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Intention, méthode et résultats :

 

De la vie chère au respect, de la justice à l’émancipation, des revendications au changement de société, le mouvement antillais actuel recouvre des enjeux de plus en plus difficiles à circonscrire. Or, entre les objectifs nobles d’une redéfinition des valeurs et des fonctionnements de notre société, et la procédure mise en œuvre que l’on observe actuellement, on trouve des paradoxes qui méritent notre vigilance. Selon un adage de prudence, l’enfer n’est-il pas pavé de bonnes intentions?

 

Méditer L’histoire

Le lexique, les symboles, les références de méthodes politiques, la fantasmagorie de l’héroïsme révolutionnaire qui émaillent les discours actuels évoquent une histoire dont on néglige les ombres pernicieuses.

Dans ce « ils » qui nous ont exploités, trahis,empoisonnés, dans cette marche du peuple qui doit abolir les individus pour n’avoir plus qu’une seule voix, dans ces actions où des gens se sont autoproclamés représentants du peuple, parce qu’ils sont les têtes pensantes, s’octroyant le droit d’engager des actions de force au nom du bien commun, (en consultant au préalable les citoyens, on risquait de perdre du temps ?) ; dans les discours polyphoniques où la sagesse humaniste masque difficilement un ressentiment insurrectionnel, on éprouve des saveurs de déjà vu, de troublantes similitudes.

Ce n’est pas la première fois qu’un peuple humilié par la gabegie des prédateurs suscite des meneurs audacieux, disposés aux grands idéaux, exaltant des promesses sociales et patriotes pour mettre un terme à la corruption des puissants et rendre sa dignité au peuple. Chaque fois, la majorité modérée de gens que ces discours enthousiasment ne s’attend pas à la brutalité, interprétant l’expression des colères comme un élan dynamique et encourageant, et se laisse surprendre quand le scénario bascule , pour découvrir que nécessité d’action et symbolique du bouc hémissaire désinhibent les freins de la légalité et justifient rapidement des exactions xénophobes. La facture de ces mutations s’avère alors très lourde.

On pourrait croire que la mémoire nous préserve de commettre deux fois les mêmes erreurs, ou que les situations ne sont pas comparables, mais l’expérience historique montre qu’il n’en est rien : les mêmes causes reproduisent les mêmes effets, dans un processus indépendant des spécificités culturelles. De la Bastille à Port au prince, de Téhéran à la campagne cubaine, les bons et généreux pères du peuple ne tardent pas à devenir ignobles parce qu’au départ on a voulu, par impatience, compenser par la force la paresse ou les nuances des consciences individuelles. Alors, chaque fois qu’on parle au nom de la nation en slogans dualistes et que la fin justifie les moyens, la générosité populaire effectue inconsciemment une dérive totalitaire et conduit à de graves désillusions.

Si pour l’heure nous sommes loin de ces considérations théoriques et alarmistes, force est de constater que l’élan de notre mouvement de grève n’est pas si démocratique qu’il le prétend, à moins que l’on confonde cette notion avec le populisme. L’énergie des manifestants ne saurait compenser le fait que le mouvement n’est pas né de choix individuels volontaires d’arrêter le travail, qu’il opère des obstructions illégales et qu’il a court-circuité les procédures institutionnelles de dialogue. Les appels à l’unité populaire se font précisément parce qu’une grande partie de la population n’était pas du tout prête à se priver de salaire et de ravitaillement.

 

anticiper les écueils

Il est d’ores et déjà très clair que des contradictions de fond altèrent les chances d’aboutissement favorable de ces démarches

Si le mouvement aspire à la coopération et la solidarité, si ses revendications sont justes et indéniablement légitimes, elles s’expriment néanmoins de manière frontale selon une approche profondément dualiste, dans un langage où bourdonnent distinctement le défi, l’agressivité, la rancune… N’est-il pas improbable que la véhémence accouche de la fraternité ?

