Le bal des sauterelles

par Jacky Dahomay
Tu ne
peux pas savoir, mon cher Dédé,
comment ton dernier texte, pourtant
très injurieux et haineux à mon
égard, m’a fait rire. Il peut
sembler étrange de trouver un
quelconque intérêt à une polémique,
ouverte depuis l’ « affaire
Confiant », qui se fait glauque et
entretient en apparence un climat
malsain et inquiétant dans le monde
intellectuel antillais,
particulièrement en Martinique. Mais
nous ne choisissons pas les
conditions historiques de
l’émergence d’un débat et, compte
tenu de l’histoire des Antilles et
de celle son « espace public », il
était inévitable que la polémique
prît cette tournure très
affligeante. Mais il n’y a pas
d’accouchement sans douleur et il
arrive souvent que le négatif
travaille pour le positif selon la
célèbre logique dialectique. Ainsi,
quoi qu’on puisse en penser, plus
rien ne sera comme avant dans la vie
intellectuelle antillaise après
l’affaire Confiant et nos
interventions réciproques.
[plus rien ne
sera comme avant dans la vie
intellectuelle antillaise
après l’affaire
Confiant]
La première chose qui
me fait plaisir, dans ton texte,
c’est qu’il me donne raison.
J’annonçais, en effet, que vous, mes
détracteurs martiniquais, ne pouviez
répondre que dans les insultes et
attaques ad hominem, car vous
n’aviez pas le choix. De telles
attaques visent à faire taire ou à
déconsidérer celui qui intervient
dans le débat public, afin de
détourner l’attention des vrais
problèmes qu’il pose. Avec tes
propos d’une violence inouïe, tu
illustres donc parfaitement mon
point de vue. La deuxième raison de
mon contentement c’est que, depuis
la parution de ton texte, je reçois
de nombreux courriers de
Martiniquais que je ne connais pas
forcément, m’encourageant à
continuer et m’affirmant que j’ai
posé les vrais problèmes auxquels
ils sont confrontés et que certains
d’entre vous essayez de masquer. Je
ne m’attendais pas à cela et j’en
suis profondément touché. La
troisième raison, plus triviale, est
que tu m’as fait gagner mon pari.
L’autre jour, en
pêche de nuit avec des amis, le
poisson ne mordant pas, nous
discutions de cette grave « affaire
Confiant ». Et nous nous demandions
qui serait le premier, parmi mes
détracteurs, à ouvrir le « bal des
sauterelles » expression que nous
avons trouvée en mer, sous le ciel
étoilé de Port-Louis. J’avais parié
une bouteille de rhum que ce serait
toi.
Mais sans doute
devrais-je expliciter ce que
j’entends par « bal des
sauterelles ». Je fais référence
évidemment à la formule de
Saint-John Perse « la sauterelle
verte du sophisme ». Je trouve que
bien souvent, pour des raisons
structurelles liées à la manière
dont, depuis l’abolition de
l’esclavage, nous Antillais avons
investi l’espace politique, la
pratique du débat public, mises à
part certaines exceptions, a
toujours eu une tournure
sophistique. (Il se pourrait que la
sophistique, notamment en Grèce
ancienne, exprimât la naissance
encore erratique du politique et de
l’espace public démocratique. Il
serait intéressant d’analyser le
rapport qu’ont eu les anciens
esclaves avec le politique au
lendemain de l’abolition de
l’esclavage au XIX° siècle, ce qu’a
commencé de faire Jean-Pierre
Sainton dans sa thèse Les nègres
en politique). L’espace public
politique, dans son abstraction
nécessaire, étant aussi un rapport
fondamental à la loi et à la raison,
il y aura toujours une différence
forte entre le peuple sociologique
et le peuple politique, et cela
partout, ce qu’a du mal à comprendre
tout nationalisme, étant une
idéologie qui établit une égalité
étroite entre identité culturelle et
identité politique. Mais nos
sociétés étant issues du
colonialisme et de l’esclavage, le
rapport à la loi demeure
problématique et pas seulement en
Haïti, dans l’ensemble des pays
ex-colonisés de même. Aussi, même
quand nous votons et participons à
la vie politique ou que nous
intervenons dans l’espace public,
notre rationalité demeure errante et
le champ du débat public attirera
toujours un vol de sauterelles
vertes. Ton texte, L’impudeur,
en a tout à fait l’allure. Car, en
vérité, tu es incapable d’argumenter
pour montrer que Raphaël Confiant a
eu raison de traiter de la sorte
Serge Bilé, Serge Harpin et les
Juifs. Je suis un médiocre
intellectuel comme tu le dis dans
ton texte (« La pauvreté
intellectuelle de Jacky Dahomay »)
et tu as tout à fait raison. Je
n’écris pas de livres et ne suis
qu’un modeste professeur de
philosophie, heureux et fier de
l’être. Mais comme Socrate — celui
qui n’écrivait pas — et qui
déclarait partout qu’il n’avait
qu’une seule certitude « qu’il vaut
mieux subir l’injustice plutôt que
de la commettre », je ne supporte
pas l’injustice d’où qu’elle vienne
y compris des miens. La différence
entre toi et ceux qui comme moi tu
qualifies de « névrosés de la
morale » est donc de nature
éthique et c’est là pour moi
l’essentiel. Ma médiocrité
intellectuelle n’altère pas mon sens
moral. C’est toute la différence
entre un médiocre qui se sait tel et
un autre qui ne sait pas qu’il
l’est. Ce deuxième cas est le comble
de la médiocrité.
