L'intégralité du texte dont
Le Monde publie des extraits
dans son édition du vendredi 1er
décembre datée samedi 2
décembre.
L'écrivain
martiniquais Raphaël Confiant
est-il un théoricien de la
"créolité", un critique
comme Edouard Glissant des
théories simplistes de
l'identité "racine", ou,
au contraire, un
néo-nationaliste antillais
concevant l'identité de façon
substantialiste avec tout ce que
cela implique d'exclusion et de
haine de l'autre ? Serait-il le
prêtre d'une nouvelle
judéophobie noire ? On ne peut
le dire, mais il est difficile
de nommer son texte La Faute
(pardonnable) de Dieudonné,
qu'il fait circuler sur Internet
et qui suscite un émoi certain
aux Antilles.
Réagissant à
une critique faite à Dieudonné
(notamment concernant sa
présence à la fête du Front
national) par un de ses anciens
amis, professeur métropolitain
blanc, installé en Martinique
depuis de nombreuses années et
membre par ailleurs de la Ligue
des droits de l'homme, Raphaël
Confiant écrit ceci : "Quand
un Euro-Américain me fait une
leçon de démocratie, de
tolérance et de droits de
l'homme, j'ai deux réactions :
d'abord, je suis admiratif
devant un culot aussi monstre.
Après avoir génocidé les
Amérindiens, esclavagisé les
Nègres, chambre-à-gazé les
Innommables, gégènisé les
Algériens, napalmisé les
Vietnamiens et j'en passe, voici
que ça se pose en modèle de
vertu ! Chapeau les mecs. Par
contre, quand un Innommable,
après tout ce qu'il a subi de
l'Occident, vient me tenir le
même discours et se pose à moi
en civilisé et en Occidental, là
je n'ai plus qu'une seule
réaction. Comme Dieudonné, je me
fâche tout net."
Si on
comprend bien, tout Blanc ou
tout Euro-Aaméricain qui défend
l'idée des droits de l'homme
est, pour Raphaël Confiant,
éminemment suspect. Il porterait
comme dans ses gènes les fautes
commises par ses aïeux. L'Europe
et l'Occident étant réduits au
mal, leur histoire ne comporte
nulle grandeur, nulle
générosité. Schoelcher, Marx,
Lénine, les anti-esclavagistes
européens, les anticolonialistes
français, Jean Moulin et les
résistants, la littérature et la
philosophie européennes, tous
suspects car participant du même
mal posé par Confiant comme
substantiel à on ne sait quelle
essence même de l'"Occident".
Chapeau, Confiant, pour une
telle somme d'inepties !
Mais le plus
obscur donc qu'on a du mal à
nommer chez cet écrivain
martiniquais, c'est la colère
qu'il exprime contre les
Innommables, colère qui le porte
à justifier le rapprochement de
Dieudonné avec le Front national
et sans doute – on a du mal à le
comprendre – sa volonté de
pardonner à l'humoriste certains
de ses propos jugés antisémites.
Mais qui sont ces Innommables ?
Les Juifs, bien sûr. Mais
pourquoi l'écrivain ne les
nomme-t-il pas ? C'est là que
tout devient subtil. Confiant,
professeur de lettres,
universitaire, écrivain, sait
bien que "Innommable",
pour le Petit Larousse par
exemple, est : "Trop vil,
trop dégoûtant pour être nommé,
injustifiable". S'il
traitait les Juifs de cette
façon, il n'aurait rien à envier
aux nazis, pour qui les Juifs
étaient de la "vermine".
L'écrivain antillais ne veut
point tomber sous le coup de la
loi et il précise donc qu'il
parle d'individus "dont la
loi interdit de nommer et la
nationalité et la religion".
Et il ajoute : "dans ce
papier, je les désignerais donc
sous le nom d'Innommables".
Le problème de Confiant est
celui de savoir comment obéir à
la loi juridique tout en
désobéissant à la loi morale qui
dicte le devoir comme exigence
d'humanité. Cette exigence étant
au fondement même des droits de
l'homme, on ne voit pas pourquoi
on la respecterait si les droits
de l'homme ne sont que les
droits de l'homme blanc
occidental.