Nous gagnerions à modérer certains discours, car si l’administration française a beaucoup de mal à saisir nos réalités, nous négligeons peut-être aussi son point de vue, ce qui génère des malentendus difficiles à dissiper. Par exemple, lorsque les forces de l’ordre chargées d’assurer la protection et la continuité de l’état de droit sont perçues comme une invasion répressive, quand les barrages sauvages qu’elles devaient dissoudre finissent par tuer un militant et qu’on y voit encore sa responsabilité, n’y a-t-il pas là une incohérence regrettable qui rompt le dialogue ? imaginons qu’un reportage dépeigne certains profiteurs tropicaux de prestations sociales, pour répondre au scandale des « derniers maîtres » : des français pourraient nous considérer ingrats de critiquer l’état providence en dépensant négligemment l’argent public « sous les cocotiers », et accorderaient volontiers la requête des indépendantistes antillais…

Et si c’est la véritable confrontation qui s’installe, nos démonstrations n’impressionnent-elles pas que nous-mêmes ? tandis que les services de renseignements doivent s’informer activement sur la capacité de la diaspora antillaise à relayer le mouvement en France, nous restons isolés dans un département éloigné avec une capacité de s’imposer par la force tout à fait illusoire. Le manque de réponse au conflit peut être dû à la négligence, mais une hypothèse encore pire serait d’avoir instrumentalisé nos départements pour tester certains procédés de crise, comme ce fut le cas lorsque l’actuel président, alors ministre de l’intérieur, avait attendu que les voitures brûlent dans les banlieues avant de les «karcheriser».

Comment obtiendra-t-on une aide sincère, durable et sérieuse de la part d’un état dont on dénonce chaque jour l’hypocrisie, les manquements, le mépris ? Comment requérir auprès d’institutions que l’on désavoue ? Parviendrons-nous à obtenir à la fois le soutien financier et l’émancipation, le divorce et la pension alimentaire ? Comment déplorer notre dépendance aux financements extérieurs et affirmer en même temps notre capacité à l’autogestion ? à l’évidence, la question encore tue de l’autonomie nous place dans une situation tout à fait ambiguë et précaire au regard des revendications salariales. Mais une fois l’adversaire commun liquidé, il se pourrait bien que les antillais, dans un sentiment de trahison et d’abandon, se déchirent entre révolutionnaires et conservateurs, car la bourgeoisie est rarement trotskiste, quand il faudra momentanément faire face à une perte d’acquis.

Certes, nous n’en sommes pas là, quoique l’évolution statutaire ait été évoquée dès la conférence de M. Jégo, mais toujours est-il que la réponse de la France ne saurait être satisfaisante sur le plan économique : nos prétentions à l’augmentation du niveau de vie ne vont-elles pas à contre courant de la crise générale, tandis que de loin la Martinique a le plus haut revenu de la Caraïbe, et que la France vient d’être épinglée pour son endettement excessif ? Les fonctionnaires des finances devront bien reprendre d’une main ce qu’on aura promis de l’autre, ou bien l’inflation absorbera les augmentations ; peut-être les gains permettront-ils à peine d’éponger le coût de la crise (mais l’honneur sera sauf et nous aurons fait un pas dans notre affirmation), peut-être que la mise en difficulté des petits exploitants et la ponction dans les finances publiques locales, en affaiblissant ces acteurs, renforcera paradoxalement le pouvoir des grands groupes, mais il est plus probable que la démarche s’asphyxie plutôt que de servir de modèle au reste du monde, malgré les flatteries de M. Bezancenot et les rêves de marquer l’histoire de certains animateurs du mouvement, tout simplement parce que les révolutions qui ont réussi se sont déroulées dans des phases de forte croissance qui en ont assumé l’effort, et non à l’aube d’une récession majeure.

 

envisager des perspectives.

Finalement, les révolutions triomphantes ont initié des démarches novatrices et inédites, et non reproduit des tactiques déjà usées ; elles ont agi dans des structures de société nettement plus collectives et simples que la nôtre, et nous avons oublié la souffrance intense qu’elles ont engendré mais que nous ne sommes pas prêts à vivre. Pour aboutir à une véritable nouvelle donne, nous devrions compter sur d’autres types d’efforts plutôt qu’entrer dans des conflits beaucoup trop simplistes pour correspondre à la complexité du monde moderne, et qui, partout sur la planète, renforcent les rancoeurs, suscitent de nouvelles tentatives plus radicales, amènent l’insécurité et une précarité croissante à l’opposé des objectifs. Certes, nous sommes loin de la Palestine, mais en manquant de bienveillance et de véracité dans le dialogue et dans certains de nos mobiles, nous risquons un résultat médiocre. (d’ailleurs, puisqu’on évoque cette contrée, le fils du charpentier de Nazareth n’a pas résolu le cas de son peuple dominé par l’envahisseur romain en bagarrant avec eux : il a dépassé la question en les réunissant tous sous le signe d’une identité universelle, tout comme c’est en tant que Chrétien que Luther King prépara la route d’Obama…)

