QUAND LES MURS
TOMBENT
Contre une
Identité nationale
mise en carte.

GALAADE
Institut du
Tout-monde
Une première
version de ce texte
a paru, en extraits
ou pour sa presque
totalité dans les
journaux et sur le
net, à partir du 28
août 2007. Elle
avait pour but de
contribuer au débat
qui allait s’ouvrir
à propos de la
création en France
d’un ministère de
l’ immigration, de
l’intégration, de
l’Identité nationale
et du co-développement.
Les auteurs du texte
n’ont pas cru
pouvoir rester
silencieux devant ce
qu’ils considèrent
comme une atteinte à
la liberté de
l’esprit et à
l’épanouissement de
l’être. La présente
édition se présente,
au delà des
circonstances qui en
ont décidé, comme
une analyse critique
de la notion
d’identité, de ses
aléas et de sa
nécessité.

Une des richesses
les plus fragiles de
l’identité,
personnelle ou
collective, et les
plus précieuses
aussi, est que
d’évidence elle se
développe et se
renforce de manière
continue, nulle part
on ne rencontre de
fixité identitaire,
mais aussi qu’elle
ne saurait s’établir
ni se rassurer à
partir de règles,
d’édits, de lois qui
en fonderaient
d’autorité la nature
ou qui garantiraient
par force la
pérennité de
celle-ci. Le
principe d’identité
se réalise ou se
déréalise parfois
dans des phases de
régression (perte du
sentiment de soi) ou
de pathologie
(exaspération d’un
sentiment collectif
de supériorité) dont
les diverses
« guérisons » ne
relèveraient pas,
elles non plus, de
décisions préparées
et arrêtées, puis
mécaniquement
appliquées.
Essayons d’approcher
cette multiplicité
complexe, jamais
donnée comme un
tout, ni d’un seul
coup, que nous
appelons identité.
Un peuple ou un
individu peuvent
être attentifs au
mouvement de leur
identité, mais ne
peuvent en décider
par avance, au moyen
de préceptes et de
postulats. On ne
saurait gérer un
ministère de
l’identité. Sinon la
vie de la
collectivité
deviendrait une
mécanique, son
avenir aseptisé,
rendu infertile par
des régies fixes,
comme dans une
expérience de
laboratoire. C’est
que l’identité est
d’abord un
être-dans-le-monde,
ainsi que disent les
philosophes, un
risque avant tout,
qu’il faut courir,
et qu’elle fournit
ainsi au rapport
avec l’Autre et avec
ce monde, en même
temps qu’elle
résulte de ce
rapport. Une telle
ambivalence nourrit
à la fois la liberté
d’entreprendre et,
plus avant, l’audace
de changer.
Identité
nationale.
En Occident et
d’abord en Europe,
les collectivités se
constituent en
nations, dont la
double fonction fut
d’exalter ce qu’on
appelait les valeurs
de la communauté, de
les défendre contre
toute agression
extérieure et, si
possible, de les
exporter dans le
monde. La nation
devient alors un
État-nation, dont le
modèle peu à peu
s’impose et définit
la nature
fondamentale des
rapports entre
peuples dans le
monde moderne. La
communauté qui vit
en État-nation sait
pourquoi elle le
fait, sans jamais
pouvoir le figurer
par postulats et
théorèmes, c’est la
raison pour laquelle
elle exprime cela
par des symboles
(les fameuses
valeurs), auxquels
elle prétend
attribuer une
dimension
« d’universel ». Une
telle organisation
est au principe des
conquêtes
coloniales, la
nation colonisatrice
impose ses valeurs,
et se réclame d’une
identité préservée
de toute atteinte
extérieure et que
nous appellerons une
identité racine
unique. Même si
toute colonisation
est d’abord
d’exploitation
économique, aucune
ne peut se passer de
cette
survalorisation
identitaire qui
justifie
l’exploitation.
L’identité racine
unique a donc
toujours besoin de
se rassurer en se
définissant, ou du
moins en essayant de
le faire. Mais ce
modèle s’est aussi
trouvé sinon à
l’origine du moins à
la mise en oeuvre
des luttes
anticolonialistes,
c’est dans la
revendication d’une
identité nationale,
héritée de l’exemple
du colonisateur, que
les communautés
dominées ont trouvé
la force de
résister. Le schème
de l’État-nation a
ainsi multiplié dans
le monde. Il en est
résulté bien des
désastres.
