Georges Baron engloutit un dernier
morceau. Ce retraité résidant à Evry
vient de manger sa banane
quotidienne. Il l'a achetée le matin
même à l'hypermarché du centre
commercial Evry 2, mettant un terme
à une vie de fruit de trente-deux
semaines et à un itinéraire de 7 329
kilomètres.
L'histoire de la banane de
Georges Baron commence curieusement
dans le Languedoc. Les nouvelles
pousses plantées en Martinique après
les dégâts provoqués par le cyclone
Dean, en août 2007, proviennent en
effet de Saint-Mathieu-de-Tréviers,
dans l'Hérault, où est installée
l'entreprise Vitropic. "Nous
fournissons la semence", résume
Yvan Mathieu, son directeur. Mais
l'honneur antillais est sauf :
Vitropic s'est approvisionné en
Martinique pour cloner des
bananiers. L'avion qui convoie ces
semences obtenues en laboratoire
(des "vitroplants") vers l'aéroport
Martinique-Aimé-Césaire ne fait donc
que leur offrir un retour au pays
natal...
Les colis sont alors déposés chez
Protéin, entreprise d'élevage de
vitroplants sous serre installée à
Saint-Esprit, dans le département
ultramarin.
"La banane est un des
produits agricoles les plus
travaillés", explique Stanislas
de Jaham, son directeur.
Trempés, désinfectés, décortiqués,
détachés et triés par des ouvrières
aux doigts agiles, les plants sont
installés sous une serre de sevrage,
à l'abri des parasites.
Au bout de trois mois, un camion
les transporte jusqu'aux
plantations, après vérification de
l'absence de maladie virale. L'une
de leurs destinations est la
plantation agricole de Sigy, au
Vauclin, dans le sud-ouest de l'île.
Charles Rimbaud, son propriétaire,
met en avant ses préoccupations
sociales et environnementales dans
un secteur qui n'a pas toujours
considéré celles-ci comme
prioritaires. "Ceux qui ne les
partagent pas disparaîtront",
prédit-il.
Là débute l'existence
martiniquaise d'un bananier. Les
plantations s'échelonnent tout au
long de l'année. Au bout de deux
mois, les premiers oeilletons, selon
les termes employés par les
professionnels, sortent. Un seul, le
plus costaud, est conservé.
"C'est comme la mère qui meurt et le
fils qui prend la relève",
explique Roger Sioul, oeilletonneur.
A cinq mois, une fleur apparaît et
le futur régime se déploie. Un
bananier ne donne qu'un régime de
170 à 220 fruits par cycle.
Arrive le moment fatidique : la
coupe. "C'est un vrai travail
d'équipe, qui impose beaucoup de
précautions, indique Joseph
Pivert, coupeur. Il ne faut pas
abîmer la banane et ne pas blesser
le tireur." Les régimes sont
ensuite transportés au hangar de
conditionnement. Là, en moins d'une
heure, les bananes sont "épistillées",
découpées, rincées, triées,
classées, pesées, lavées, douchées,
étiquetées, emballées et installées
sur des palettes. Chaque carton
reçoit les indications
indispensables à sa traçabilité.
Les palettes sont alors placées
dans un conteneur réfrigéré, conduit
au terminal de Fort-de-France. Les
fruits y resteront à 13 °C, ce qui
ralentit leur maturation, pendant
une petite quinzaine de jours. Le
temps qu'arrive l'un des quatre
cargos de la Compagnie maritime
d'affrètement-Compagnie générale
maritime (CMA-CGM) qui transportent
les bananes antillaises.
Cette semaine-là, le
Fort-Sainte-Marie embarque la
cargaison de bananes, qui représente
80 % de son fret. Avec ses 200
mètres de long, il peut transporter
plus de mille conteneurs de 40 pieds
(environ douze mètres de long) qui
s'empilent sur douze niveaux, moitié
en cale, moitié sur le pont. Entre
Fort-de-France et Dunkerque, de quai
à quai, le géant des mers va
parcourir 6 952 kilomètres.
Après une traversée sans
histoires, au bout de la huitième
nuit, la métropole est en vue.
Depuis une dizaine d'années,
Dunkerque est le port d'accueil de
la banane antillaise. Les opérations
de déchargement ne traînent pas. Les
conteneurs sont transférés à
l'entrepôt de Dunfresh, situé...
route des Caraïbes. Manuel Bencteux,
directeur d'exploitation de
l'entreprise, parle de son métier
avec concision : "Je rentre de la
banane, je ressors de la banane."
Dans la réalité, c'est un peu plus
compliqué. Sur 65 mètres (la
distance entre le conteneur qu'on
vide et le poids lourd que l'on
remplit), se déroulent les
opérations de vérification, de
manutention, de tri des bananes par
palpation (les trop mûres sont
expulsées), d'encodage, de stockage
et de contrôle.
RÉVEIL EN SURSAUT
Dans le même temps,
l'administration et la logistique
veillent à ce que les marchandises
correspondent bien aux commandes des
clients nationaux et européens, à la
bonne arrivée du transporteur qui
ira chez le "mûrisseur" et à la
conformité du bon de chargement.
Temps de transit moyen d'une palette
: trente minutes. "De
l'orfèvrerie", constate,
admiratif, un client.
Un poids lourd de 40 tonnes
emporte les bananes, dont celles
venues du Vauclin, jusqu'au Marché
d'intérêt national de Rungis, au sud
de Paris. Les fruits vont rester
chez un mûrisseur près d'une
semaine. Stockée à une température
comprise entre 16 °C et 18 °C, la
banane ne mûrit que si elle se
réveille en sursaut de son
hibernation. De l'éthylène, un gaz
naturel, est donc diffusé dans les
chambres de stockage, provoquant une
réaction biochimique qui génère une
forte augmentation de la respiration
du fruit : l'amidon se transforme en
sucre, les tissus s'amollissent, la
chlorophylle de la peau est
détruite, la banane devient jaune.
En sortant de leur chambre, les
bananes sont emballées, mises en
sachets ou en barquettes, étiquetées
avec leur prix et leur poids. Après
des mois de vie sous les tropiques
et des semaines passées sous des
emballages divers, les voilà prêtes
à être dégustées. Le temps est
compté : les bananes ont
quarante-huit heures pour arriver
chez le détaillant.
Il est 2 heures. Dans le centre
commercial Evry 2, seuls veillent
les employés de l'hypermarché
Carrefour chargés de la réception
des produits frais. Le camion chargé
de bananes livre sa cargaison. D'un
bout à l'autre du périple, la
marchandise a été confiée à près de
soixante-dix intervenants directs.
A l'hypermarché d'Evry, Georges
Baron a payé 1,60 euro pour son kilo
de bananes antillaises.