Y a-t-il
un antisémitisme nègre ?

GAMMA/GAILLARDE-REGLAIN
L'écrivain martiniquais
Raphaël Confiant à Paris
en mars 1998.
|
par Raphaël
Confiant
Il y a quelques
années de cela, des milliers de
Martiniquais s’étaient mobilisés
afin d’occuper l’aéroport
international du Lamentin, le seul
de l’île, afin de s’opposer à
l’atterrissage de l’avion d’Air
France qui transportait un passager
qui n’était pas le bienvenu :
Jean-Marie Le Pen. Après 8h de vol à
travers l’Atlantique, cet avion fut
contraint de rebrousser chemin après
une brève escale technique en
Guadeloupe. Il y a quelques mois de
cela, des milliers de Martiniquais
se sont à nouveau mobilisés devant
le Palais de Justice de
Fort-de-France pour soutenir
Dieudonné qui avait été agressé aux
abords de son hôtel par deux jeunes
Israélites. L’humoriste était, en
effet, venu donner un spectacle dans
l’île. Aujourd’hui, la télévision
nous renvoie l’image de Le Pen,
Bruno Golnish et Dieudonné hilares,
se serrant les pinces dans les
allées de la fête
« Bleu-Blanc-Rouge » du Front
National.
Le ciel tombait sur la tête des
supporters martiniquais de
Dieudonné.
Pas sur la mienne. Je n’ai, en
effet, participé à aucune des deux
grandes mobilisations
susmentionnées. S’agissant de la
première, je considère que dans une
colonie, il n’y a pas lieu de faire
de distinguo entre les dirigeants de
la métropole car quand l’heure de la
négociation sera venue, il faudra
bien que nous discutions avec quel
que soit le président ou le régime
que les Français auront choisi. Les
nationalistes martiniquais
refuseraient-ils de s’asseoir à la
même table qu’un président français
d’extrême-droite démocratiquement
élu ? Remettraient-ils leurs
revendications indépendantistes aux
calendes grecques ? Impensable.
D’autre part, l’extrême-droite
n’était pas que je sache au pouvoir
en France lors des guerres
d’Indochine et d’Algérie, ni lors du
massacre de 90.000 Malgaches en
moins d’un mois lors de la grande
révolte de 1947, ni de celui de
20.000 Algériens à Oran le 8 mai
1945. Et ce n’est pas elle qui a
envoyé le GIGN massacrer les
indépendantistes kanaks dans la
grotte d’Ouvéa. Donc empêcher Le Pen
d’atterrir en Martinique, et pas
Chirac, Sarkozy, Bayrou ou Hollande,
n’a aucun sens du strict point de
vue de la revendication
nationaliste. Réflexion qui, à
l’époque, m’avait valu bien entendu
l’ire des grands défenseurs de « la
nation martiniquaise ». Mais
passons…Je n’ai pas non plus soutenu
Dieudonné lors de son agression
parce que je trouvais qu’au-delà de
cet incident inadmissible, tant
l’humoriste que ses supporters
martiniquais s’instrumentalisaient
les uns les autres. Du côté de
Dieudonné parce qu’il devenait
l’espace d’un procès une sorte de
« héros du peuple noir » à bon
compte ; du côté de ses supporters
parce qu’ils avaient le sentiment
d’accomplir là une grande action
anticolonialiste (sans en payer les
frais). J’ajoute que Dieudonné a
donné trois ou quatre spectacles à
la Martinique et que je n’ai assisté
à aucun d’eux.
Désorientés, les Martiniquais
cherchent donc à comprendre le sens
de la visite de Dieudonné à la fête
du Front National. La plupart n’ont
aucune explication à ce qui leur
apparaît être un non-sens. Ils sont
donc bien obligés de se tourner vers
la presse hexagonale qui, elle,
possède, à l’entendre, la clef du
mystère : Dieudonné serait le
grand-prêtre d’une toute nouvelle
secte, celle des antisémites nègres.
Son rapprochement avec Le Pen
s’expliquerait donc par une commune
détestation des Juifs. Bref, la
France serait gangrenée, surtout
dans ses banlieues, par un
inquiétant phénomène de résurgence
antisémite, non plus gaulois cette
fois, mais arabe et nègre. Et nos
grands analystes d’ajouter que si à
la rigueur, l’antisémitisme arabe
pouvait avoir quelque explication
(le sort inacceptable fait aux
Palestiniens), celui des Nègres, par
contre, était totalement
incompréhensible et infondé. Or,
qu’en est-il exactement ? Les Nègres
seraient-ils devenus subitement
antisémites et si oui, pourquoi ? Je
ne peux bien entendu répondre qu’à
mon seul niveau et je me garderai
bien de parler au nom de Dieudonné
ou de qui que ce soit. Je vois en
fait un phénomène qui se décline en
trois étapes : le malaise, la
stupéfaction et la colère. Malaise
d’abord quand au nom d’un prétendu
« crime contre l’humanité », on veut
me faire endosser l’Inquisition, les
pogroms, la rafle du Vel d’Hiv’ et
la Shoah. La notion de crime contre
l’humanité relève, à mon sens, de
l’escroquerie intellectuelle,
escroquerie qui a deux objectifs
très précis :
1. dissimuler le nom du coupable et
du même coup le dédouaner.
2. pousser tous les peuples du
monde, quels qu’ils soient, à se
sentir coupables dudit crime.