D’une telle suite
d’évidences, ou de
lieux communs, nous
pouvons conclure de
deux façons. D’abord
que les nations
nouvellement
apparues, ou qui ont
changé de régime, ne
progressent que
difficilement vers
une conception de la
nation qui ne soit
pas liée à un
impératif
identitaire rigide
et exclusif. Il nous
semble que seule
l’Afrique du Sud
libérée de
l’apartheid a
exprimé la nécessité
d’une organisation
volontairement
métisse, d’un idéal
de l’échange, qui
ne serait pourtant
pas régi par
des décrets ou des
arrêtés ministériels,
et où les Noirs, les
Zoulous, les Blancs,
les Métis, les
Indiens, pourraient
vivre ensemble, sans
dominations ni
conflits : la
vocation d’une
identité relation,
qui irait plus loin
qu’une simple
juxtaposition
d’ethnies ou de
cultures, qu’on
appelle maintenant
un
multiculturalisme.
D’autre part, que
c’est seulement dans
le cas où
l’État-nation est
menacé dans son
existence, qu’on
voit la nécessité de
l’identité nationale
se forger pleinement
comme outil de
défense (et décider
alors qui est
traître ou non à la
nation) ou comme
ferment de
rassemblement, sans
qu’il soit pourtant
besoin de légiférer
sur cette identité.
Mais comment croire
aujourd’hui que la
nation française est
ainsi menacée, mise
en danger, et que
les flux de deux ou
trois cent mille
immigrants illégaux
en provenance des
pays pauvres
d’Afrique
constitueraient le
noyau dur de cette
menace ? Il nous
semble que la parade
organisée contre ces
flux reflète avant
tout une
préoccupation
d’ordre idéologique
plutôt que de
confort économique
ou pratique, ou de
santé sociale.
Nous entendons dire
d’un jeune prodige
de la direction
d’orchestre qu’il
serait né dans un
garage : ses parents
auraient été presque
des SDF et des
immigrants,
relevables peut-être
de ces arrêtés
d’expulsion. On nous
assure que le jeune
garçon tombé d’une
fenêtre en tentant
de fuir la police
d’immigration était
l’un des meilleurs
élèves de sa classe.
La France
renoncerait-elle
froidement, au nom
d’une idée fixe
d’identité, ou
essaierait-elle de
porter une illusoire
régulation, à tout
cela, soudain,
inappréciable, et à
terme, enrichissant,
que la diversité,
l’imprévu et les
fécondités du monde
seraient
susceptibles de lui
apporter ?
Faire-Monde.
Ainsi en plein 21ème
siècle, une grande
démocratie, une
vieille République,
terre dite des
« Droits de
l’Homme », rassemble
dans l‘intitulé d’un
ministère appelé en
premier lieu à la
répression, les
termes :
immigration,
intégration,
identité nationale,
co-développement.
Dans ce
précipité, les
termes
s‘entrechoquent,
s’annulent, se
condamnent, et ne
laissent en finale
que le hoquet d’une
régression. La
France trahit par là
une part non
codifiable de son
identité, un des
aspects
fondamentaux,
l’autre en est le
colonialisme, de son
rapport au monde :
l’exaltation de la
liberté pour tous.
C’est vrai que
l’espace
démocratique est un
champ de forces
antagonistes
extrêmement
virulent. Que ce
moins mauvais de
tous les systèmes,
demande une
attention de tout
instant, et comme
une vigilance de
Guerrier. C’est vrai
aussi que nous avons
abandonné l’idée
d’une progression
rectiligne de la
conscience humaine,
et appris que
régression et
avancée sont
comme
indissociables : là
ou s’intensifie la
lumière, l’ombre
s’approfondit tout
autant. C’est vrai
enfin, que le 21ème
siècle est ce moment
où le monde achève
de faire monde
sous les auspices
consternants du
libéralisme
économique –– cette
virulence
capitaliste qui
investit l’esprit de
liberté pour le
dénaturer dans une
structure qui
précipite les forts
et les faibles, ceux
qui possèdent et
ceux qui n’ont rien,
ceux qui peuvent et
ceux qui ne peuvent
pas, dans la géhenne
grande ouverte du
« Marché ». La mise
en système de
l’esprit de liberté
n’est plus la
liberté. C’est un
émiettement de tous,
qui expose chacun,
seul et démuni, à
l’appétit du
monstre.