Les nazis,
eux aussi, détestaient l'idée
des droits de l'homme. Pour eux,
il n'y avait que les droits de
la culture (et encore de la
culture allemande), du
Volkgeist, de l'esprit d'un
peuple. Voilà pourquoi ils
réduisaient la politique, comme
Carl Schmitt, à la distinction
amis-ennemis. Le nationalisme
allemand, parce que nationaliste
– donc contenant potentiellement
une dialectique de
l'extermination, comme tout
nationalisme, fût-il antillais
–, s'est accompli dans l'extrême
haine de l'autre que fut le
nazisme, contredisant ainsi ce
que l'Occident avait tenté de
penser comme l'Humanisme,
quelles que soient les
faiblesses d'ailleurs de cet
humanisme. Comme l'a fait
remarquer Hannah Arendt, avant
d'envoyer les Juifs à la mort,
il fallait d'abord les
soustraire de l'humanité et, en
leur enlevant la citoyenneté, on
les rendait ainsi tuables parce
que pour les nazis, l'identité
politique (la citoyenneté) se
réduisait à l'identité
culturelle. Les idéologues
nationalistes antillais ont du
mal aussi à penser la
distinction identité
politique/identité culturelle.
On pourrait se demander si,
aujourd'hui, traiter les Juifs
d'Innommables ce n'est pas une
façon d'affirmer qu'ils sont
donc hors du langage, de la
signification et du sens, donc
de la culture tout court. Une
autre façon plus subtile de leur
dénier leur appartenance à
l'humanité. Nous ne disons pas
que c'est là la volonté de
Confiant car la loi nous
interdit de nommer nazis ou
pronazis les propos tenus par
l'écrivain. Affirmons tout
simplement que le comportement
de Raphaël Confiant, écrivain
responsable de ses actes et de
ses écrits, est absolument
innommable, c'est-à-dire
injustifiable. Nous ne disons
pas que sa personne est
innommable car ce serait vouloir
le rayer de l'humanité. C'est
seulement son comportement qui
nous donne le haut-le-cœur.
Mais on ne
peut en rester à cette
indignation spontanée. Il faut
comprendre. Comment expliquer
qu'un intellectuel, dans les
Antilles d'aujourd'hui, puisse
en arriver là ? On peut
critiquer les dérives de
certains intellectuels juifs
comme Finkielkraut. Nous l'avons
fait. On peut condamner tout ce
qui, dans l'histoire dudit
Occident, relève de la mise en
esclavage, d'exterminations de
toutes sortes. On peut même
suspecter un certain
républicanisme français, celui
de Jules Ferry par exemple, ou
un démocrate comme Tocqueville,
pour leur nationalisme, leur
volonté impérialiste, voire leur
racisme. Cela aussi, nous
l'avons fait. On peut aussi
dénoncer ce qui aux
Antilles-Guyane reste de
pratiques colonialistes. C'est
vrai. On peut surtout essayer de
penser pour les DOM un autre
avenir plus conforme à leur
histoire. C'est notre souci.
Mais d'avoir subi le
colonialisme et le racisme ne
nous donne absolument aucun
droit d'être racistes. Ce que
disait Fanon : "Je n'ai pas
le droit, moi, homme de couleur,
de souhaiter la cristallisation
chez le Blanc d'une culpabilité
envers le passé de ma race. Je
n'ai ni le droit ni le devoir
d'exiger réparations pour mes
ancêtres domestiqués (…).
Je ne suis pas esclave de
l'esclavage qui déshumanisa mes
pères."
La faute
impardonnable de Raphaël
Confiant est de vouloir réduire
tout être humain à une identité
par lui substantialisée, ce que
Sartre nommait la
"chosification" de l'autre
lorsqu'il pensait à la question
juive. Il ne comprend pas que
l'histoire du peuple juif est
partie intégrante de l'Occident
tout comme une bonne partie de
l'histoire des Antilles,
d'ailleurs. En ce sens, Confiant
n'est pas moins "occidental"
que Finkielkraut, ne serait-ce
que pour ses théories de la
nation, très "allemandes",
élaborées en Occident. Il a du
mal à comprendre qu'il n'y a pas
un être-juif, immuable et
éternel, ni non plus un
"être-martiniquais". Qu'il y
a des Juifs critiques de la
politique d'Israël, des Juifs
ayant combattu contre le
colonialisme et le racisme tout
comme des Français blancs aussi.
Si tous les Blancs sont
suspects, on comprend la douleur
d'exister pour des mulâtres
comme Dieudonné et Confiant. Ce
dernier l'avoue lui-même :
"Je crois déceler une double
souffrance chez l'humoriste
[il s'agit de Dieudonné,
précisons] : l'une est liée à
sa personne, à son être métis
(père africain, mère blanche) ;
l'autre, liée à ces gens qu'il
est interdit de nommer (il a été
partenaire de scène de l'un
d'eux pendant une quinzaine
d'années) (…) bien que de
mère blanche, gauloise,
camembert, tout ce qu'on voudra,
Dieudonné sait que les gens
comme lui demeureront à jamais
dans la société raciste
hexagonale un nègre et rien
qu'un nègre."