Donc, il est possible de penser différemment le problème, et c’est là le vrai progrès de cette crise : que nous apprenions à moins consommer plutôt que de vouloir plus de richesses ; que nous défrichions nos raziés pour y racheter une autonomie alimentaire, que nous en sortions munis d’une conscience politique plus mûre et plus impliquée, que nous convoquions à nouveau les valeurs de solidarité, de courage, d’honneur et de respect qui encadraient la vie de ce pays il n’y a pas si longtemps. Evolution statutaire, rapprochement géographique à l’espace caraïbe, investissements américains, fonctionnaires antillais libérés par l’allègement des instances civiles remplaçant progressivement les métropolitains de passage, chacun est libre d’imaginer notre évolution, mais contrairement aux manuels qui laisseraient penser que tout a changé le 14 juillet 1789, une véritable révolution, d’envergure historique s’effectue dans un travail de fond et une durée à l’échelle de l’histoire.

F.Cuvillier

 


 

Certes, les voleurs en cravate qui font des profits honteux sur le dos de leurs semblables qu’ils méprisent, méritent notre contestation déterminée, légitime et loyale. Mais la surenchère des revendications nous décrédibilise, ainsi que les dérives à connotation ethnique.

 

Après tout, dans une planète en crise où la plupart des hommes vivent moins bien que nous, pouvons nous espérer obtenir des avantages qui nous permettraient de continuer à consommer frénétiquement, dans nos arrogants 4x4 climés, avec notre « bling bling » ?

 

Peut-on cracher sur ceux à qui l’on demande l’aumône, par des paroles de division quand nous avons besoin de solidarité, quand les comportements voraces et prédateurs se manifestent sous toutes les couleurs de peau ?

 

Finalement, nos orgueilleuses démonstrations de force ne fatiguent que nous-mêmes, et nous pourrions laisser les jérémiades de victimes et nous prendre vraiment en main : n’est ce pas la société de consommation qu’il appartient à chacun de boycotter ? en nous concentrant sur nos besoins réels, ne serions-nous pas moins malheureux, et riches d’une indépendance paisible ?

 

Ce qui a fait l’efficacité de Césaire, c’est sa véracité ; l’impact de Gandhi, ses actes purs, Luther King transforma le monde par des paroles bienveillantes, Mandela eut le courage assumé du sacrifice, tandis que le modèle populiste du poing levé, vociférant, plonge les peuples dans les dérèglements guidés par une colère aveugle plutôt que des valeurs fondatrices de civilisation.

 

Nous confondons modernité, progrès et matérialisme, et cette confusion fait souffrir tous les hommes, y compris riches et puissants. Tant que nous resterons dans les schémas compétitifs destructeurs du passé, nous ne changerons pas vraiment ce monde qui a un intense besoin d’unité, de coopération, de détachement.

 

Cette transformation débute par l’éducation de la conscience individuelle, responsable, lorsqu’elle se traduit en actions exemplaires, fondées par le désir enthousiaste de servir, de parfaire son devoir, ce qui est bien plus exigeant que de dénoncer les manquements, mais peut néanmoins s’accomplir gratuitement dans chaque foyer, sans attendre le soutien des autorités.

 

Il ne sera pas non plus inutile de veiller à l’instruction politique de nos futurs citoyens, afin qu’ils se souviennent des cadres exacts du droit de grève qui s’exerce dans le respect de la population, sans le mêler à des pratiques douteuses qui vont jusqu’à priver les enfants de leur droit d’instruction… De même, comprendront-ils qu’une démocratie cohérente ne peut voter une politique libérale, pour réclamer ensuite des mesures socialistes, et peut-être comprendront-ils qu’on ne peut favoriser à la fois l’individualisme net d’impôts et les prestations étatiques : ils auront alors une perception plus autonome et étendue des réalités.

 

F.Cuvillier


Et la morale de l’histoire ?

 

Les puissants qui demandent le calme pour négocier donnent finalement raison aux adeptes de la violence, puisqu’on ne réagit vraiment qu’après des évènements criminels. Malheureusement, chacun s’est conduit en confirmant les préjugés de l’adversaire. Parmi les responsables du conflit, combien se targuent de prier le Seigneur, ou s’inscrivent dans une laïcité héritière des valeurs chrétiennes, pour bafouer impunément ces principes par la vanité égoïste, le mensonge cupide ? L’église est-elle une usine à pardonner le péché (du) capital, un pressing dominical pour l’ordure hebdomadaire ? On ne déplore pas la bassesse humaine pour en justifier la perpétuation, et l’on croirait par moments régresser à l’époque barbare de la vengeance quand on érige en principe de justice la loi du talion afin de légitimer les abus des uns par la scélératesse des autres. Cette perversion ne facilite pas la résolution du conflit, mais en révèle une cause profonde : notre incurie éthique, plus longue à soigner que la plus longue des grèves, plus difficile à isoler qu’une caste d’ennemis, plus entremêlée qu’un lyannaj.

