L' arbre et la forêt.*
A propos
de quelques polémiques récentes
par
Michel Giraud
Fallait-il répondre à la « somme
d'inepties » - comme les a nommées
le philosophe guadeloupéen Jacky
Dahomay dans la livraison du Monde
datée du 1er décembre dernier - à
laquelle se réduit le texte que
l'écrivain martiniquais Raphaël
Confiant a commis pour dire sa
compréhension de la présence de
l'humoriste Dieudonné à la récente
fête « Bleu Blanc Rouge » du Front
national? Oui, parce que jouer sur
le double sens, objectif et
dépréciatif, du mot «innommable»
pour désigner «les Juifs» ne peut
pas être pris pour une plaisanterie
et, plus largement, parce que
proférer des incitations à la haine
raciale (dans le cas présent, contre
«les Juifs» mais aussi contre «les Blancs») ne doit pas être
considéré comme l'expression d'une
simple opinion que l'on pourrait
discuter à l'instar de n'importe
quelle autre conviction. De tels
propos constituent tout simplement
un délit, ils n'appellent donc
qu'une condamnation absolue.
Mais, au-delà de cette
disqualification radicale, s'il faut
parler d'un tel forfait, il convient
de le faire comme en passant, à la
mesure du peu d'importance de celui
qui l'a commis. Car, à y insister
davantage, on court le risque de
prendre l'arbre de ce que certains
appellent, avec excès, « l'affaire
Confiant » pour la forêt des
crispations identitaires qui
émaillent de plus en plus souvent
les discours et les attitudes de
certaines élites intellectuelles et
politiques du monde antillais,
là-bas et ici, comme elles le font
hélas dans d'autres univers'. Cette
forêt prend sa racine unique dans la
pensée - disons plutôt: dans le
réflexe - d'une identité propre,
fermée sur elle-même me qui, en
dépit des dénégations dont parfois
elle s'affuble, ne peut être qu'excluante
parce qu'elle est exclusive.
On nous dit, comme une excuse, que
cette poussée identitaire n'est qu'une réaction au mépris qui l'a trop
longtemps précédée et qui continue
encore de se manifester. Mais, n'en
déplaise aux responsables de tant
d'organisations « communautaires »,
invoquer l'existence de fortes
discriminations à l'encontre des «Noirs», des «Juifs», des «Arabes», etc., dans la société française
ne suffira jamais - aussi avérée que
soit cette existence - à justifier
que les réponses que ces groupes
veulent légitimement opposer à ces
discriminations puissent
s'abandonner à quelque enfermement
identitaire que ce soit. Pour la
bonne et simple raison qu'une telle
médecine ne peut que renforcer et
étendre le mal qu'elle prétend
éradiquer. Le racisme sous ces
différentes formes, parce qu'il est
une négation de l'universalité de
l'humain, ne saurait, en effet, être
véritablement combattu qu'au nom de
principes universalisables et par
des mobilisations qui transcendent
toutes les « communautés ».
Certains, passés maîtres dans l'art
du double sens et de l'écran de
fumée, nous disent également que se
revendiquer' comme noir (ou juif ou
arabe) n'implique en rien une
volonté de se démarquer des autres!
Il convient de leur répondre, avec
la philosophe tunisienne Hélé Béji,
l'auteur de l'admirable
Désenchantement national, que « dans
toute proclamation de sa différence,
il y a une secrète conviction de
l'évidence de sa supériorité » et
qu'alors « la réclamation culturelle
de sa différence ne peut plus être
considérée comme une manifestation
du droit, mais comme une économie
masquée de la force'». Et, partant,
de refuser le consensus mou qui veut
aujourd'hui, dans un discours des
plus politiquement corrects, que la
revendication de chaque identité
particulière soit nécessairement
compatible avec les indispensables
exigences du tous vivre ensemble.
Car force est de constater qu'aussi
possible et même souhaitable que
soit cette compatibilité, elle n'a
rien d'automatique et qu'ainsi le
discours en question prend ses
désirs pour la réalité, plus
précisément qu'il prend pour
conclusion ce qui devrait faire
l'objet d'une question préalable:
comment et sous quelles conditions
établir l'harmonie que l'on a
imprudemment postulée et qui n'a
rien de préétabli?
