Cette idée était pourtant si ambitieuse.
Demander à l'assemblée des Etats de ce
monde de signer ensemble un texte
fondateur : la Déclaration universelle
des droits de l'homme. L'un de ses
principaux artisans, le juriste français
René Cassin, s'est battu en 1948 pour
que cette déclaration soit "
universelle " et pas seulement "
internationale ". Il faisait partie
de ceux qui, comme nous, pensent que les
souffrances des victimes sont les mêmes
partout et qu'un Africain ou un
Asiatique a autant le droit qu'un
Européen de n'être pas torturé.
Mais,
soixante ans plus tard, ce principe
d'universalité est dénié à leurs
citoyens par bon nombre d'Etats. En Asie
notamment, il n'est pas rare d'entendre
de hauts dignitaires vanter les mérites
de leur conception " locale " des droits
de l'homme. Ils préfèrent,
expliquent-ils, privilégier le bien-être
de la " communauté ", alors que, nous
autres, en Europe, ne nous soucions que
de la personne individuelle. Un
journaliste, un opposant politique, un
syndicaliste emprisonné ou battu ? Non,
il n'y a là aucune violation des droits
de l'homme. Il s'agit de sauvegarder
l'ordre public et de préserver la
tranquillité des citoyens " responsables
"...
C'est un
raisonnement inacceptable et fourbe.
Surtout lorsque l'on sait que, parmi les
rédacteurs de la Déclaration
universelle, se trouvaient, en plus des
juristes européens, un diplomate
libanais, un Chilien et même un Chinois,
Peng-chun Chang, universitaire et
ambassadeur de la jeune nation en pleine
guerre civile.
C'est à
Genève que l'échec des Nations unies est
le plus patent. Le système onusien, qui
permet aux Etats d'être juges et
parties, est schizophrène. En 2003, la
Commission des droits de l'homme s'est
totalement discréditée en plaçant à sa
tête la représentante de la Libye. Face
au tollé général, elle s'est
auto-dissoute quelque temps plus tard,
faisant place au Conseil des droits de
l'homme.
Mais le
nouveau " chien de garde " de l'ONU a
rapidement refroidi les espoirs placés
en lui. Lors de la composition du
premier Conseil, en mai 2006, ont été
élus des pays pour qui la peine de mort,
la torture, l'impunité, la détention
arbitraire et la privation des droits
fondamentaux semblent être des
composantes essentielles de la société.
L'ONU a ainsi officiellement chargé
l'Algérie, l'Arabie saoudite,
l'Azerbaïdjan, le Bangladesh, la Chine,
Cuba, le Nigeria, le Pakistan et la
Russie de défendre ardemment la
Déclaration universelle des droits de
l'homme. A peine mise en place, la
machine a commencé à grincer.
La suite a
été tout aussi réjouissante. En moins de
deux ans, le Conseil a mis fin au mandat
des experts indépendants - les seuls
responsables de l'ONU qui échappent aux
diktats d'un gouvernement - chargés de
surveiller la situation à Cuba, en
Biélorussie et même en République
démocratique du Congo, dont le flot
récent de réfugiés et les tueries dans
l'est du pays témoignent, en effet, d'un
formidable respect de la dignité
humaine. Ce même Conseil a également
refusé de nommer un expert pour le
Turkménistan, qui est, comme chacun
sait, l'un des pays les plus ouverts et
accueillants de la planète.
Pendant que
certains font preuve d'un cynisme
rebutant, la Chine, l'Ouzbékistan et la
Russie, entre autres, manoeuvrent en
coulisses et passent des accords pour
s'assurer qu'une majorité de pays
s'oppose à toute résolution à leur
encontre. Et ça marche ! Les votes ne se
font pas selon la gravité de la
situation dans un Etat, mais selon les
bénéfices éventuels que cet Etat ou ses
alliés peuvent apporter en retour.
A ce petit
jeu, la Chine emporte toutes les
victoires. Usant de sa formidable
puissance économique, elle s'assure
systématiquement le soutien des pays
dont elle arrose généreusement les
gouvernements en prêts, subventions ou
autres accords de coopération. La
plupart des pays d'Afrique et beaucoup
en Asie prennent leur consigne de vote
dans le bureau genevois du représentant
permanent de l'empire du Milieu.
Conçu pour
défendre l'universalité des valeurs, le
Conseil des droits de l'homme s'est
perdu en chemin. Il est utilisé malgré
lui pour servir les intérêts des
gouvernements qui ne veulent pas voir
leurs noms épinglés au tableau noir des
pires violateurs des droits de l'homme.
Le secrétaire général des Nations unies
doit se ressaisir et exiger que des
mesures soient prises.
La première
pourrait consister, par exemple, à fixer
des critères d'éligibilité des Etats
membres du Conseil, basés sur leur
respect des droits de l'homme, leur
adhésion aux principaux traités
internationaux et leur application. Tous
les problèmes ne seraient pas résolus
pour autant, mais cela aurait au moins
le mérite d'interdire de tribune les
autocrates volubiles et de nous
épargner, au passage, d'assister à des
chefs-d'oeuvre d'hypocrisie au parfum de
sang.
Jean-François Julliard
Secrétaire
général de Reporters sans
frontières
Dieudonné : Enquête sur un
antisémite
Un
bilan globalement négatif