Dialogue avec les ombres
par
Dominique Aurélia
Maître de conférences UAG
Je ne suis pas créole et encore moins
métisse.
Il a fallu que Canal+ diffuse un
reportage biaisé la semaine dernière
pour que remontent en nous toute les
frustrations, détestations,
attraction/répulsion que nous avions,
pensions-nous, déjà jetés hors de
nous-mêmes puisque, disions-nous lors
des cérémonies de l’abolition de
l’esclavage « tout cela c’est loin,
je préfère aller à la plage ou à la
Galleria ou encore regarder ma télé
novela sur mon écran extra plat » ;
il a suffit qu’un béké à un
journaliste importé dise que l’esclavage
avait de bons côtés pour que soudain
nous nous sentions de pauvres nègres .
Comme si Césaire était bien mort et que
Fanon était un anonyme.
Soudain, nous sommes redevenus des
Nègres, soudain les méchants Békés nous
insupportent.
Je me souviens…Années soixante à
Petit-Bourg, deux usines bordaient
notre monde : Genipa et Usine de
Petit-Bourg. Je me souviens que la
sirène de l’Usine ponctuait l’heure de
partir pour l’école. Premier corne,
deuxième corne qu’on disait ; l’Usine
respirait dans notre sommeil, crachait
sa vidange dans la rivière pleine de
fétides lapias ; il y avait aussi des
Békés ; il y avait surtout des békés ;
des riches et des pauvres des Hayot et
des Desgrottes et des Desportes et des
Dormoys et des Roys de Belle Plaine ;
certains travaillaient comme salariés
pour d’autres, certains étaient des
békés griaves sans terre ; d’autres
avaient leur propre buste dans leur
jardin ; j’ai même vu le patriarche
Hayot dans sa berceuse avec ses
moustaches d’un autre temps , déjà.
Je me souviens de l’écrasement et de la
fatalité dans les yeux des ouvriers de
l’Usine et aussi de l’odeur sucrée des
cannes quand elles sortaient broyées de
la presse ; broyés comme les fils des
fils d’esclaves.
C’était le doux temps de l’antan où les
noms Békés étaient gravés sur les bancs
de l’église, c’était le temps de l’antan
où les nègres rougis par la vengeance
brûlaient les cannes qui les liaient au
débit de la régie pour 1 franc de rhum
et une livre de morue. C’était le doux
temps où surgissaient au milieu de
familles bien noires un petit mulâtre
aux yeux incompréhensiblement
clairs….Pas toujours violées les mères ;
il y eut des courtisanes car il fallait
bien « sauver la race » c’est-à-dire
l’éclaircir pour quelques bijoux en or
ou autres destinées pour les enfants à
yeux clairs. Car les Nègres n’étaient
pas fiers de leurs cheveux crépus ni de
leurs lèvres épaisses.
Osera-t-on encore me dire que c’était
bien atan lontan ? Je déteste le
madras, ses valeurs mensongères de
fierté et ses senteurs de cannelle. Il
est plein de sueur et de
compromissions, de résistance et de
petites lâchetés.
J’ai rêvé devant ces maisons que nous
disions coloniales et puis Marx et les
autres étant passés par là avant moi, je
me suis dit que la sueur et le sang de
mes pères s’étaient mélangés au mortier
qui avait édifié ces habitations et que
finalement elles étaient aussi à moi.
Plus tard, je suis allée aux vernissages
de M. Hayot à la Fondation Clément et
je me suis dit que c’était une manière
de réparation.
Je ne suis pas créole et encore moins
métisse. Mais soudain de vieilles ombres
ressurgissent et je me dis que nous ne
sommes toujours pas apaisés ; tellement
figés « en quête de notre identité »
que nous savons trop complexe, trop
déchiquetée, trop fragmentée, pas assez
lisse, pas assez occidentale que nous
passions notre temps à la poursuivre.
Il existe un concept que nous avons
élaboré dans le domaine de la recherche
en littérature américano-caraîbe : celui
de la « revenance » : une irruption de
signes qui fragmentent un texte, le
complexifie en créant un espace qui
interroge le centre, faisant surgir des
béances. Le texte c’est nous. Société du
renoncement et du déni, nous avons
recouvert nos ombres d’un grand madras.
Nous avons célébré l’âge d’or du tan
lontan qui n’était fait que de
misères et de faim. Nous l’avons
mythifié pour mieux dompter notre faim
d’humanité qui s’est muée en
consumérisme affolant.
Aujourd’hui nous assistons à la remontée
des ombres.
Dominique
Aurélia
Maître de conférences UAG