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Lettre

ouverte de

Jacky

 Dahomay

 

à Michel

 Rovelas

 

Directeur du journal

Le Motphrasé.

 


 

Monsieur le Directeur,

Dans son numéro du 3 octobre 2006, votre journal, Le Motphrasé, publie un article intitulé « Colonisation positive au Lycée de Baimbridge » qui s’en prend à un de nos collègues, professeur d’histoire, clairement désigné par ses initiales. Le tort de celui-ci, paraît-il, serait d’avoir vanté dans ses classes les mérites de la colonisation. Permettez-moi de vous dire, d’entrée de jeu, que cet article a provoqué la stupeur et l’indignation de notre communauté scolaire, car le procédé utilisé par vos journalistes relève de la plus grande des bassesses.

Loin de moi l’idée qu’il faille défendre la théorie selon laquelle la colonisation aurait été positive. Je vous rappelle d’ailleurs que j’ai été l’un des premiers, sur RCI d’abord et sur RFO ensuite, à avoir dénoncé ce que les Martiniquais ont appelé « la loi de la honte » quand, étrangement, des syndicats nationalistes (le SPEG notamment) se taisaient sur la question. D’avoir critiqué l’UMP et son odieux projet de loi vantant les mérites de la colonisation m’a valu d’être pris à partie par le directeur d’un Magazine local, proche à l’époque de Motphrasé, lequel me traitait de « délirant » et m’accusait même de « certitudes pédagogiques délirantes ». Bien que cela mît en cause mon intégrité professionnelle et quoique mes supérieurs m’eussent soutenu si je portais plainte contre ce journaliste, je refusai de répondre à de telles attaques d’abord pour des raisons humanitaires (connaissant les difficultés de tous ordres que connaissait ce directeur de journal) mais surtout pour des raisons de principe : la nécessité d’un débat élevé dans notre pays.

Maintenant, trop c’est trop ! Se pose réellement le problème du rapport de la presse avec l’institution scolaire, plus précisément celui de la légitimité et de la pertinence de la critique qu’un journal d’opinion peut s’autoriser à adresser à un professeur dans l’exercice de ses fonctions. L’enseignant étant seul dans sa classe face à ses élèves, ce sont ces derniers qui rapportent aux parents ce que le professeur est censé avoir dit en cours. Or, il se trouve que les élèves étant dans un rapport de subordination pédagogique nécessaire vis-à-vis de l’enseignant, les propos rapportés risquent de manquer d’objectivité. De plus, ceux qui sont les plus mal placés sont, paradoxalement, les parents d’élèves car, en l’espèce, le souci privé et personnel peut primer sur l’intérêt public puisque, rappelons-le, l’école est une institution publique qui ne peut ni ne doit être le prolongement de la famille. Vérité ou principe qu’on a tendance à oublier de nos jours. Si les enfants ont des parents, les élèves ont des maîtres et ce n’est pas la même chose. L’école ne peut instruite correctement le citoyen que si elle maintient une distance entre elle et ce qu’il est convenu d’appeler la « société civile », toujours pleine de bruits et de fureurs et que la presse représente. L’espace de l’école doit connaître pour un temps quiétude et sérénité pour la transmission positive du savoir et cela quel que puisse être le statut que l’on défend pour la Guadeloupe : département, Etat autonome ou indépendant.

Vous n’êtes pas sans savoir, Monsieur le Directeur, que notre Lycée de Baimbridge s’efforce depuis des décennies de donner aux jeunes qui le fréquentent, et ce quelles que soient leurs origines, un enseignement de qualité. Cela ne signifie point que, comme dans toute institution, il n’y a pas des points faibles ni que certains enseignants ne montrent pas de réelles insuffisances. Mais il vaut mieux que ce soit d’abord l’institution elle-même qui corrige de telles faiblesses plutôt que de vouer certains enseignants à la vindicte populaire. Et il ne s’agit point là de corporatisme. L’institution a besoin de stabilité pour transmettre le savoir. Comme le disait la philosophe Hannah Arendt, l’école se doit d’être conservatrice pour permettre à l’enfant d’apporter du nouveau. Si les parents forment l’homme, seuls les maîtres instituent le citoyen. D’où le beau nom d’instituteur.

Est-ce à dire que la presse n’aurait pas pour rôle, elle aussi, d’éclairer l’opinion publique et de s’interroger en profondeur sur l’institution scolaire ? J’estime que cela peut être son rôle, mais à certaines conditions. Eclairer l’opinion, c’est d’abord s’arracher à elle. Telle est l’essence même de la réflexion. L’opinion commune ne peut devenir opinion publique que par la médiation de la raison, de la réflexion, par le dépassement des passions, surtout des plus viles et des plus basses comme la xénophobie, l’homophobie, voire l’antisémitisme, passions mortifères alimentées à longueur de journée par une radio locale que, nationalisme oblige, vous ne dénoncez pas. Il est incontestable que ce qui manque à notre opinion guadeloupéenne c’est bien cette élévation vers une opinion publique éclairée. Or, la liberté politique est à ce prix. La presse peut être le lieu où l’opinion peut se dépasser en se réfléchissant. Aussi doit-elle être de qualité si elle a en vue l’intérêt réel des Guadeloupéens. Ainsi, il eût été tout à fait légitime que votre journal s’interrogeât sur le principe de la neutralité de l’enseignant. C’est un débat qui mérite d’être ouvert car l’effacement constant des frontières séparant le privé et le public, la désymbolisation continue des institution républicaines (école, santé, justice) sous le poids de la mondialisation, font courir le risque d’une perte de neutralité des enseignants et d’une remise en cause de la laïcité. Comment notamment dans certaines disciplines (Histoire, Philosophie) le professeur, engagé par ailleurs politiquement ou idéologiquement dans la société civile, peut-il respecter la conscience des ses élèves en ne leur imposant pas sa vision partielle et partiale des choses ? Cette question, un journal digne de ce nom a le droit de l’aborder en toute sérénité.

