Ceci semble
aujourd’hui une évidence : il est
inacceptable que le président de la
république ait attendu un mois et
qu’il y ait eu un mort, après des
semaines de crise sociale grave en
Guadeloupe, pour qu’il se prononce à
ce sujet et fasse des propositions.
En culture créole cela s’appelle du
mépwi (quand on feint
d’ignorer l’autre ou que l’on ne
répond pas à ses attentes). Cela est
d’autant plus surprenant que Nicolas
Sarkozy affectionne particulièrement
une sur-présence dans tous les
conflits qui peuvent éclater en
France métropolitaine voire dans le
monde. Toutefois, utiliser le terme
de « mépris » a le désavantage
d’interpréter une attitude politique
en termes d’affection et de
brouiller ainsi l’analyse réelle
d’un tel comportement.
Il nous semble donc
plus pertinent de tenter
d’expliciter les raisons réelles de
l’embarras du président de la
république. A l’opposé d’un
républicanisme assimilationiste qui
fut celui du gaullisme, Nicolas
Sarkozy se réfère à une autre
tradition de l’identité nationale.
Si le républicanisme français,
depuis l’abbé Grégoire et la
révolution française, a eu un
problème réel avec la question
coloniale c’est, comme l’ont montré
de nombreux commentateurs
contemporains, parce qu’il a tenté
de marier sa visée universaliste
affichée, la lutte contre les
privilèges et pour l’égalité d’un
côté avec son contraire, le maintien
des privilèges coloniaux de l’autre.
On sait que la solution élaborée
après la deuxième abolition de
l’esclavage de 1848 (laquelle n’est
pas dans la même problématique que
celle de 1794 qui n’avait pas
indemnisé les colons et, en
Guadeloupe surtout et non en
Martinique, les avait pour la
plupart guillotinés) a été de se
réclamer de la « mission
civilisatrice » de la France en
demandant aux esclaves libérés
Outre-mer d’oublier le passé et de
faire confiance à la Mère-patrie.
Cette notion de « mission
civilisatrice », reprise d’ailleurs
par Sarkozy en Afrique, s’articulant
à une politique de l’exception, a
continué de justifier la politique
coloniale et à façonner l’identité
républicaine française.
Au lendemain de la
seconde guerre mondiale, on retrouve
cette opposition entre
républicanisme assimilateur et
républicanisme non assimilateur.
C’est l’Algérie qui été le théâtre
dramatique de ce conflit. Ainsi, le
code de l’indigénat a refusé
l’assimilation des musulmans,
prétextant leur défaillance dans la
« civilité » autrement dit de la
difficulté de les assimiler à la
citoyenneté française. Le conflit
s’est réveillé ces dernières années
avec la présence sur le sol français
de citoyens français d’origine
africaine et maghrébine. La question
de l’intégration a ressurgi d’une
autre manière, troublant l’identité
républicaine française et permettant
à une conception antirépublicaine,
nationaliste et d’extrême droite,
représentée par le Front national,
de se réveiller. On retrouve alors
cette conception nationaliste de
l’identité chez Nicolas Sarkozy et
Brice Hortefeux, optant pour le
durcissement de la politique
d’immigration, croyant au caractère
non assimilable des citoyens
originaires des ex-colonies. D’où la
perception chez Sarkozy de certains
jeunes des banlieues comme
« racailles », menaces pour
l’identité européenne, idée qu’on
retrouve d’ailleurs chez certains
intellectuels comme Finklierkraut,
en accord avec le président sur ce
point.
On ne s’attendait pas
que les DOM, symboles d’intégration
réussie croyait-on, reposent la
question d’une autre manière. Tout
se passe comme si brusquement, nos
pays devenaient les banlieues de la
république. Nicolas Sarkozy,
contrairement aux gaullistes, ne
comprenant rien à l’Outre-mer, a été
surpris et en bon politique il a
compris qu’il ne pouvait pas parler
des Antillais en termes de
« racaille ». Il avait face à lui
tout un peuple uni dans la diversité
de ses composantes. Il lui a donc
manqué les mots pour dire cette
explosion sociale et sociétale de la
Guadeloupe. D’où son mutisme.