Tu as donc raison de
souligner ma pauvreté
intellectuelle. Je le reconnais
modestement moi qui n’ai aucune
réponse toute faite face aux graves
problèmes que connaissent nos pays
antillais. C’est que ayant abandonné
mes études de philosophie pour
militer durant de nombreuses années
aux côtés de paysans guadeloupéens
et plus largement dans le mouvement
anticolonialiste, ce n’est que vers
la quarantaine que j’ai repris mes
études de philosophie et ai passé
l’agrégation. Je n’ai guère eu le
temps, durant cette période, de lire
ni d’écrire. C’est l’histoire et je
ne regrette rien comme je l’ai écrit
par ailleurs. Mais j’ai appris au
cours de cette expérience à détester
les théories intellectuelles creuses
qui ne vont jamais rapidement à
l’essentiel. De même que ce
papillonnage intellectuel qui
caractérise beaucoup d’entre nous,
vol superficiel comparable à celui
des sauterelles. Et c’est ma
déception de cette pratique
militante, les errements dans
lesquels nous sommes tombés de même
que mon expérience haïtienne et
l’incertitude quant à notre avenir,
qui m’ont convaincu de revenir à la
pratique de la philosophie, Pour
comprendre ce qui nous était arrivé.
En conséquence, mon cher Dédé, je
pense avec mes tripes et déteste
l’inauthenticité, même si je
conserve un côté lourd voire
scolaire comme tu dis. Car si tu as
la légèreté et la fraîcheur
des feuilles aiguisées des cannes
agitées par du vent, il arrive que
ce que j’écris porte quelques traces
de la pesanteur des cannes coupées.
On peut tromper
beaucoup de gens longtemps mais on
ne peut pas tromper tout le monde
indéfiniment. On peut s’intéresser à
ma personne ce qui, je l’avoue, n’a
pas grand intérêt ayant atteint un
âge où, comme beaucoup d’hommes
antillais, je tente de négocier avec
ma prostate le retard de l’heure
fatidique du filao qui nous attend
là-bas. (J’espère que ce ne sera pas
le Père La Chaise !). Que vous vous
amusiez de ma personne n’est que feu
de paille. Cela passera. Ce qui
restera, ce sont les graves
questions que je pose en ce moment.
Et notre génération ayant en quelque
sorte failli, pensons aux
générations futures. C’est pour
elles que j’écris. D’autres, je
l’espère, interviendront de façon
plus pertinente ou plus
fondamentale. Mon seul rôle, en ce
moment, est de faire du « frai ».
Quand nous, pêcheurs, voulons
attirer le poisson qui refuse de
mordre, nous faisons du « frai »
massivement pour l’obliger à sortir
de son trou, quitte à le rendre fou
en quelque sorte. Mais il arrive que
nous rentrions bredouilles quand le
poisson refuse de mordre. Dans ce
débat antillais qu’on veut ouvrir
(car les Antilles ne connaîtront
aucune évolution politique positive
sans une véritable Renaissance
intellectuelle) je fais du « frai »
en attendant que le bon poisson
morde c’est-à-dire que des
intellectuels, meilleurs que nous,
interviennent positivement dans
l’intérêt collectif de nos peuples.
Car je continue de rêver à une autre
vie intellectuelle pour nos pays.
L’originalité de notre histoire et
l’étroitesse de nos espaces communs
peuvent favoriser l’intensité de
débats fructueux pouvant contribuer
au renouvellement de la philosophie
politique au plan mondial.
[Passer de
peuples sociologiques à peuples
politiques nécessite un travail que nous
n’avons pas fait ou avons mal fait.]