C’est vrai enfin que
dans ce marché
ouvert, ce
« monde-marché »,
ce
« marché-monde »,
les dépressions
entre pénurie et
abondance suscitent
des flots
migratoires
intenses, comme des
cyclones qu’aucune
frontière ne saurait
endiguer. Sapiens
est par
définition un
migrant, émigrant,
immigrant. Il a
essaimé comme cela,
pris le monde comme
cela et, comme cela,
il a traversé les
sables et les
neiges, les monts et
les abîmes, déserté
les famines pour
suivre le boire et
le manger. Il
n’est frontière
qu’on n’outrepasse.
Cela se vérifie
sur des millions
d’années. Ce le sera
jusqu’au bout
(encore plus dans
les bouleversements
climatiques qui
s’annoncent) et
aucun de ces murs
qui se dressent tout
partout, sous des
prétextes divers,
hier à Berlin et
aujourd’hui en
Palestine ou dans le
Sud des États-Unis,
ou dans la
législation des pays
riches, ne saurait
endiguer cette
vérité simple : que
le Tout-Monde
devient de plus en
plus la maison de
tous – Kay toutt
moune –, qu’il
appartient à tous et
que son équilibre
passe par
l’équilibre de tous.
Mur et Relation.
La tentation du mur
n’est pas nouvelle.
Chaque fois qu’une
culture ou qu‘une
civilisation n’a pas
réussi à penser
l’Autre, à se penser
avec l’Autre, à
penser l’Autre en
soi, ces raides
préservations de
pierres, de fer, de
barbelés, de
grillages
électrifiés, ou
d’idéologies closes,
se sont élevées,
effondrées, et nous
reviennent encore
avec de nouvelles
stridences. Ces
refus apeurés de
l’Autre, ces
tentatives de
neutraliser son
existence, même de
la nier, peuvent
prendre la forme
d’un corset de
textes législatifs,
l’allure d’un
indéfinissable
ministère, ou le
brouillard d’une
croyance transmise
par beaucoup de
médias qui,
délaissant à leur
tour l’esprit de
liberté, ne
souscrivent qu’à
leur propre
expansion, à l’ombre
des pouvoirs et des
forces dominantes.
Ainsi le mur peut-il
être subreptice ou
officialisé, discret
ou spectaculaire.
La notion même
d’identité a
longtemps servi de
muraille : faire le
compte de ce qui est
à soi, le distinguer
de ce qui tient de
l’Autre, qu’on érige
alors en menace
illisible, empreinte
de barbarie. Le mur
identitaire a donné
les éternelles
confrontations de
peuples, les
empires, les
expansions
coloniales, la
Traite des nègres,
les atrocités de
l’esclavage
américain et tous
les génocides connus
et inconnus. Le côté
mur de l’identité a
existé, existe
encore, dans toutes
les cultures, chez
tous les peuples,
mais c’est en
Occident qu’il s’est
avéré le plus
dévastateur, sous
l’amplification des
sciences et des
technologies. Le
monde a quand même
fait Tout-Monde. Les
langues, et les
cultures, les
civilisations, les
peuples, se sont
quand même
rencontrés,
fracassés,
mutuellement
embellis et
fécondés, souvent
sans le savoir ou le
manifester.
La moindre
invention, la
moindre trouvaille,
s’est toujours
répandue chez tous
les peuples à une
vitesse étonnante.
