprimer ce qu’on vivait.»
Un peu comme un fil que l’on tire,
ce sont tous les détails de la vie
difficile qui alors remontent : le
prix des aliments, le chômage des
jeunes, les magouilles, la
«profitation», l’absurdité de
certains circuits économiques, comme
ce rhum qui doit être distillé en
métropole. «On entendait tout
cela, poursuit ce directeur,
et on voyait en direct les cadres
blancs autour du préfet entendre
toutes ces choses que l’on savait.»
Maîtrise des dossiers.
Est-ce pour cela que le cocktail a
pris si fort ? Cet ancien professeur
en est persuadé : «On savait tous
que lorsque l’on allait au
supermarché, on avait beau dépenser
entre 60 et 100 euros, on repartait
avec un chariot vide. Mais on ne
disait rien. C’était comme retenu.
Là, cela nous a sauté à la figure en
regardant ces négociations à la
télévision.» Un vieux monsieur
ajoute dans un sourire : «En
créole, il y a un proverbe qui dit "Komplo
a neg, komplo a chien", pour
signifier en somme que dès qu’il y a
un groupe de Noirs cela devient une
bataille de chiens.» Emu, il
ajoute : «Vous ne pouvez pas
savoir comme on était fiers de les
voir dans cette négociation,
compétents, connaissant au moins
aussi bien leurs dossiers que les
cadres de la préfecture. C’est tout
cela que l’on a vu pendant des
heures à la télé. Mais on ne pensait
pas que cela pouvait faire bloc. Ce
qui m’a frappé, c’est le ciment qui
est apparu, entre nous…»
Grâce à ce direct sur Canal 10,
le mouvement prend alors une ampleur
inédite. Il devient surtout très
populaire, casse les clichés des
conflits anciens, renvoie aux
Guadeloupéens une image positive
d’eux-mêmes. Surtout, ces longues
séances de négociations télévisées
ont permis d’exposer les
invraisemblables aberrations des
circuits économiques qui figent
l’île, mais aussi les
discriminations en série. «Je
suis diplômée de gestion à
l’université Dauphine, raconte
ainsi Joana. Ici, quand je me
présente à une banque pour un poste
de cadre, c’est non. Ils veulent des
Blancs. Ou alors ils me payent 1
500 euros de moins que le "métro".
Tout le monde le sait, c’est comme
ça, la fatalité. Et là, je voyais un
peu ça à la télé.»
Obligation musclée. Et
ensuite ? Bien sûr, ce fut long,
trop long. Six semaines, avec ces
barrages, ces files d’attente dans
les quelques pompes à essence
ouvertes trois heures par jour, ces
difficultés pour s’approvisionner,
ces écoles fermées, ces lycées sans
élèves (lire ci-contre), et ces
centaines de petites entreprises
inquiètes (90 % des sociétés
emploient moins de quinze salariés).
Il n’empêche, le LKP a conservé un
soutien populaire très fort, malgré
une gestion parfois un brin
autoritaire du conflit, avec
l’obligation souvent musclée faite
aux commerçants et même aux
administrations de fermer leurs
rideaux. «C’était comme une grève
générale forcée, mais tout le monde
la soutenait» , explique
le responsable d’un centre culturel,
qui reconnaît qu’un jour, «on est
venu me dire qu’il valait mieux que
je ferme. Je n’avais pas vraiment le
choix.»
Elie Domota, dans son bureau, ne
conteste pas ces dérapages. «Mais
nous ne sommes pas pire qu’en
métropole. Regardez les pêcheurs,
les agriculteurs … Quand j’étais
étudiant à Limoges, les paysans ont
égorgé des porcs devant la
préfecture. Vous imaginez si on
avait fait cela ici, à
Pointe-à-Pitre ! On nous aurait dit
que Satan était de retour.» Et
quid de l’invasion de RFO par des
militants du LKP, la semaine
dernière ? Réponse rapide : «Cela
s’est bien passé, cela n’a pas duré
très longtemps. Mais si le
gouvernement avait voulu que cela se
passe vite, il ne fallait pas nous
faire perdre des semaines avant
d’accepter nos revendications…»
Et ces nuits de violences ? «Ces
accidents m’empêchent de dormir. On
ne s’est pas battus pour que les
gens perdent leur vie. C’est pour
l’inverse que l’on s’est battus.»
Ce week-end, Pointe-à-Pitre était
calme. La cité Henri-IV, théâtre il
y a dix jours des plus violents
affrontements, n’a pas changé. Elle
est là, plantée comme un bidonville
déglingué en plein centre-ville.
Samedi, les auteurs présumés du
meurtre du syndicaliste, Jacques
Bono, ont été mis en examen. Devant
les locaux du port autonome, il fait
nuit. Une centaine de militants du
LKP attendent, dansent, et chantent
une fois encore : «La Gwadloup sé
tan nou, la Guadloup sé pa ta yo.»
(1) Coordination de
49 structures (associations, partis
politiques, syndicats) contre la vie
chère, dénonçant «la pwofitasyon».