Une question à laquelle les réponses
que l'on doit apporter supposent,
toutes, la volonté d'établir - sans
exclusive - un dialogue permanent
entre les traditions qui aujourd'hui
s'opposent, où l'on prendrait en
compte de manière raisonnée et
critique les différences de
celles-ci pour les dépasser. Ce
dialogue ne peut manquer d'être
conflictuel mais il ne fait sens
pour chacun de s'y engager qu'en
étant conscient qu'il a à apprendre
de l'Autre et convaincu que rien
n'est a priori - avant un libre
examen de la raison - non
négociable, donc en acceptant
l'éventualité d'importants
changements dans son propre credo,
qu'il soit majoritaire ou
minoritaire, bref en étant ouvert à
une dynamique de transformation
mutuelle au lieu de se complaire
dans des particularités, aussi
grandioses ou douloureuses
soient-elles.
Face à un tel défi, il est grand
temps, enfin, que les grands organes
d'information prennent une mesure
exacte de l'immense effet qu'ont sur
la situation ici évoquée les
messages qu'ils transmettent et les
analyses qu'ils proposent concernant
celle-ci. Les grands moyens de
communication tiennent, en effet,
trop souvent pour acquise
l'existence de « communautés » qui
ne sont que dans l'imagination d'un
petit nombre d'ambitieux qui ont
intérêt à faire croire à cette
existence. Ils tendent à mettre au
centre du débat publie les propos
les plus caricaturaux (ceux des
Dieudonné, Confiant, etc.). Ils
considèrent comme représentant une
opinion largement répandue des
personnages dont la représentativité
est faible. Ils ignorent avec
insistance que les nobles paroles et
les beaux actes de ces derniers ne
sont souvent que les habits d'une
farouche lutte pour le partage d'un
gâteau que Nicolas Sarkozy et les
autres chantres de la «
discrimination positive » ne leur
ont même pas encore véritablement
fait goûter3. En tout cela, ils
concourent à accélérer la
réalisation de discours
communautaristes dont on ne sait que
trop à quel point ils sont déjà des
« prophéties auto-réalisatrices ». Et
ils contribuent ainsi à la mise en
place du piège des alignements
communautaires, qui lorsqu'il se
refermera, s'il se referme, ne
laissera plus à chacun que le choix
de la barricade derrière laquelle il
devra se placer.
Michel Giraud, Sociologue, chercheur
au CNRS
1.En fait, ce
phénomène ne date pas d'hier aux
Antilles. Pour s'en tenir au seul
antisémitisme, il faut rappeler, par
exemple, qu'il y a déjà plus de
vingt ans l'hebdomadaire
martiniquais Antilla a publié tout
au long de deux longues années (août
1982-mai 1984) une série d'articles
s'en prenant violemment aux Juifs
(qui, elle-même, venait après une
non moins violente campagne
anti-Mulâtres développée, dès la fin
de 1981, dans ce magazine). Un
forfait dans lequel R. Confiant
était déjà impliqué, mais comme
comparse de son principal auteur,
aujourd'hui disparu. Sur l'ensemble
de cet événement, on peut se
reporter à l'analyse que j'en ai
faite dans un article paru dans la
revue Traces (1985, n° 11, p.
129-151): « Crispation identitaire
et antisémitisme: le cas d'Antilla
».
2. « Radicalisme culturel et laïcité
», Le Débat, 58, janvier-février
1990, p. 45-49.
3. On trouvera une illustration
tristement savoureuse de cette lutte
dans un communiqué de presse que
l'actuel président du collectif des
Antillais, Guyanais, Réunionnais,
Claude Ribbe, fit paraître le 16
décembre dernier, où il reproche au
Conseil représentatif des
associations noires de faire de
l'ombre audit collectif par une
action contre les propos racistes
tenus récemment par l'animateur de
télévision Pascal Sevran, qu'il juge
inconsidérée (au moins en ce qu'elle
est concurrente de la sienne). Le
Cran, dont certains des responsables
sont identifiés comme des «
Franco-Togolais » et des «
Franco-Béninois », est alors accusé
d'être constitué d'une « poignée
d'Africains racistes à rebours » et
de former « un mouvement nul de
plein droit puisqu'il s'appuie sur
un principe odieux et illicite,
celui de la discrimination en
fonction de la couleur de peau »!
Comme si, dans les mobilisations
évoquées, le problème ne résidait
pas dans le fait qu'elles soient «
communautaires » mais seulement dans
celui qu'elles sont « raciales » au
lieu d'être « culturelles » ou «
ethniques ».