L’urgence d’un combat universel contre le racisme

Doudou Diene
rapporteur spécial des Nations unies (2002-2008).
Pascal Bruckner fait montre dans sa tribune («L’antiracisme, nouvelle idéologie des dictatures») d’une
remarquable constance. Il avait déjà fait campagne contre la tenue
de la conférence mondiale contre le racisme en septembre 2001. Le
tableau apocalyptique du monde qu’il dressait était, dans la ligne
de Samuel Huntington, celui d’un conflit inéluctable entre
l’Occident et les dictatures. Hier comme aujourd’hui, sa position
reste le boycott de la conférence par «les démocraties
véritables».
Pourtant, la première conférence de Durban avait fait adopter par
tous les Etats présents une déclaration et un programme d’action
contre le racisme. Ces deux documents constituent les instruments
les plus complets à ce jour contre toutes les formes de racisme.
Donc, «démocraties» et «dictatures», pour reprendre les catégories
de Bruckner, ont réussi à élaborer ensemble une feuille de route
contre le racisme, réunissant tous les pays présents (à l’exception
des Etats-Unis et d’Israël qui, après avoir participé au long
processus de préparation, se sont retirés au lendemain de
l’ouverture de la conférence). Aucune trace d’antisémitisme dans ces
documents officiels que Bruckner omet de citer.
Trois conférences mondiales (1978, 1983 et 2001) ont été
consacrées au racisme répondant ainsi à la réflexion du dramaturge
allemand Bertold Brecht au lendemain de la Seconde Guerre mondiale :
«Le ventre est encore fécond d’où est sortie la bête immonde.»
La recrudescence des manifestations de racisme et de xénophobie
constitue la menace la plus grave contre le défi majeur de notre
époque : un vivre-ensemble multiculturel et démocratique.
La montée de la violence raciste et xénophobe est quotidiennement
illustrée par le nombre croissant de crimes racistes individuels ;
par la propagation des affrontements interethniques, par des crimes
de masse comme à Srebrenica et, plus grave, la récurrence et
l’actualité du génocide comme au Rwanda. La banalisation du racisme
se renforce par son instrumentalisation politique et par la
prégnance des plates-formes racistes et xénophobes des partis
d’extrême droite dans les programmes politiques des partis
démocratiques. La légitimation intellectuelle et «scientifique» du
racisme se développe ouvertement par la lecture ethnique de
l’immigration et le retour des stéréotypes fondateurs du racisme
(comme la «non-entrée des Africains dans l’Histoire», et leur
«infériorité intellectuelle» - récemment ressuscitée par
James Watson, prix Nobel américain de médecine). La liberté
d’expression, un des piliers des droits fondamentaux de l’homme, est
de plus en plus instrumentalisée pour promouvoir la haine raciale et
religieuse et donner libre cours au négationnisme ou la réécriture
de l’esclavage transatlantique. Enfin la blessure des victimes,
nourrie par l’enfermement identitaire et mémoriel, affaiblit en
profondeur le combat universel contre le racisme.
Les constructions identitaires exclusives et le refus, surtout de
la part des élites, du multiculturalisme, nourrissent la
recrudescence du racisme et de la xénophobie et favorisent
l’irruption de la religion dans le débat sur le racisme. En effet
l’amalgame entre les facteurs de race, de culture et de religion
constitue une caractéristique centrale des nouvelles constructions
identitaires, surtout dans le contexte idéologique consécutif aux
événements tragiques du 11 septembre. La défense de l’identité
nationale et le combat contre le terrorisme cherchent à légitimer
cet amalgame, qui constitue le vivier idéologique des théoriciens du
conflit des civilisations et des religions. La recrudescence de
l’islamophobie, de l’antisémitisme et de la christianophobie
s’inscrit dans ce cadre. L’islamophobie, comme haine et lecture
ethnique de l’islam, assimilation essentialiste d’une religion à la
violence et au terrorisme, et opposition à sa visibilité (mosquées,
minarets) et à ses signes culturels, est désormais une réalité
indéniable, mesurée par l’Agence européenne des droits fondamentaux.
Elle est même théorisée par le nouveau concept d’«islamo-fascisme»
(titre d’un ouvrage récent de Podhoretz, éditeur de la revue
Commentary), justifié par le conflit inéluctable des
civilisations de Huntington entre le monde islamique et l’Occident,
et trivialisée par Houellebecq et sa formule célèbre «l’islam est
la religion la plus conne».
L’antisémitisme non seulement s’enracine, sous le mode du silence
et du négationnisme, dans ses terres historiques d’origine de
l’Europe mais, nourri par une lecture ethnique du conflit
israélo-palestinien dans certains milieux, se développe dans des
régions du monde qui n’ont aucune tradition de l’antisémitisme.
La christianophobie monte en puissance, véhiculée par
l’assimilation identitaire du christianisme à l’Occident.
L’échec ou la non-tenue de la conférence de révision de Genève
serait lourd de conséquences pour la construction d’un front mondial
contre la montée du racisme. Les droits de l’homme constituent le
terrain le plus fécond de la construction collective d’une
universalité qui serait selon la belle formule de Léopold Sédar
Senghor «le rendez-vous du donner et du recevoir». Déjà, à
Genève, comme en 2001, des progrès décisifs sont en cours pour
traduire l’antiracisme en un programme universel.
Le point de vue de Bruckner, reflet d’une campagne plus large
contre la conférence de l’ONU d’avril, appelle en conséquence des
réponses précises aux questions suivantes :
- Quelle alternative à l’ONU pour la promotion des droits de
l’homme et la mobilisation de la communauté internationale contre la
montée et la banalisation de toutes les formes de racisme ?
- Un processus démocratique, objectif et ouvert de révision de la
conférence de Durban, associant gouvernements, victimes, sociétés
civiles, et portant sur toutes les formes et manifestations
contemporaines de racisme, ne constitue-t-il pas la seule manière de
faire un retour critique sur cette conférence pour mesurer sa
portée, identifier ses lacunes et ses limites et, sur cette base,
construire une nouvelle stratégie mondiale consensuelle ?
- Les victimes du racisme, de la discrimination raciale et de la
xénophobie, individuellement et collectivement mobilisées depuis
plusieurs mois pour sortir du silence et de l’invisibilité à
l’occasion de ce rendez-vous mondial, n’ont-elles pas le droit de se
faire entendre également et d’être consultées dans le débat actuel ?
- L’antiracisme est-il, comme tous les instruments internationaux
l’affirment, un droit fondamental de l’homme et une valeur
universelle ou doit-il être réduit à un jeu idéologique ?
Dans le monde globalisé actuel, marqué par la tension entre la
circulation des hommes et des idées, donc également par la
circulation et diffusion des préjugés, et la pulsion de
l’enfermement identitaire, ethnique, culturel et religieux qui fait
du voisin d’aujourd’hui l’ennemi mortel de demain, il ne saurait y
avoir, en dehors des Nations unies, ni de réponse durable pour une
région ou une communauté, ni de posture civilisationnelle exclusive,
mère de toutes les haines et crimes de masse. Sigmund Freud disait
déjà, en réponse à l’interrogation angoissée sur les causes
profondes des tueries de masse de la Première Guerre mondiale :
«Ce n’est pas que nous soyons tombés si bas mais que nous n’avons
jamais été aussi haut que nous le pensions.»
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