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Dieudonné : Enquête sur un antisémite

 

 

 

 

Dieudonné est donc le diable, il doit être content. Il y a une jouissance de la chute chez ce comique, désormais incarnation du «nouvel antisémitisme», lâché par ses amis, conspué par la totalité de la presse et du monde politique. Un acharnement à dévoyer son talent, comme s'il fallait prouver l'existence de l'ennemi par son propre martyre. «Si Dieudonné est exécuté, c'est bien que les juifs sont intouchables», suggère un ancien compagnon de l'artiste, pas encore échaudé. La transgression a bon goût: des mots hideux que l'on se met en bouche, que l'on prend plaisir à proférer, à suggérer, à instiller. Lobby, puissance occulte, pouvoir juif. Les juifs contre les Noirs. Auschwitz contre l'esclavage.

Le souvenir de la Shoah est une «pornographie mémorielle», a expliqué Dieudonné la semaine dernière à des journalistes algériens, ravis d'entendre un expert décrire la France en «territoire occupé par le sionisme». En matière d'antisémitisme, le comique fait preuve de répétition. Son thème, obsessionnel, depuis plus d'un an? Les juifs - ou les sionistes - tiennent les médias. Ils imposent le culte de leur martyre à l'opinion. Ils exploitent la Shoah à des fins mercantiles et politiques. Abrités derrière Auschwitz, ils occultent leur participation à la traite des Noirs, étouffent la mémoire de l'esclavage et massacrent les Palestiniens. Et auraient peut-être même inventé le sida... Dieudonné ressasse ses thèmes jusqu'à la nausée (voir encadré).

Son dérapage algérois, révélé par le journal internet Proche-Orient.info, n'est qu'une redite. Mais il survient après plusieurs mois de tolérance molle. Dieudonné était l'ami de trop de monde, tant de gens l'avaient aimé. Comique métis, ancien partenaire d'un juif, Elie Semoun, dans un duo de potaches antiracistes. Militant de gauche, candidat anti-lepéniste aux élections, sur une ligne basiste, façon «motivé-e-s». Dieudonné, en dépit de ses délires, était aussi l'ardent défenseur d'un projet de film sur l'esclavage aux Antilles, «le Code noir». Pour financer ce rêve, il avait même rencontré l'été dernier le président de la République du Bénin, Mathieu Kérékou. Aujourd'hui, la croisade antijuive du comique a tout balayé. Jusqu'à ce film. Ses amis rompent et s'interrogent sur ce suicide moral. Folie? Persécution? Conflits récurrents avec des animateurs de télévision juifs? Influence d'amis extrémistes? Dans les milieux noirs, on pointe le soutien de Dieudonné à un groupe radical et mystique, le Parti kémite, profondément anti-Blanc, à qui il a offert son théâtre, la Main d'Or, pour organiser un congrès. D'autres se souviennent de son amitié passée avec un représentant français de la Nation de l'Islam de Louis Farrakhan. On pointe sa prise en main par des pro-Palestiniens radicaux. On évoque ses liens avec l'écrivain antisémite Alain Soral. On cherche une explication. On ne découvre qu'un gâchis humain. Et plus encore: une horreur politique.

Dieudonné est aussi un révélateur. Sa transformation inquiète moins que sa permanence. Le comédien reprend en les exacerbant des fantasmes courants dans une gauche tiers-mondiste ayant pignon sur rue: l'idée d'une «injustice» dans le traitement des racismes ou d'une exagération de l'antisémitisme, ou d'une exploitation de la Shoah par Israël. Dieudonné le bouffon hurle ce que d'autres murmurent. Il n'est pas convenable. Il emploie une rhétorique violente et populiste, mais fabriquée à l'usage des foules de gauche. Il est un alchimiste de la transgression. Il joue de son passé. Il culpabilise ses potes, les prend en otage. Le 29 décembre dernier, on voit ainsi Jamel Debbouze, comique préféré des Français, monter sur scène au Zénith pour applaudir Dieudonné. «Il a les couilles de dire ce qu'on pense», lance Jamel, après que Dieudonné se fut payé les juifs, les sionistes «qui frappent toujours dans le dos».