Il faut reconnaître
tout de même que les propos violents
de Raphaël Confiant et les dérives
de nos nationalistes expriment
indirectement un mal profond. Nous
avons raté le train des
décolonisations du XX° siècle, en ce
moment nous ne savons pas trop quoi
penser concernant le destin de nos
peuples et l’arrogance des pays
dominants vis-à-vis des pays dominés
continue de nous heurter à juste
titre. Il me semble — (et j’aurai
bien aimé échanger à ce sujet, ce
qui n’est plus possible désormais
avec toi) que même quand nous
participons à la vie politique, même
quand nous avons adhéré à la loi
d’Assimilation de 1946 et participé
au vote du 7 décembre 2003 ou que
nous élaborons des projets
d’évolution statutaire
(indépendance, autonomie, assemblée
unique) — que nous passons à côté de
notre cri politique. C’est que, chez
nous, le politique est mal né (en
Haïti aussi peut-être). Nous posons
en termes administratifs ou
statutaires ce qui devrait relever
de la prise de conscience de notre
destin politique de sociétés
déterminées par une histoire bien
particulière. Passer de peuples
sociologiques à peuples politiques
nécessite un travail que nous
n’avons pas fait ou avons mal fait.
C’est surtout accéder à une
volonté générale dans toute sa
dimension publique, pouvant
définir une souveraineté. Et ce
n’est qu’après qu’une transcription
administrative ou statutaire, quelle
qu’elle soit, pourrait avoir lieu.
Et si nos peuples ne veulent pas de
l’indépendance, pourquoi ne pas
penser un contrat politique
(ce qui requiert la liberté)
d’intégration avec la république
française qui devra bouger elle
aussi en reconnaissant sa diversité
culturelle ? (Je parle ici d’intégration
et non d’assimilation au sens
où on utilise ce terme quand on
pense l’intégration de la France à
l’Europe). Mais cela ne sera
possible qu’avec une société civile
forte, un espace public digne de ce
nom permettant le passage de la
spontanéité culturelle à la
dimension réflexive du politique.
Dans tous les cas, ces idées étant
encore confuses, elles ne pourront
être examinées ou réfutées que dans
une pratique autre du débat, se
déroulant bien au-dessus de tout vol
de sauterelles publiques.
On se plaint souvent
de notre jeunesse qui ne
s’intéresserait qu’à la
consommation. Au lieu de mettre tout
sur le dos du colonialisme,
demandons-nous ce que nous avons
fait. Avec nos pratiques
universitaires et intellectuelles
telles qu’elles vont, il y a de quoi
détourner les jeunes de la vie de
l’esprit. Souvent nous nous
contentons de tropicaliser des
pensées à la mode en France en
croyant faire preuve d’originalité
nationaliste. Notre université qui
aurait dû briller dans toute la
région s’apprête, si triomphe ce
« pouvoir universitaire » que
certains d’entre vous réclament
dangereusement, à fabriquer des
étudiants idéologisés mais
analphabètes intellectuellement.
Bref, il arrive que
ce soit des « tacs-tacs » qui
mordent les premiers, avant les bons
poissons, attirés par le « frai ».
Nous nommons ainsi une race de
petits poissons sans intérêt que
nous rejetons à la mer. Mais la
pêche, c’est comme un pari. Il
arrive que les gros poissons ne
mordent pas. Loin de moi, mon cher
Dédé, l’idée de te comparer à un « tac-tac ».
Ce n’est pas très poétique et peu
digne de ta si vénérable personne.
(Pardonne-moi de continuer à
t’appeler Dédé, c’est une habitude
prise depuis Bordeaux même si tu
n’as été que mon condisciple et non
mon ami). Si je ne peux dire que tu
joues le rôle de « tac-tac » dans le
débat actuel, avouons tout de même
qu’en te précipitant ainsi, avant
d’autres, dans le « bal des
sauterelles » comme une danseuse
ingénue, tu confirmes là une
étourderie, un manque de jugement,
ce qui correspond très bien à cette
appellation par laquelle je t’ai
généreusement baptisée :
« l’inénarrable Dédé Lucrèce ».
Adieu, mon cher Dédé,
c’est tout.
Jacky DAHOMAY
Post scriptum : Ton texte étant
rendu public, il se peut que des
étudiants le lisent. Je ne peux donc
laisser passer, souci pédagogique
oblige, ce que tu laisses entendre
de Heidegger. Que Heidegger ait été
nazi, cela ne fait guère de doute
aujourd’hui. Mais à l’intérieur de
l’idéologie nazie, il y avait des
différences voire des divergences.