Car si l’on admet cette notion,
pourquoi ne pas alors parler de
« crime contre la société » quand on
a affaire à un tueur en série ? A ce
compte-là, tout le monde devrait se
sentir coupable des assassinats de
vieilles dames commis par Guy
Georges par exemple : le boulanger
du coin, l’instituteur,
l’infirmière, vous, moi. Soyons
sérieux ! De même qu’au niveau de la
société, un tueur en série est à
juste titre tenu pour responsable de
ses forfaits (et c’est bien pour
cela qu’il passe devant les
assises !), au niveau des nations,
ceux qui ont génocidé, esclavagisé
ou chambre-à-gazé doivent être eux
aussi désignés nommément. Je
compatis devant la souffrance juive,
je trouve que la Shoah est une
abomination, mais, désolé, je ne
m’en sens ni responsable ni
coupable. Et dans le même ordre
d’idée, les Indiens ne sont pas
responsables de l’esclavage des
Nègres ni les Chinois du génocide
des Amérindiens. Donc, oui, il y a
en tout premier lieu un énorme
malaise lié à cette notion
fallacieuse de « crime contre
l’humanité » qu’on cherche à nous
faire gober par tous les moyens.
Vient ensuite la stupéfaction. Quand
j’entends le président du CRIJF
déclarer au journal de FR3 que « le
monde civilisé doit se mobiliser
contre l’ Iran » ou tel ministre
israélien des affaires étrangères
énoncer bravement « Nous autres,
Occidentaux, nous ne pourrons jamais
nous entendre avec les Palestiniens
à cause de la mentalité arabe », je
ne peux m’empêcher de sursauter. Je
ne suis ni Perse ni Arabe, mais je
sais très bien, avec ce genre de
déclarations, dans quelle catégorie
quelqu’un comme moi se retrouve
classé : dans celle des
non-civilisés. Et moi de me dire :
mais comment un peuple qui a été
martyrisé pendant près d’un
millénaire par les Occidentaux
jusqu’à ce que ces derniers, de
guerre lasse si l’on peut dire,
invente « la solution finale »,
comment donc un tel peuple peut-il
aujourd’hui se réclamer de
la…civilisation et de l’Occident ?
Comment est-ce possible après Dachau
et Auschwitz ? Car l’antisémitisme
européen n’a-t-il pas fini par
éradiquer toute vie juive digne de
ce nom en Europe jusqu’à faire du
yiddish une langue morte ? N’a-t-il
pas obligé les Juifs à fuir l’Europe
pour se créer un « foyer national »
d’abord, puis un Etat dans lequel
ils pourraient enfin vivre
tranquilles, loin des Inquisitions,
pogroms, rafle du Vel d’Hiv’ et
autres chambres à gaz ? Car pour
autant que je sache l’idéologie
sioniste n’est pas née dans les
communautés juives du Maroc, du
Yémen ou d’Irak !
Malaise d’abord donc, stupéfaction
ensuite. Vient nécessairement le
temps de la colère. Colère devant
les images de centaines d’enfants et
de femmes froidement abattus, depuis
1948, à Gaza et en Cisjordanie.
Colère devant les maisons
dynamitées, les assassinats ciblés
de militants, l’emprisonnement de
dirigeants palestiniens dûment élus
par leur peuple. Colère devant le
soutien irréfragable de l’Occident à
Israël, quels que soient les crimes
perpétrés par ce dernier. Après
avoir « massacré l’homme partout où
elle l’a rencontré », selon
l’expression de Frantz Fanon dans
« Les Damnés de la terre », voici
qu’aujourd’hui l’Europe et son
rejeton étasunien se drapent dans la
toge de l’antiracisme et du
philosémitisme ! Il y aurait de quoi
sourire de cette posture si elle
n’était pas tout à la fois
outrecuidante et scandaleuse. C’est
comme si Guy Georges, libéré avant
terme, cherchait à faire la morale à
l’épicier du coin !
Enfin, je ne peux terminer sans
évoquer l’aspect martinico-martiniquais
de cette polémique : il y a une
vingtaine d’années, Aimé Césaire
avait inventé la notion de
« génocide par substitution » pour
décrire la situation de la
Martinique. Le chantre de la
Négritude dénonçait par là le
remplacement de la population
autochtone martiniquaise par des
populations venues d’ailleurs, cela
avec la complicité active de l’Etat
français. Aujourd’hui, la prédiction
de Césaire est en passe de se
réaliser : tous les domaines de la
vie martiniquaise sont désormais
entre les mains de non-Martiniquais
(administration, justice, médias,
économie etc.). Le seul et unique
domaine qui ne l’est pas encore est
celui de l’art, de la culture et de
l’intellectualité en général. D’où
l’offensive que mène actuellement
une bande de néo-colons pour faire
tomber cet ultime bastion en
cherchant à décrédibiliser ceux qui,
comme moi, refusent d’être génocidés
en douceur. Et quelles meilleures
armes pour terrasser ces
« refuzniks » que de les accuser
d’être racistes et antisémites ! Les
dix générations d’esclaves arrachés
à l’Afrique qui m’ont précédé
doivent se retourner dans leur
tombe.
(Et enfin, à la question posée dans
le titre de cet article à savoir « Y
a-t-il un antisémitisme nègre ? »,
je réponds qu’il y a en réalité un
mélange de malaise, de stupéfaction
et de colère. Qu’on appelle ça comme
on veut, ce n’est pas mon
problème !)
Raphaël CONFIANT
Publié le
02/12/06