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Entre l'imaginaire et le réel béké : des capitalistes « contrariés »

L'écrivain Patrick Chamoiseau entre dans le débat.

 

Ce reportage vous paraît-il refléter la réalité ?

 Disons qu'il accuse les traits les plus grossiers, les plus archaïques, d'un système globalement inacceptable. En tout cas, il met en exergue tous les symptômes de ce que l'on pourrait appeler d'un point de vue écologique une « fin d'espèce » .

 Pensez-vous que les Martiniquais complexent de ne pas avoir fait exploser ce système ?

 En ce qui concerne les békés, les Martiniquais sont dans ce que Glissant appelle « l'acceptation » et le « refus » ensemble. Leur système raciste est intégré à notre imaginaire comme une fatalité, un ordre des choses, que nous ne voyons presque plus, et que des visions extérieures comme celles-là nous rappellent délicieusement. Mais cette « fatalité » n'annule pas l'animosité diffuse qu'on aurait tort de sous-estimer. Disons que dans la mesure où nous ne nous sommes pas encore débarrassés de nos structures archaïques profondes, ils trouvent encore un restant d'oxygène. Lorsque nous aurons changé notre imaginaire et que naîtrons véritablement au monde de manière politique, les békés seront forcés de changer aussi, et de rentrer dans le réel du monde... Ils ne sont que le symptôme de notre archaïsme institutionnel, existentiel ou situationnel.

 Comment imaginez-vous que le système béké va évoluer ? Il a quatre siècles derrière lui, combien en a-t-il devant ?

 C'est une survivance archaïque qui n'a aucun avenir. Ne restera que son inscription dans le principe capitaliste qui, lui, peut rassembler au-delà de la peau, de la race, de la nation ou de la religion. Du point de vue capitaliste, le mulâtre ou le nègre affairiste est le frère le plus proche du béké affairiste. Alors, pour pratiquer l'écart déterminant, nous devons tout de suite commencer à contester de manière radicale l'idée même du capitalisme. Il nous faut changer de Martinique et de monde.

 - Les derniers maîtres du repentir! 

S'il existe encore des « derniers maîtres » en Martinique, c'est que, sans doute, existent aussi des derniers esclaves. Curieusement, ceux-ci n'ont jamais - sinon après 10 jours de grève générale, de cyclone ou de visite présidentielle - les faveurs de la « grande » presse de France. (Cette fois, il est question d'un documentaire qui mettrait en émoi toutes les composantes sociales de la Martinique parce qu'un béké y a avoué les raisons de la perpétuation de sa caste).

A l'issue de ce film, quel Martiniquais peut déclarer : « Je suis tombé des nues » , « Je ne savais pas que... » ? Aucun. Sauf le plus démagogue ou le plus idiot. Cette fois encore, l'aliénation atavique en une confiance garantie de la métropole nourricière ou de ses représentants, autant ancrée chez les « maîtres » que chez leurs « sujets » , a conduit à ces émois les premiers internautes. Cris du coeur jubilatoires pour des adeptes de plus en plus nombreux de l'interactivité émotionnelle et primaire.

Alors qu'ils osent à peine entrebâiller leurs portes aux médias locaux, les békés se sont fait piéger par un jeune journaliste blanc de France. Ils lui ont donné à la fois leur bon Dieu et leurs confessions. Mais voilà que, sacrilège, ce dernier n'a diffusé que les confessions. Et, comme toutes confessions, elles sont vérolées des péchés les plus inavouables.

Et maintenant, quelle pénitence auront-ils à supporter des téléspectateurs du monde ?

La révolution de leurs « sujets » ? La charge de plus en plus lourde d'une colonisation à l'agonie... ?

Gardons-nous avant ou après ce documentaire de vouloir écrire l'histoire.
R.R.