De qui la Guadeloupe est-elle l’otage ?
Par Frantz SUCCAB
Aujourd’hui, un syndicaliste est mort.
Douleur et colère. Tous les regards se
tournent, naturellement accusateurs,
vers ceux qui ont joué le pourrissement.
Ce patronat dont l’égoïsme et le mépris
tiennent la Guadeloupe en otage. Mais
je sais, depuis déjà, comme deux et deux
font quatre, que ce n’est pas
suffisant. La vox médiatique, qui sait
si bien orchestrer la contagion de
l’émotion dans cette société du
spectacle, est à pied d’œuvre. Les
crocodiles y vont de leurs larmes, de
Paris à Basse-Terre, de Basse-Terre à
Nòlfòk. Les larmes publiques ne lavent
rien, surtout pas la faute. Les larmes
des combattants sont une de choses qui
participent de leur dignité. Même cela,
on veut le leur voler. Et tout cela pour
tenter, anbistan, de les
déposséder de leur bon droit.
La faute, le péché capital, serait-ce
donc d’avoir osé faire grève ou, pire
encore, d’avoir tenu aussi longtemps que
le silence méprisant du patronat et des
autorités ? Terrible logique ! Infernal
mécanisme qui voulut, de toute éternité,
que l’esclave accepte gentiment sa
servitude ; qui veut encore aujourd’hui
que, devenu salarié, de plus en plus
chômeur, il se plie sans broncher à la
raison du plus fort. C’est de cela qu’il
s’agit, au-delà des « 100 bouquets à
soupe » revendiqués, et qui semblent
être le prétexte au blocage des
négociations. Comme si le LKP faisait
beaucoup de bruit pour presque rien.
Plus personne n’est dupe. Les gros ne
veulent pas lâcher sur ce point par
crainte d’aborder la suite. Et c’est
quoi, la suite ? Elle est déjà annoncée
à ce stade du scénario. On peut
seulement la déceler en regardant la
scène du point de vue de la Guadeloupe.
Le retard à l’allumage des plus hautes
autorités de l’Etat français choque bien
des départementalistes, des plus avérés
aux plus honteux. « Traitement inégal
des DOM par rapport aux départements de
l’Hexagone », pensent-ils, avec
l’angélisme que l’on sait. Oui, la
commune, le Département, la Région, tout
cela, ce sont des institutions de
République française ! Comment Matignon
et l’Elysée peuvent-ils l’oublier ?
Pourtant, il faut bien affronter une
vérité qui met à mal la pauvre chimère
assimilationniste : pour une fois, la
France est conforme à sa propre logique
de pays différent. A ses yeux, les
outre-mer ne valent territoires français
qu’en étant obéissants. Cette autre
Guadeloupe qui se lève là, insoumise et
fière, exprimant le désir fou de penser
elle-même son propre avenir
n’est déjà pas la France et n’est
même plus, à bien regarder, de la
compétence du ministère français de
l’Intérieur et des DOM.
Quand l’intarissable barde de garde,
incurablement « Gaulois », Lurel-Idéfix,
insinue que l’obstination du LKP sur une
revendication alimentaire ne mérite pas
la mort d’un homme, il montre à l’envi
que sa pensée ne vaut pas « un bouquet
à soupe ». Il se cramponne à dessein
sur l’idée qu’il ne s’agit que d’une
lutte syndicale, alors que le fleuve de
la protestation a déjà emporté la
problématique plus loin. Petit
politicien que celui qui ne sait pas
traduire politiquement une situation
complexe et mouvante ! Est-ce aux
syndicalistes du LKP de le faire ? A qui
parle-t-on quand on reste sur la berge
en jouant aux oracles ? Le temps d’un
« hep », l’oreille qu’on avait en face
de soi est déjà hors de portée de la
voix.
Par conséquent, même si l’on satisfait
plus ou moins à la revendication des
200€ -ce qui est inexorable- personne ne
peut plus gérer ce conflit comme une
simple lutte syndicale.
Le LKP est un phénomène
historique, produit par les
circonstances d’une lutte unitaire et
promu par la vox médiatique qui au 21ème
siècle va vite et loin. C’est un
attelage efficace qui, en ce moment
précis, a conduit une lutte économique à
rencontrer un gisement de revendications
dormant entre la chair et l’os, puis
dans le cœur des gens. Maintenant cela
fuse de toutes parts, en éruption. Tout
de ce que le monde n’a jamais entendu de
la Guadeloupe est proféré dans les rues,
en des bouquets de cris: identité,
responsabilité.