Il y aurait
donc chez Dieudonné une
souffrance ontologique, liée à
son être même. Son malheur est
d'être métis. Notons que le père
est qualifié d'africain et non
de noir et que la mère n'est pas
nommée française (car Confiant
est de nationalité française et
bien payé par l'Etat français)
mais blanche (référence à la
race), gauloise (référence à une
ethnie supposée être
originaire), camembert
(référence à une chose ayant
partie liée avec la
fermentation) et "tout ce que
l'on voudra" précise
Confiant, encourageant
(involontairement peut-être ?)
notre imagination à vagabonder
vers des choses plus glauques,
de la fermentation à la
putréfaction ! On ne sait pas si
Dieudonné appréciera que l'on
parle de sa mère en ces termes
mais si un membre du Front
national traitait son père d'"Ibo,
cirage et tout ce que l'on
voudra", on crierait à juste
titre au racisme. Dans cet
innommable écrit, l'écrivain
martiniquais pose la mère de
Dieudonné comme portant en elle,
parce que blanche, la faute de
ses ancêtres car le mal est
pensé ici comme héréditaire.
Chose qui avait été déjà tentée
d'être pensée par Malebranche
dans De la recherche de la
vérité. Comment comprendre
que nous soyons encore
responsable du péché d'Adam ?
Pour le philosophe cartésien,
c'est la mère qui retransmet la
faute originelle à l'enfant et
cela, grâce à l'imagination,
depuis la nuit des temps. La
deuxième faute de Dieudonné est
d'avoir fréquenté trop longtemps
un Innommable, c'est-à-dire un
Juif. Car il est évident pour
Raphaël Confiant que cette
catégorie d'humains ne peut être
fréquentable.
Au total, ces
propos sont graves, très graves.
A l'heure où des groupes de
Noirs ou d'Antillais sont tentés
en France de faire la chasse aux
Juifs dans le même temps où un
gendarme d'origine martiniquaise
se fait presque lyncher avec un
jeune Juif, alors que nombre de
Français noirs ou métis se
posent la question de leur
intégration à la République
française et que des gens en
France, au Haut Conseil à
l'intégration ou ailleurs,
s'évertuent à trouver des
solutions à ce douloureux
problème, pour Raphaël Confiant,
il n'y a pas de solution car
jamais un Noir ni un métis ne
pourront être intégrés dans une
France hexagonale raciste,
ontologiquement raciste. Que
reste-t-il alors ? La violence,
le désespoir, la haine de
l'autre ? Ou tout simplement la
solution de l'extrême droite :
chassez-les, pourchassez-les,
foutez-les dehors ! Les dérives
d'un Dieudonné, cela commençait
déjà à bien faire. Mais qu'il
obtienne le soutien idéologique
d'un écrivain antillais quelque
peu célèbre, la chose est
absolument condamnable !
Car, quoi
qu'en dise Raphaël Confiant, le
mal est bien radical, car
inscrit dans la liberté même de
l'homme. C'est la bête qui nous
habite, universellement. Il y a
des Noirs racistes, comme des
Blancs ou des Juifs racistes.
D'être descendants d'esclaves ne
nous dispense pas de notre
responsabilité. L'extermination
de l'autre n'est pas le propre
de l'Occident même si celui-ci,
grâce à la domination technique,
lui a donné l'ampleur que l'on
sait. Tout homme, comme tout
peuple et toute culture, porte
en lui la tentation de
l'extermination. Le Rwanda, ce
n'est pas que la faute aux
Blancs, cessons de nous raconter
des histoires. Arrêtons de
mettre nos faiblesses et nos
impasses historiques sur le seul
compte du colonialisme français.
Ressaisissons-nous nous-mêmes !
En tout cas, la lutte est
désormais ouverte aux Antilles
entre, d'une part, ceux qui
veulent faire évoluer nos
sociétés dans des problématiques
identitaires fermées, haineuses
et obscurantistes et ceux qui,
d'autre part, comme nous,
pensent sincèrement que la
question de l'identité ne pourra
jamais se poser positivement en
dehors du respect des droits
fondamentaux de la personne
humaine. Car, comme disait le
célèbre Martiniquais Frantz
Fanon, qui ne manquait pas
d'humanisme, il s'agit de
"lâcher l'homme", tous les
hommes y compris, généreusement,
Raphaël Confiant.
Jacky
Dahomay est professeur de
philosophie au lycée de
Baimbridge (Guadeloupe) et
membre du Haut Conseil à
l'intégration.
LE MONDE |
01.12.06 | 14h31 • Mis à jour le
01.12.06 | 14h54