Dire tout haut ce que l'on pense tout bas? Une rhétorique typiquement «lepénienne» dans la bouche du gentil Jamel? Cela en dit long sur la légèreté politique de Debbouze, qui reniera d'ailleurs Dieudonné quelque jours plus tard. Mais aussi sur l'effet pervers du personnage «Dieudo». Un joueur de flûte, qui conduit ses amis sur un chemin périlleux. Ce qui trouble dans l'affaire Dieudonné? Son succès. Les applaudissements aujourd'hui de la presse algérienne. Ce rappel de la popularité de l'antisémitisme dans les médias arabo-musulmans. Les réticences de militants de la cause noire n'osant pas attaquer Dieudonné de peur d'être assimilés à ses ennemis, de hurler avec les loups. «J'ai défendu Dieudonné dans un premier temps, et j'avais tort, constate l'écrivain Calixte Beyala. Il veut nous faire croire à nous les Noirs que les juifs sont responsables de nos malheurs. Il travestit l'histoire, invente une haine qui n'a pas lieu d'être. Et cela peut marcher auprès de jeunes ignorants si on ne se met pas en travers.»

Mais les Noirs ne sont pas la seule cible. Témoin cette confidence d'un humoriste parisien, bien blanc, très à la mode, et éminemment progressiste: «Au fond, on peut comprendre sa colère, quand on voit Finkielkraut ou Bernard-Henri Lévy abriter leurs positions acquises en brandissant l'antisémitisme.»

Dieudonné n'est pas un penseur, mais il capte l'air du temps. Son duo avec Elie Semoun témoignait de la fraternité naïve née des années 1980. Son néo-antisémitisme porte la marque de notre époque perturbée. Marquée par la seconde Intifada, le 11-Septembre et l'invention d'une «nouvelle judéophobie» théorisée par le chercheur Pierre-André Taguieff («Prêcheurs de haine», Mille et Une Nuits): une détestation des juifs nourrie du progressisme, grandie entre les sociétés arabo-musulmanes et certaines gauches radicales, validée par la souffrance palestinienne; une nazification d'Israël, élargie aux juifs dans leur ensemble... Au nom de l'amour de l'humanité.

Qui a soutenu Dieudonné depuis un an? Des saltimbanques, par solidarité corporatiste. Des activistes de gauche. Des militants ultras de la Palestine, qui avaient fait de Dieudonné la figure de proue de leur liste Europalestine aux élections européennes. Qui le défend encore aujourd'hui? Un progressiste, inscrit au barreau de Montpellier, ami intime et défenseur de José Bové, ancien avocat du Larzac et de Jean-Marie Tjibaou! Me François Roux a connu Dieudonné en 2001, quand l'humoriste ne chargeait pas encore les juifs, mais les Blancs en général, et les catholiques en particulier, responsables collectivement de l'esclavage. L'Agrif - association d'extrême-droite fondée par le catholique intégriste et FN Bernard Antony - avait attaqué l'artiste. Roux l'avait défendu. Dieudonné était alors une bonne cause. Un métis. Anti-Le Pen. Pro-Kanak.

Puis «Dieudo» est devenu douteux, mais Me Roux est resté. Il a défendu Dieudonné, avec talent, de procès en procès. Malgré le sketch du rabbin nazi qui a provoqué le premier scandale, en décembre 2003, dans l'émission de Fogiel. Malgré l'accumulation de dérapages de son client. Habitude et solidarité? Incapacité à rompre? Incapacité à voir? Refus de trahir un homme qu'on a aimé? Espoir de le voir sortir de son enfermement? L'affaire Dieudonné, depuis quatorze mois, vient illustrer la myopie d'une partie de la gauche quand le mal naît de ses rangs.

En février 2004, quand son spectacle à l'Olympia est annulé, le comité de soutien à Dieudonné organise un rassemblement de protestation. Mouloud Aounit, secrétaire général du Mrap, fait partie des manifestants. Il insiste pour monter à la tribune. A ce moment, Dieudonné a déjà joué les rabbins nazis sur France 3. Il a déjà expliqué au «Journal du Dimanche» que ses adversaires sont des «anciens négriers reconvertis dans la banque». Il a déjà confié au site noir BlackMap que les juifs sont un peuple «qui a bradé l'Holocauste, qui a vendu la mort et la souffrance pour monter un pays et gagner de l'argent». Le patron du Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples ne l'en soutient pas moins. Choix tactique? Aounit se prépare alors à entrer en politique, voulant capter des suffrages «banlieusards»; il pousse son organisation à se solidariser avec des courants pro-islamistes.

Les violences de nervis juifs d'extrême-droite, qui ne se contentent pas de huer Dieudonné mais agressent physiquement ses spectateurs, offrent une raison pour ne pas condamner le comique. Mais aujourd'hui, on ne peut plus louvoyer. Aounit explique gravement - et en se trompant - que Dieudonné pratique le «négationnisme». Tardif retournement. Le comique est devenu médiatiquement infréquentable. Il a pourtant été longtemps fréquenté.