De l’usage de la
roue aux pratiques
de la culture
sédentaire. Le
progrès humain ne
peut pas se
comprendre sans
admettre qu’il
existe un côté
dynamique de
l’identité, et qui
est celui de la
Relation. Là
où le côté mur de
l’identité renferme,
le côté Relation
ouvre tout autant,
et si, dès
l’origine, ce côté
s’est accordé aux
différences comme
aux opacités, cela
n’a jamais été sur
des bases humanistes
ni d’après le
dispositif d’une
morale religieuse
laïcisée. C’était
simplement une
occasion de survie :
ceux qui duraient le
mieux, qui se
reproduisaient le
mieux, avaient su
pratiquer ce contact
avec l’Autre :
compenser le côté
mur par la rencontre
du donner-recevoir,
s’alimenter sans
cesse ainsi : à
cet échange
où l’on se change
sans pour autant se
perdre ni se
dénaturer.
C’était donc aussi
une occasion de
poésie, là où
l’être-dans-le-monde
grandit
l’être-en-soi. La
beauté est
inséparable du
mouvement des
humanités, de leur
quête infatigable.
La nécessité des
identités s’inscrit
dans un tel contact
et un tel échange.
C’est l’inaptitude à
vivre le contact et
l’échange qui crée
le mur identitaire
et dénature
l’identité. L’ultime
refus du contact et
de l’échange
viendrait du miroir
que l’on brise pour
ne plus se voir
soi-même. Commencer
à refuser de voir
l’Autre entame ainsi
un procès de
fermeture à
soi-même. L’idée que
l’on peut
« soutenir » de soi
ne peut s’élaborer
que dans le rapport
à l’Autre, la
présence au monde,
dans l’effervescence
des contacts et des
changes, non dans
des préceptes a
priori, ou
gendarmés.
Le côté mur de
l’identité pouvait
rehausser de
quelques splendeurs
ces tribus, ethnies,
peuplades ou nations
qui étaient
confrontées à la
nature hostile, à la
violence de toute
vie qui s’acharne
dans d’égoïstes
subsistances. Il a
pu s’affirmer, pour
des groupes humains
isolés ou
dominateurs, par des
mythes fondateurs,
par des Histoires
nationales, des
lignées verticales
(formant de
sourcilleuses
généalogies), mais,
à mesure que le
monde s’est ouvert à
la présence de tous,
que la conscience
même la plus
obscurcie s’est
retrouvée dans
l’existence
inévitable de tous
(qu’il fut par
exemple clair que
l’abondance d’ici
est le plus souvent
à l’origine d’une
pénurie de là, que
la misère d’ici ne
saurait laisser
vivre la plénitude
de là), c’est le
côté relationnel de
l’identité qui est
apparu le mieux
viable. Par lui on
comprend que nul
n’échappe aux éclats
du Tout-Monde, et
que ce n’est là ni
confusion ni
abandon. Que les
murs et les
frontières tiennent
encore moins quand
le monde fait
Tout-Monde et qu’il
amplifie jusqu’à
l’imprévisible le
mouvement d’aile du
papillon.
Le côté mur de
l’identité peut
rassurer. Il peut
alors servir à une
politique raciste,
xénophobe ou
populiste jusqu’à
consternation. Mais,
indépendamment de
tout vertueux
principe, le mur
identitaire ne sait
plus rien du monde.
Il ne protège plus,
n’ouvre à rien sinon
à l’involution des
régressions, à
l’asphyxie
insidieuse de
l’esprit, à la perte
de soi.
L’Imaginaire
libre.
Les murs qui se
construisent
aujourd’hui (au
prétexte de
terrorisme ou
d’immigration
sauvage ou de dieu
préférable) ne se
dressent pas entre
des cultures, des
civilisations, ou
des identités, mais
entre des
pauvretés et des
surabondances,
des ivresses
opulentes mais
inquiètes et des
asphyxies sèches.
Donc : entre des
réalités qu’une
politique mondiale,
dotée des
institutions
adéquates, saurait
aménager ou
atténuer, voire
résoudre, quant aux
contradictions
qu’elles nourrissent
entre elles.
