Lettre ouverte à
MM. les Présidents des Conseils Régional et
Général. Et à tous les élus de la
Martinique.
Par Patrick
Chamoiseau et Edouard Glissant
Les moments chaotiques sont souvent des
lieux de renaissance. Toute régénération
surgit toujours d’une perturbation. Plus la
perturbation est sévère, plus le
renouvellement qui s’ensuit est profond,
puissant, parfois jusqu’à la mutation. La
nature sait utiliser ses effondrements pour
expérimenter d’inédites vivacités : les
arbres ramènent de leur traumatisme une
haute vigueur et l’écosystème meurtri
s’ébroue pour redistribuer les possibles
d’une autre manière et en des intensités
variables.
En fait, le désastre ou
la crise sont aussi, et surtout, des
opportunités.
Quand tout s’effondre ou se voit bousculé,
ce sont aussi des rigidités et des
impossibles qui se voient bousculés. Ce sont
des improbables qui soudain se voient
sculptés par de nouvelles clartés. Ce sont
des interdits, des paresses, de stériles
habitudes qui lochent et appellent à se
faire soulager.
Ce qui est vrai pour le
monde naturel l’est aussi pour les cultures,
les peuples, les identités ou les
civilisations. Il serait absurde de ne
retenir de la crise que le gémissement ou le
frisson de crainte. Il serait dommage de
faire moins que le biotope le plus
élémentaire, moins que les animaux, pour
simplement restaurer l’ordre ancien que la
crise a défait. Comme si l’arbre plutôt que
de s’offrir aux nouvelles feuillées, aux
ramures impatientes, s’échinait à retrouver,
à regretter, celles qui ont suivi le vent.
Dans quelques jours, les jeunes pousses
seront là. Les oiseaux auront changé leurs
nids. Dès demain, l’entour sera frémissant
de germinations et de recommencements. Dans
toute crise un
maintenant
s’ouvre d’emblée.
An aprézan.
Aprézan profiter de
cette calamité pour assainir ce qui peut
l’être. Aprézan éclaircir. Aprézan
reconsidérer. Aprézan pérenniser une lumière
là où ruptures et brisures ont ouvert des
possibles. Toute renaissance est précieuse,
il n’en existe pas d’inutile ou de
dérisoire. Toute refondation émerge d’un
brouillard d’infimes reviviscences. C’est
peut-être l’aprézan de profiter de la
quasi-disparition des panneaux publicitaires
qui offusquaient nos paysages pour envisager
une réglementation plus restrictive. L’aprézan
d’enterrer tous les fils électriques qui
peuvent l’être. L’aprézan d’inciter aux
citernes domestiques, à l’énergie solaire…
C’est peut-être l’aprézan de revoir notre
rapport aux grands arbres, comprendre que
l’âge les remplit de mystère et de magie,
qu’ils font partie d’un patrimoine naturel
inestimable, et que tout arbre qui vit
longtemps s’entretient, se soigne, s’élague,
se nourrit, et qu’il ne tombe ou se démembre
que lorsqu’il est négligé. Même aprézan pour
les bords de mer ou des réorganisations
radicales peuvent être envisagées.
Mais l’aprézan plus
déterminant concerne l’agriculture,
singulièrement la banane. Cette production
constitue l’épine dorsale de notre étrange
économie. Une herbe, fragile, déracinable au
moindre coup de vent, qui est à l’origine de
l‘infestation de nos sols et des nappes
phréatiques, bourrée de pesticides, et dont
l’équation commerciale est quasi nulle en
ces temps d’exigeantes qualités
alimentaires. Les champs se sont couchés et
les appels de détresse se multiplient, se
font écho pour mieux s’exagérer et réclamer
l’aide supplémentaire, la subvention de
plus, l’énième secours additionnel. Ces
clameurs expertes sont bien compréhensibles
car, dit-on, des milliers de personnes
dépendent de ce produit. Mais
ces milliers de
personnes méritent plus de considération que
ne leur accordent ceux qui se contentent
d’héler à subventions.
Ceux qui par là-même reproduisent le cycle
infernal de la dépendance qui assiste un
produit sans futur, du secours qui perpétue
un système pernicieux. Il n’y a pas d’aprézan
dans ces compassions-là. A force de répondre
à l’urgence on oublie l’essentiel. On oublie
surtout ce que toute politique conséquente
n’ignore pas :
que rien n’est jamais plus urgent que
l’essentiel.
C’est au nom de ces
milliers emplois, toutes ces désespérances,
qu’il faudrait oser l’aprézan décisif :
penser, imaginer, se projeter,
désirer un futur.
Quitte à être massivement subventionnés,
quitte à recevoir des tombereaux de secours
bienveillants, pourquoi les affecter au seul
réamorçage du cycle de la dépendance ?
Pourquoi ne pas en faire le souffle d’une
renaissance en les affectant à une
restructuration déterminante ?
Pourquoi ne pas préciser un aprézan à court,
à moyen et long terme pour s’éloigner de
l’agriculture pesticide pour une agriculture
raisonnée, raisonnable, ouvrant à
une agriculture
totalement biologique ?
Pourquoi ne pas définir un aprézan
d’apurement des sols et de reconversion qui,
en moins de vingt ans, rapprocherait la
Martinique de cette fameuse globalité
biologique (Martinique
bleue, Martinique pure,
Terre de
régénération et de santé,
Terre de
nature et de beauté…)
que nous ne cessons de
proposer depuis une décennie et que d’autres
auprès de nous envisagent déjà.
1000 km2 cela peut se
saisir, se ressaisir, cela peut se nettoyer,
se maîtriser, se soumettre à une volonté
claire, une
intention globale
qui nous ferait renaître et surtout naître
au monde.
Aprézan.
Edouard
GLISSANT.
Patrick
CHAMOISEAU.