Lors de son procès en première instance, pour le sketch de France 3, Dieudonné a été défendu par Robert Ménard, président de Reporters sans Frontières, par l'ex-auteur des Guignols Benoît Delépine et le comique Moustic. Témoignages de moralité. Mais dans le prétoire, fervent soutien également, était présente Ginette Skandrani, personnage sulfureux. Cette sexagénaire, environnementaliste alsacienne, anti-israélienne extrémiste, travaille couramment avec des négationnistes. Et elle est toujours membre du parti Vert. «J'ai même voté oui à la consultation pour l'Europe. On dit que je suis d'extrême-droite alors que j'ai défendu les sans-papiers! Quand j'ai vu François Roux au procès, on s'est salués.» Skandrani assiste toujours Dieudonné. Elle assurait l'accueil des journalistes lors de la conférence de presse organisée samedi au théâtre de la Main d'Or. Dans la salle, venu également soutenir Dieudonné, un militant islamiste, Nouari Khiari, animateur des manifestations dures des pro-voiles l'an dernier, mais également militant pro-Le Pen, qui fêtait la victoire du «Menhir» le 21 avril 2002, au siège du Front national!

Roux l'ami de Bové et Khiari le supporter de Le Pen? Dieudonné ou la confusion inévitable. Le bateleur populiste vend une camelote idéologique que d'autres ont inventée. En 1987, l'avocat Jacques Vergès, chargé de défendre Barbie, recrute un confrère algérien, Nabil Bouaïta, et un Congolais, Jean-Martin M'Bemba. Défendre un nazi tueur de juifs en s'abritant derrière la souffrance des peuples colonisés. Le Congolais plaide en évoquant les Noirs massacrés aux colonies. L'Algérien explique que les Israéliens sont les nazis d'aujourd'hui. CQFD. Me Vergès, autoproclamé «salaud lumineux», a inventé une rhétorique. Quatorze ans plus tard, en septembre 2001, en Afrique du Sud, à Durban, une conférence antiraciste placée sous l'égide de l'ONU tourne à l'hystérie antisémite. «Kill, kill, kill the Jews», scandent des manifestants «pro-Palestiniens». Pour beaucoup, Durban est une prise de conscience. Celle d'un délire antisémite qui s'abrite derrière la cause palestinienne. Mais c'est aussi un gâchis. Car la conférence, originellement, aurait dû marquer la reconnaissance mondiale de l'esclavage, et mettre à l'ordre du jour la réparation de ce crime contre l'humanité. La tempête anti-juive est telle que ce débat est occulté. Certains militants noirs en déduiront que la question juive, décidément, oblitère bien la cause noire! Aujourd'hui, Dieudonné nous joue Durban au cabaret.


Dieudonné dans le texte :

«Je pense que le lobby juif déteste les Noirs! Etant donné que le Noir dans l'inconscient collectif porte la souffrance, le lobby juif ne le supporte pas, parce que c'est leur business! Maintenant, il suffit de relever sa manche pour montrer son numéro et avoir droit à la reconnaissance...»
Interview au site Blackmap.com, 2003.


«La population juive n'aime pas que je dénonce certaines de leurs manipulations médiatiques. Quand ils se plaignent de racisme, il faut arrêter. Il n'y a pas d'antisémitisme en France.(...) D'où viennent ces pressions, si ce n'est de ces gens que j'accuse d'avoir organisé un lobby puissant et d'avoir la main basse sur tous les médias?»
The Source, janvier 2004.


«Aujourd'hui, ce sont les sionistes qui tiennent les commandes. [Bernard-Henri Lévy] soutient comme beaucoup de "penseurs" un mensonge politique monstre, assis sur une escroquerie qui se sert du drame de la Shoah. En France, la domination des sionistes est objective: ils possèdent des réseaux extrêmement puissants.»
Interview à «24 heures», décembre 2004.


«C'est quand même amusant de voir à quel point le pouvoir sioniste en France va jusqu'à priver une partie de la population du devoir de la mémoire. Les juifs ont souffert moins que les Noirs. On ne parle que des chambres à gaz, mais les Noirs ont été jetés vivants à la mer.»
Interview à «l'Echo d'Oran», février 2005.


«Ce sont tous des négriers reconvertis dans la banque, le spectacle et aujourd'hui l'action terroriste qui manifestent leur soutien à la politique d'Ariel Sharon. C'est Israël qui a financé l'apartheid et ses projets de solution finale.»
Interview au «Journal du Dimanche», 8 février 2004.

« Nous sommes des sous-citoyens. Nous n'avons pas les mêmes droits que les sionistes. Eux, dans une école, il suffit qu'un petit soit traité de sale juif pour que tout le monde se lève. Pour moi, le sionisme c'est le sida du judaïsme. »
Interview à « l'Expression », février 2005.

source : Le Nouvel Observateur le 24/02/2005 auteur : Claude Askolovitch

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