Les murs qui
s’élèvent ainsi
raidement contre les
misères du monde se
dissolvent
curieusement devant
les immigrations de
capitaux, les
déferlements
émotionnels de la
finance, les hordes
de marchandises
conquérantes, les
peuplades de
technologies
imposées et de
services qui
standardisent à
grands flots, et qui
nourrissent à sens
unique de très
invisibles voracités
libérales. Soudain
serviles, les mêmes
murs semblent alors
saluer au passage
ces puissances qui
n’arborent plus
d’estampilles
nationales, qui
n’élisent plus leur
langue, qui vont à
visage découvert
mais indistinct
anonyme et uniforme,
qui couturent toutes
les géographies de
leur propre système
de frontières.
Ce qui menace les
identités
nationales, ce n’est
pas les
immigrations, c’est
par exemple
l’hégémonie
étasunienne établie
sans partage, c’est
la standardisation
insidieuse prise
dans la
consommation, c’est
la marchandise
divinisée,
précipitée sur
toutes les
innocences, c’est
l’idée d’une
« essence
occidentale »,
déprise des autres,
ou d‘une
civilisation exempte
de tout apport des
autres, et qui
serait par là-même
devenue non
humaine. C’est
l’idée de la pureté,
de l’élection,
divine ou non, de la
prééminence, du
droit d’ingérence,
en bref c’est le mur
identitaire au cœur
de l’unité-diversité
humaine.
La rengaine du choc
des civilisations
est ici lamentable.
Les civilisations se
connaissent, se
frottent, se
changent et
s’échangent
de manières
conscientes ou
inconscientes depuis
des milliers
d’années. Les
archéologies
culturelles, voire
même identitaires,
ne révèlent que des
strates qui
s’emmêlent sans fin,
se nourrissent, se
regardent, se
fécondent,
« s’émulsionnent ».
L’ « Occident » est
en nous, et nous
sommes en lui. Il
est en nous par les
voies de la
suggestion, de la
sujétion, de la
domination directe
ou silencieuse. Mais
il est aussi en nous
par ces valeurs
qu’il a portées au
plus haut et
peut-être jusqu’à
exaspération
(Raison,
individuation,
droits de l’humain,
égalité
hommes-femmes,
laïcité,
citoyenneté…) et
qui étaient déjà en
germe dans toutes
les cultures, à des
degrés variables et
avec des nuances
infinies. Toutes les
cultures ont eu leur
projection
magico-mythique liée
à une démarche
rationnelle et
technique. Toutes
les cultures sont de
folie et de sagesse,
de prose et de
poésie. Toutes les
cultures sont de
pulsion
communautaire et de
participation
individuelle. La
domination
occidentale s’est
renforcée à partir
d’une brusque
extension et d’une
exaspération de ces
données : le ver
était dans le fruit,
– en créole : Sé
kod yanm qui maré
yanm : c’est la
liane que produit
l’igname qui permet
de l’attacher au
mieux.
Ainsi tout
conquérant est-il
secrètement conquis.
Tout dominant
s’abîme dans
l’alchimie de sa
domination même.
Prendre ouvre des
espaces à de toutes
secrètes emprises.
La force brutale et
aveugle livre celui
qui l’exerce à
d’imparables
faiblesses. En
prenant le monde,
l’Occident s’est
aussi fait prendre
par lui. Le
donner-recevoir aura
peut-être vaincu le
pillage rituel, du
moins dans
l’espérance future.
Au même ordre
d’idées, la grande
force des vaincus du
marché-monde est
d’avoir reçu en
ajoutement les
merveilles et les
ombres des
vainqueurs. Le plus
difficile étant, non
pas de rejeter
celles-ci, mais de
se défaire de leurs
stérilisantes
fascinations, et
c’est par un
imaginaire libéré,
par une poétique
clairvoyante du
Tout-Monde. Une
plénitude optimale,
loin des conquêtes,
des aigreurs, des
revanches ou des
soifs de
dominations, et qui
s’appelle
Mondialité. Par
là nous sommes
dans
« l’Occident », mais
aussi nous nous
orientons : nous
connaissons notre
Orient.
Mondialité.
La Mondialité
(qui n’est pas le
marché-monde) nous
exalte aujourd’hui
et nous lancine,
nous suggère une
diversité plus
complexe que ne
peuvent le signifier
ces marqueurs
archaïques que sont
la couleur de la
peau, la langue que
l’on parle, le dieu
que l’on honore ou
celui que l’on
craint, le sol où
l’on est né.