Mais hélas ! ce n’est pas le cas de votre hebdomadaire, Monsieur Rovelas. Lorsqu’il y a quelques mois, je rencontrai votre éditorialiste Frantz Succab et l’interrogeai sur la non parution du Motphrasé, j’en profitai pour lui faire quelques critiques sur la pratique journalistique de cet hebdomadaire qui privilégiait les attaques ad hominem sur les débats de fond. Il m’avertit que Le motphrasé nouvelle version allait être bien différent. Je m’attendais à ce que ce fût pour le meilleur. Je constate aujourd’hui que c’est pour le pire.

En effet, la critique adressée à mon collègue d’histoire n’a pas du tout en vue l’intérêt de l’instruction publique, car jamais vous n’auriez attaqué certains enseignants indépendantistes qui ne respectent pas la neutralité dans leurs classes. Cela ressemble davantage à un règlement de compte, à un lynchage médiatique, visant quelqu’un, enseignant sans doute, mais aussi connu pour ses positions politiques anti-indépendantistes. Positions que je ne partage pas mais qui ne m’interdit pas d’avoir des rapports cordiaux avec mon collègue. Baimbridge est aussi un lieu de tolérance et de dialogue. Mais ce qu’il y a de plus odieux dans l’article en question, c’est qu’il est fait référence de façon sournoise à la sexualité de ce professeur (et dans des termes d’une grossièreté telle que cela me m’étonne que la sensibilité esthétique d’un artiste comme vous, Michel Rovelas, n’ait pas été choquée). Croyez-vous que l’on puisse décemment recommander la lecture d’un tel journal à nos élèves ? Le procédé est grave, tout comme celui du journaliste qui avait voulu me faire passer pour un fou, ignorant sans doute que je préfère être fou plutôt que bête. Cela n’est pas sans rappeler des périodes sombres de l’histoire où tout opposant était traité de la sorte. Vous qui voulez rappeler à certains l’éthique professorale, vous n’avez pas à ma connaissance condamné de tels procédés fascisants. Il serait bon que les journalistes commencent par balayer devant leurs portes. Vous connaissez très bien l’homophobie dominante dans l’opinion commune guadeloupéenne. Et vous en jouez. C’est lâche ! De telles pratiques journalistiques ayant tendance à se développer en Guadeloupe, cela n’augure rien de bon, car notre pays a besoin que se développe un espace public digne de ce nom afin qu’il puisse penser son avenir. Dois-je vous rappeler que l’homophobie est interdite par la loi et que si ce professeur porte plainte contre vous nous serions nombreux à Baimbridge à le soutenir ?

Par ailleurs, comme vous êtes un artiste que j’apprécie, permettez-moi de vous dire qu’il est indigne de votre journal qu’il privilégie les attaques personnelles sur les débats de fond. Un journal satirique est une bonne chose lorsque son humour ou ses caricatures ont pour fonction d’éveiller la conscience critique. Mais lorsqu’on lit vos dernières publications, on est frappé par le fait que vous passez votre temps à décerner des brevets de bonne guadeloupéanité aux uns ou aux autres ou plutôt à qualifier d’assimilationistes ou de nègres à blanc, au fond de traites à la communauté guadeloupéenne, tous ceux qui ne partagent pas votre point de vue indépendantiste. Cela suffit maintenant ! Les Guadeloupéens ont le droit de choisir le maintien ou non dans la république française. On peut n’être pas d’accord mais l’insulte en ce domaine est inacceptable. Vous n’êtes pas les seuls à avoir en vue l’intérêt de la Guadeloupe. Tel écrivain connu ayant accompagné le Ministre de la Culture lors de sa récente visite et voilà que vous le traitez de « nègre à Blanc ». Tel intellectuel, notre collègue par ailleurs, ayant été décoré par le même Ministre et le voilà aussi traité de la même façon. Cela a un nom : c’est du terrorisme intellectuel. Vos journalistes anonymes effacent d’un trait d’une mauvaise plume ce que ces deux intellectuels ont apporté au développement de la culture en Guadeloupe ! Dois-je croire que ce sont toujours les médiocres qui détestent le plus l’excellence ? Ce terrorisme intellectuel, ancien dans la tradition nationaliste guadeloupéenne, prend avec votre journal un cours nouveau et inquiétant. Il est le signe d’une dégradation intellectuelle très avancée chez ceux qui n’ont rien de bon à proposer à la Guadeloupe d’aujourd’hui et qui passent leur temps à se féliciter de leur bonne conscience nationaliste. Ceci me conforte dans une certaine conviction : on peut être indépendantiste sans être nationaliste. J’ai été naguère indépendantiste et marxiste, mais jamais nationaliste. Car le nationalisme, en tout temps et en tout lieu, est toujours au fond et en dernière instance une dialectique de l’extermination.

Jacky Dahomay

Professeur de philosophie au Lycée de Baimbridge