« Négocier » ne fonctionne bien que sur une base de confiance véridique, et l’on dispute inutilement, quand on est persuadé que l’autre est un menteur ou un imbécile. Comment accomoder de grands idéaux à la complexité technique du système établi, si l’on généralise de grossiers préjugés ? L’intelligence, la bêtise, l’honnêteté ou la méchanceté ne sont-elles pas à peu près identiques dans toutes les catégories humaines ? Or ce simulacre de dialogue n’est qu’un rapport de force méprisant et sans égard pour l’équité. Des deux côtés d’ailleurs. On n’a guère craint l’indignité de renvoyer aux autres la responsabilité des conséquences, ni la honte de se révéler ainsi parfaitement irresponsable. Peut-on déplorer les dérives violentes en scandant tous les jours des slogans diviseurs, ou regretter les devantures fracturées après des semaines de sourde oreille ?

 

Cette violence n’est peut-être d’ailleurs qu’une moindre violence, une soupape théâtralisée pour crier sa colère, un défouloir pour éviter le pire. La police ou les déclarations officielles ont moins empêché une troisième nuit de vandalisme, que les exhortations bienveillantes de jeunes gens comme Malik et autres, parce que ces quelques poubelles et vieilles voitures brûlées n’étaient pour les témoins qu’un vaval assez gentillet en comparaison de l’immense et silencieuse pieuvre qui structure le fonctionnement de l’île, et qui dans son costume cravate bardé d’autorisations légales, reste une machine à déposséder d’une envergure incomparable à celle des minables larcins commis. Sauf que ses insidieux tentacules ne sont pas près de quitter les poches de chacun de nous, alors que les petits casseurs sont déjà menottés devant les juges. Comment la justice saisira-t-elle la pieuvre capitaliste ? traquera-t-on le monstre avec des gardes civils, pour un procès interminable de disputes stériles ?

On peut aussi s’y prendre tout à fait autrement, et l’éradiquer par une méthode adaptée à sa nature : contre un poison diffus et délétère, répandons l’antidote subtil d’une mise en pratique de la morale, par une éducation à la coopération amicale, par l’exemple de nos gestes nobles et non par des montages financiers que nous peinerons infiniment à mettre en œuvre, quand le subalterne touchera plus que son chef d’équipe, quand le salaire supérieur fera perdre des allocations, quand les produits régulés manqueront dans les rayons…

 

C’est peut-être un passage nécessaire, quoiqu’il en coûte ; pas rationnel sur le plan comptable, mais cohérent pour la symbolique collective. Sans doute ne pouvons-nous pas faire d’expérience par procuration, ni aboutir à la sagesse sans accomplir de tentatives hasardeuses. Comme un adolescent qui d’abord se débat et s’émancipe avant de renouer un dialogue serein, et qui, tant qu’on l’humilie de tous les chantages de l’autorité, reste sourd aux conseils. Parler d’adolescence de notre peuple, ce n’est pas le déconsidérer, mais reconnaître qu’il nous a fallu en moins d’un siècle survoler toutes les étapes de l’évolution, en partant de l’épouvantable handicap historique et de l’insularité. Il y a cent ans, le fonctionnement de l’île était loin d’être sorti des traits esclavagistes, tandis qu’ailleurs l’instruction obligatoire et l’industrie étaient en marche après des décennies de construction républicaine et deux millénaires d’élaboration culturelle. Césaire, en une seule vie d’homme, n’a-t-il pas franchi les deux seuils de la case misérable et du monde postmoderne ?

Une extraordinaire résilience, voilà ce qui caractérise les Antilles, mais il faudra encore du temps pour forger une véritable conscience autonome, comptant sur ses propres ressources pour se construire, pour que l’adolescent cesse de gémir inutilement de ses mauvais tuteurs et fasse sa propre vie. Les civilisations ont grandi à la sève de la morale puis périclité dès que cette racine vitale était corrompue., la raison des turpitudes de cette crise est notre décadence, mais cela indique un remède que nous pouvons appliquer sans revendications financières : l’éducation du peuple à la probité et la vertu, en commençant par adopter nous-même une attitude exemplaire.

F.Cuvillier