L’identité
relationnelle ouvre
à une diversité qui
est un feu
d’artifice, une
ovation des
imaginaires. La
multiplicité, voire
l’effervescence, des
imaginaires repose
sur la présence
vivifiante et
consciente de cela
que toutes les
cultures, tous les
peuples, toutes les
langues, ont élaboré
en ombres et en
merveilles, et qui
constitue l’infinie
matière des
humanités. La vraie
diversité ne se
trouve aujourd’hui
que dans les
imaginaires : la
façon de se penser,
de penser le monde,
de se penser dans le
monde, d’organiser
ses principes
d’existence et de
choisir son sol
natal. La même peau
peut habiller des
imaginaires
différents. Des
imaginaires
semblables peuvent
s’accommoder de
peaux, de langues et
de dieux différents.
Pour ne considérer
que des personnages
publics, connus de
tous, Mme Condoleeza
Rice par exemple
relève du même
imaginaire que M.
George W. Bush, et a
peu à voir avec M.
Mandela ou avec
Martin Luther King.
De même, nul ne
saurait faire
reproche, sous
prétexte de vague
solidarité politique
ou raciale, aux
personnes
visiblement venues
d’ailleurs, par
exemple à peau
basanée ou sombre,
qui accompagnent M.
Nicolas Sarkozy :
elles sont plus
identiques à lui
qu’à n’importe quoi
d’autre. Le « Même »
joue au caméléon. Le
Divers tout aussi
bien confond les
rigidités
identitaires,
bouleverse à
tout-va, et rejette
les certitudes
sélectives au rang
de fragiles partis
pris de l’esprit.
Les arts, les
littératures, les
musiques et les
chants fraternisent
par des voies
d’imaginaires qui ne
connaissent plus
rien aux seules
géographies
nationales ou aux
langues
orgueilleuses dans
leur à part. Dans la
Mondialité (qui
est là tout
autant que nous
avons à la fonder),
nous n’appartenons
pas en exclusivité à
des « patries », à
des « nations », et
pas du tout à des
« territoires »,
mais désormais à des
« Lieux », des
intempéries
linguistiques, des
dieux libres qui ne
réclament peut-être
pas d’être adorés,
des terres natales
que nous aurons
décidées, des
langues que nous
aurons désirées, ces
géographies tissées
de matières et de
visions que nous
aurons forgées. Et
ces « Lieux »,
devenus
incontournables,
(nous ne pouvons
nous en distraire,
mais nous ne pouvons
pas non plus en
faire le tour
comme par une
graphie irréparable,
ni les enfermer dans
des murailles),
entrent en relation
avec tous les Lieux
du monde. Le
chatoiement de ces
Lieux ouvre sur
l’insurrection
infinie des
imaginaires libres :
sur cette
Mondialité.
Hasards et
nécessité des
identités.
Ces bouleversements
dans les
sensibilités ne
résultent pas
d’embrouillaminis ou
de confusions, ni ne
les provoquent.
Ce n’est pas parce
que l’exaspération
de l’idée d’identité
nationale a produit
tant de dénis de
justice et de
liberté dans les
rapports historiques
de peuples à peuples
qu’il faut que cette
identité soit vouée
à disparaître tout à
coup : aucune
collectivité,
irons-nous jusqu’à
dire aucune
communauté,
privilégiée ou
démunie dans le
monde, ne saurait
renoncer à ce
qu’elle croit être
ses vocations
nationales, qui ont
aussi produit tant
de somptueuses
élévations de
l’esprit et tant
d’inventions, ou
suscité tant de
sacrifices. Ce que
nous voyons, c’est
qu’aujourd’hui toute
identité collective
est ouverte, ne se
soutient que dans
son rapport au
monde, n’a d’avenir
que dans cette
ouverture. La nation
n’est plus un
château fort, son
intérêt dans la
perspective du
Tout-monde ne se
calcule plus au seul
court-terme.
Aujourd’hui,
l’identité nationale
ne peut plus être à
racine unique, sinon
elle s’étiole et se
raccourcit. La
nation qui au
contraire s’amplifie
et se partage, du
même coup réaffirme
sa place, mais non
pas hégémonique,
dans le monde.