Carl Schmitt était plus proche de
Hitler que ne l’était Heidegger
lequel, comme beaucoup d’autres, ne
partageaient pas les choix
extrémistes du chef, notamment la
solution finale. De même que tous
les néo-nationalistes antillais ne
sont pas d’accord avec toutes vos
bêtises. Il me semble important de
comprendre comment les républicains
de Weimar ont échoué face à la
montée du national-socialisme
allemand. Les raisons en sont
complexes et multiples mais, au plan
strictement philosophique, deux
grands intellectuels en portent la
lourde responsabilité. Deux débats
essentiels ont eu lieu : l’un
opposant Carl Schmitt à Kelsen,
théoricien du positivisme juridique
et là, Kelsen a échoué. L’autre,
opposant dans les années trente, à
Davos précisément, Heidegger à
Cassirer, républicain néo-kantien.
Là aussi, Cassirer a échoué. Les
grands intellectuels allemands,
surtout d’origine juive (et
notamment l’étudiante et maîtresse
de Heidegger, Hannah Arendt)
commencèrent à fuir l’Allemagne.
Heidegger proposait une relecture du
kantisme, affirmant que c’est
l’imagination donc l’ « esthétique
transcendantale » qui fonde la
Critique de la Raison pure. En
effet, pour l’auteur de Sein und
Zeit, il était important, dans
la pure tradition du romantisme et
du nationalisme allemands, de faire
prévaloir l’irrationnel et d’opérer
une critique de la raison. Cette
prévalence de l’irrationnel, si je
lui reconnais une pertinence en art
et en littérature, m’a toujours
semblé suspecte en politique. Voilà
pourquoi je défends avec force
l’usage public de la raison, surtout
pour nos pays.
Ce
qui est étrange, c’est que des
intellectuels français aient été
tant marqués par Heidegger. Même
moi, je le fus, à Bordeaux,
marxiste-léniniste et heideggerien.
Ce qui rapproche ces deux
philosophies politiques, c’est leur
anti-démocratisme et leur volonté de
délitement du politique.
Aujourd’hui, c’est Carl Schmitt le
chouchou des intellectuels parisiens
d’extrême gauche. Tout cela est
inquiétant. J’ai eu l’opportunité de
discuter, il y a une quinzaine
d’années de cela, avec le
sympathique Dominique Janicaud,
grand heideggerien français
aujourd’hui malheureusement décédé.
Nos désaccords étaient grands. C’est
que, à mon humble avis, il faut
restituer les débats philosophiques
dans leur contexte historique
déterminé. Ce n’est que si l’on
comprend l’enjeu politique des
débats secouant la République de
Weimar que l’on saisit le sens des
énoncés philosophiques de l’époque.
Au moins mon militantisme
m’aura-t-il permis de fréquenter la
philosophie de cette manière. Reste
à savoir ce qui explique
l’engouement des intellectuels
français pour Heidegger. J’émets
timidement l’hypothèse que le
« délitement du politique » porté
par la pensée de Heidegger (et
critiqué par Hannah Arendt) a
rencontré un impensé ou un
refoulement du politique chez des
intellectuels français, fussent-ils
communistes ou socialistes. Ce qui a
été refoulé ou impensé dans la
philosophie politique française est
ce qui menace l’identité politique
française même : l’histoire de la
France esclavagiste et coloniale
dans nos régions. La France est
rattrapée aujourd’hui par son
histoire impériale dans la
revendication de reconnaissance des
citoyens originaires des ex-colonies
et on ne peut être qu’outré de voir
comment ton ami Confiant traite les
« négropolitains » ! A la décharge
de Confiant on peut dire que s’il
existait chez nous un débat
intellectuel authentique, cet
écrivain qui ne manque pas de
qualités littéraires, n’eût pas
dérivé de la sorte. Et si beaucoup
d’intellectuels français font bloc
contre les lois mémorielles, il
s’agit de cela aussi. Il est
d’ailleurs intéressant de noter
comment un Michel Foucault étudiant
les pratiques d’enferment et de
domination qui se mettent en place
au XVII° siècle, ne s’intéresse
guère à l’usage concret de ces
pratiques dans les colonies
d’Amérique.
Bref, tout
cela est sans doute affaire de
spécialistes de philosophie
politique, ce que tu n’es pas en
vérité, étant sociologue de
formation si je m’en souviens bien.
Mais l’un des premiers à avoir
alerté l’opinion à ce sujet, est un
des maîtres de la sociologie
française, Pierre Bourdieu (agrégé
de philosophie par ailleurs). Il a
écrit naguère un livre à sur cette
question. Si ce n’est pas de ta
faute d’ignorer la profondeur du
débat philosophique à ce sujet (on
ne peut pas être spécialiste en
tout) au moins aurais tu dû avoir la
décence de te taire au lieu de faire
croire que je raconte n’importe quoi
et plutôt que de reprendre sans
discernement, dans un ultime bond
kafkaïen et pathétique d’insecte
vert, une certaine vulgate
intellectuelle parisienne défendant
Heidegger.