Quand l’Etat français quitte la
Guadeloupe et que tous les pouvoirs
locaux ont momentanément disparu, les
gens demandent au LKP ce qu’on demande à
un gouvernement. Ce n’en est pas un. Ce
serait, en effet, folie pour ses membres
de se prendre pour tels. C’est pourquoi,
d’un côté, il vaut mieux que LKP reste
campé sur la revendication syndicale. Il
a pour lui, tout le monde s’accorde à le
reconnaître, cette démarche héritée de
l’UTA (Union des Travailleurs Agricole)
de 1971, mère fondatrice de l’UGTG :
le bon droit (revendication
légitimée par l’injustice sociale) –
l’avantage (sur le terrain de la
mobilisation), la mesure
(au moment de la négociation qu’un
certain durcissement devra hâter). Les
syndicats qui forment le moteur du LKP
sont expérimentés. Ils savent comment
sortir d’un dur conflit avec un gain. A
n’en point douter, ils sortiront de
celui-ci dès lors qu’ils se prémuniront
des suppliques polluantes des
politiciens, sans que leur propre sens
politique de syndicats citoyens ne
s’émousse jamais.
Dès lors, on pourra enfin parler en
Guadeloupe de choses encore plus
sérieuses. D’ores et déjà, en pleine
douleur, il faut toujours tenter de
regarder l’horizon. Sous tous les cieux
et en toute circonstance, les larmes
brouillent la vue, les pistes et
l’entendement…Un brouillage très
handicapant dès lors qu’il s’agit de
faire face à des épisodes dont l’enjeu
est, littéralement,
la
survie et la renaissance. Il ne
s’agit pas de retenir ses cris et ses
larmes, la rivière-chagrin a besoin de
s’écouler. En tout état de cause, la
responsabilité de ceux qui conçoivent et
mettent en œuvre la réplique à la
sujétion coloniale leur confère un rôle
crucial : assumer et actionner les bons
leviers au moment adéquat.
La question fondamentale de la
Guadeloupe résonne, fracassante et
lourde de sens. Et c’est la Guadeloupe
qui doit y répondre. Librement, en
responsabilité. Actionner les bons
leviers, c’est désormais rendre dicible
et audible la réponse. En pareille
situation, les vraies questions
politiques consistent en cela : quoi,
pourquoi, comment, vers où ? Prenons
garde à ne pas laisser l’Etat y répondre
à sa manière, à notre place !
On a tous à l’esprit ces mots de
Sarkozy, lors d’une Convention UMP
d’avant les présidentielles : « Le
problème des économies d’Outre-mer ne se
pose pas en termes de « rattrapage » par
rapport à un prétendu modèle
métropolitain ou européen. Je pense
qu’il faut que chaque économie trouve sa
voie propre et que ces économies peuvent
même prétendre à l’excellence […]
L’enjeu fondamental est de donner à ces
économies une forme d’autonomie ».
Ça ne mange pas de pain. La France,
qu’elle fût de droite ou de gauche, n’a
jamais décolonisé de son propre chef,
« par amour de l’outre-mer », surtout
avec des discours de campagne.
Décoloniser est un acte politique qui
résulte de deux volontés, celle du
colonisateur et celle du colonisé,
pourvu que ce-dernier garde à tout
moment l’initiative et la vision de sa
liberté.
Les élus, qui ne valent que par
l’existence des institutions françaises
en Guadeloupe, ne peuvent pas trouver
une réponse politique à la situation, à
moins de se saborder. Il en est qui, de
bonne ou de mauvaise foi, ne font que
sautiller pour atteindre une situation
qui les dépasse, mais en vain. Tant leur
taille est petite ou tant le boulet de
l’électoralisme est lourd. C’est un
processus révolutionnaire qui commence
maintenant. Plus rien ne ressemble à
rien, tout moun ka bokanté plas.
En effet, du lit de l’irresponsabilité
collective obligée, se lève, à l’échelle
sociologique, politique, existentielle
même, une question centrale : celle de
la prise de responsabilité. Impossible
de faire l’impasse, dans ce contexte de
mobilisation populaire aussi massive.
Cette idée de responsabilité, affirmée a
minima par le LKP, mais cristallisée
symboliquement et collectivement par son
action, devient, comme dans toute
histoire politique de tout pays, une
nécessité douée d’une vertu fondatrice.
L’enjeu n’est déjà plus de cimenter des
pratiques alternatives, mais de poser
une alternative politique nouvelle.
C’est à ce prix que Jacques Bino n’aura
pas vécu en vain.