Elle ne rugit plus,
elle chante à
présent.
Ce n’est pas parce
que les identités
relation sont
ouvertes qu’elles ne
sont pas enracinées.
Mais la racine n’est
plus une fiche,
an chouk, elle
ne tue plus autour
d’elle, elle trace
(qu’on le veuille ou
non, qu’on
l’emmuraille ou
qu’on la
conditionne) à la
rencontre d’autres
racines avec qui
elle partage le suc
de la terre. Comme
il y a eu des
États-nations, il y
aura des
Nations-relation.
Comme il y a eu des
frontières qui
séparent et
distinguent, il y
aura des frontières
qui distinguent et
relient, qui ne
distinguent que pour
relier. Cet augure
ne méconnaît pas les
terribles
concurrences
modernes des nations
entre elles, et non
plus les désastres
perpétrés par les
guerres d’intérêts,
de religions, de
contrôles des
matières premières
ou des énergies
fossiles, soutenues
par des empires ou
des sectes. Il
suppose simplement
que le temps viendra
où le désir de
dominer, de dicter
sa loi, de mener son
empire, la fierté
d’être le plus fort,
l’orgueil de détenir
la vérité, seront
considérés comme
un des signes les
plus sûrs de la
barbarie à l’oeuvre
dans l’histoire des
humanités. Par
delà les imminences
de ses survies,
sociale ou politique
ou économique ou
sécuritaire, une
grande nation
désormais sait cela
et devine ce
mouvement du monde.
Ce n’est pas parce
que l’échanger mène
souvent au changer,
que tous et chacun
iraient se diluer
dans un
trou-bouillon où
s’égareraient et
s’étoufferaient les
identités,
s’effaceraient les
différences. Changer
en échangeant c’est
s‘enrichir au haut
sens du terme et non
pas se perdre. Il en
est ainsi pour un
individu comme pour
une nation.
Ce n’est pas parce
qu’une communauté
accueille des
étrangers, consent à
leurs différences,
même à leurs
opacités, qu’elle se
dénature ou risque
de périr. Elle
s’augmente au
contraire, et se
complète ainsi. Elle
donne de l’éclat à
ce qu’elle est, à ce
qu’elle a, comme à
ce qu’elle devient,
et elle offre cet
éclat qui de
s’offrir reçoit.
Dans les histoires
des sociétés, aucun
métissage n’a donné
lieu à
dégénérescence, des
Gallo-romains aux
Brésiliens. Et
pas une des
créolisations
survenues dans le
monde n’a conduit à
l’effacement pur et
simple d’une de ses
composantes. Il
y a tant de
présences dans une
ronde de tambours,
tellement de langues
dans un chœur de
reggae ou une phrase
de Faulkner,
tellement
d’archipels dans une
volée de jazz. Et
combien d’énormes
rires de libération,
de jubilation, quand
tout cela se
rencontre.
Il y a tant de
Divers dans
l’énergie de cette
unité qui pour nous
et avec nous
fréquente
l’incertitude,
confronte
l’imprévisible, vit
le tremblement du
monde.
Une communauté a
ainsi le droit de se
« maintenir
unique », si ce
désir (ou cette
peur) la lancine.
Sauf qu’elle ne
saurait légiférer
sur ce maintien, ni
le mettre en lois.
L’identité n’est
vivable et ne se
continue que si elle
procède d’une
naturalité du corps
collectif, libre de
contraintes éditées.
Nous ne saurions
concevoir un
ministère de
l’Identité nationale
dévoué par exemple à
un métissage
systématique, ou à
des mélanges
imposés, pas plus
que nous
n’accepterons ce
même ministère voué
à l’intégrité d’une
supposée nature ou à
la prétendue
transparence de la
culture de la
nation, ce que seuls
des régimes
dictatoriaux ont
délibérément
entrepris d’établir.
En vérité, les
rapports d’identité
sont
inextricablement
liés aux rapports
avec le monde, ce
qui fait leur
richesse souvent
indéchiffrable. Nous
fréquentons ce
précieux sentiment :
que l’identité
serait un mystère à
vivre, à vivre au
plus large, à vivre
au mieux ouvert, et
que c’est de vivre
ce mystère qui
ferait que l’on vit,
et qu’on se sent
exister.