D’autant plus qu’au niveau social,
la Guadeloupe donne l’exemple d’une
contestation réussie, car les
syndicats ont su fédérer de
nombreuses associations en
mobilisant ainsi toute la société
civile guadeloupéenne. Le président
n’a pas su comment satisfaire des
revendications concernant la vie
chère car il craint que cela ne
conforte la contestation sociale sur
le sol métropolitain. Le succès de
LKP indique clairement à la société
civile métropolitaine ce qu’elle n’a
pas su faire. pwrofitasyon en
créole ne signifie pas exploitation
outrancière mais domination ou
exploitation illégitimes. Le
mouvement social en France
hexagonale n’a peut-être pas su
montrer que le pouvoir politique du
président quoique légitime car issu
des urnes, contredisait cependant la
légitimité républicaine inscrite
dans les institutions et qu’il
fallait donc allier la contestation
sociale à celle de la défense de la
légitimité républicaine.
Cela dit, la
Guadeloupe est d’autant plus
incompréhensible qu’elle a voté
massivement en 2003 contre tout
changement statutaire dans le même
temps où aujourd’hui la
revendication sociale semble être
mêlée à une revendication
identitaire insaisissable. Après 63
ans de départementalisation, cela
demeure troublant pour les
responsables politiques français de
gauche comme de droite à commencer
par Yves Jégot, pourtant secrétaire
d’Etat aux DOM. Mais la différence
entre Yves Jégot et Nicolas Sarkozy,
bien qu’étant tous deux amis
politiques, c’est que le premier qui
a travaillé avec nous au sein du HCI
et qui fut partisan du vote des
étrangers n’est pas tout à fait dans
la même tradition identitaire que
celle de Brice Hortefeux et de son
ami de toujours, Nicolas Sarkozy.
Tout cela explique la paralysie
gouvernementale face à la crise
antillaise.
Ces Antilles,
tumultueuses et indisciplinées,
posent incontestablement problème.
Mais lequel ? On peut faire le choix
de le comprendre, de saisir pourquoi
la revendication identitaire chez
nous a du mal à se transcrire en
revendication d’identité politique
et cela, depuis Aimé Césaire. Mais
cela impose d’interroger les
impasses mêmes de l’identité
républicaine française
traditionnelle, ses hypocrisies et
ses limites. Nicolas Sarkozy n’est
pas dans cette optique. Il
pencherait plutôt pour la thèse de
l’ « inassimilabilité » culturelle
des DOM, fidèle en ce sens à la
thèse développée par certains
néolibéraux, proches de Bush, de la
guerre des civilisations et que
Obama a su heureusement dépasser. Le
président français pourrait donc
faire le choix contraire, en
congruence avec une partie de
l’opinion française qui ne comprend
pas le malaise antillais, qui
s’offusque qu’on puisse ainsi
fragiliser l’industrie touristique
dans le même temps où cette même
opinion a été insensible à la crie
de la banane ou à celle de
l’industrie sucrière. Comme si le
seul destin des Antilles était
d’apporter un peu de soleil, de
plage et de cocotiers à l’identité
républicaine française souffrante ou
épuisée. Ce que ne veut pas dire
Sarkozy et que certains répètent
tout haut c’est ceci : s’ils ne sont
pas contents, ces Antillais, qu’ils
prennent leur indépendance.
Paradoxalement donc, on peut
s’attendre à un rapprochement de la
politique du président avec celle de
nos indépendantistes. Sauf si là
encore, les sociétés civiles
antillaises en approfondissant leur
réflexion, proposent d’autres choix
d’identité mariant à nouveaux frais
identité politique et identité
culturelle. En attendant, cet alizé
de sens contraire venant des
Antilles et qui souffle sur Nicolas
Sarkozy, en le contraignant de
passer de son agitation habituelle à
une sorte de paralysie, risque de
produire chez lui une dépression
politique inattendue et ineffable.
Jacky Dahomay,
professeur de philosophie à la
Guadeloupe.