De la Repentance.
Face à de tels
renversements, il y
a des équilibres
économiques, des
aléas sociaux, des
exigences de
politique intérieure
à inventer,
maintenir ou
réparer. Les flux
incontrôlables
d’immigration, à
partir des pays
pauvres vers les
pays les plus
riches, peuvent être
équilibrés par un
grand nombre de
mesures qui ne
seraient pas à
caractère tranchant,
immédiat et
irrévocable : par
exemple,
l’entreprise
délibérée et
proclamée d’une
stabilisation juste
de l’économie
mondiale, la
taxation des
migrations de la
finance,
l’imposition des
grands pays
pollueurs, le
rétablissement des
revenus des matières
premières des pays
du sud, le transfert
systématique des
technologies,
partout où cela
serait possible,
dans le respect des
imaginaires des
peuples, et la
constitution
patiente, obstinée,
d’un réseau nord-sud
de commerce durable
équitable,
l’exigence d’une
Constitution de
progrès social
valable en tous
lieux, opposable
partout,
l’établissement pour
les plus démunis et
les plus affamés
d’un droit de
citoyenneté ou de
multi citoyenneté
valable en tous
lieux, opposable
partout… Autant
d’utopies dont il
serait absurde de se
moquer tout
simplement. Il y a
là de quoi donner
une âme au Fonds
monétaire
international, à la
Banque mondiale, à
l’Organisation
mondiale du
commerce. De quoi
imaginer des
institutions neuves
qui regarderaient
vraiment le monde.
Il y a là quelques
principes d’une
grande politique
pour une nation
riche et
privilégiée, qui de
les défendre
publiquement et de
les étudier dans
leur détail, et de
commencer à les
mettre en pratique,
se grandirait. C’est
à chacun de mesurer
son degré de
prudence, l’éclat de
son audace, la
hauteur de sa vue.
Mais c’est l’affaire
de tous de s’ouvrir
à ces possibles.
Car la folie serait
de ne sonner que la
vieille partition,
de prétendre
inverser ou arrêter
net par des seuls
oukases le mouvement
des immigrations.
Elles suivent les
lignes de forces et
de contre forces du
monde, les chocs et
les ruptures des
solidarités
antagonistes, les
abîmes et les crêtes
du resserrement
commun à même nos
touffailles
d’injustices. Dans
le mot
« immigration »
il y a comme un
souffle vivifiant.
Le migrant met en
contact des
différences, qui
sont la nourriture
la plus vivace des
identités. L’idée d’« intégration »
au contraire est
une verticale
orgueilleuse qui
réclame hautainement
la désintégration
préalable de ce qui
vient vers nous, et
donc
l’appauvrissement de
soi. Tout comme
l’idée de tolérer
les différences
qui se dresse sur
ses ergots pour
évaluer l’entour et
qui ne se défait pas
de sa prétention
altière. Le co-développement,
de même, ne
saurait être mis en
œuvre comme un
prétexte destiné à
apaiser d’éventuels
comparses
économiques, afin de
pouvoir expulser à
objectifs
pré-chiffrés, et
humilier chez soi en
toute quiétude. Le
co-développement ne
vaut que par cette
vérité simple :
nous sommes sur la
même yole. C’est
la barque
ouverte.
Personne ne saurait
se sauver seul.
Aucune société,
aucune économie.
Aucune langue n’est,
sans le concert des
autres. Aucune
culture, aucune
civilisation
n’atteint à
plénitude sans
relation aux Autres.
Ce n’est pas
l’immigration qui
menace ou appauvrit,
mais la raideur du
mur et la clôture de
soi. C’est pourquoi
nous nous sommes
levés pour que les
Histoires nationales
s’ouvrent aux
réalités du monde.
Pour qu’aussi les
mémoires nationales
verticales puissent
s’enivrer du partage
des mémoires. Pour
que les fiertés
nationales puissent
s’alimenter à la
reconnaissance des
ombres comme des
lumières de leur
histoire. C’est
pourquoi nous disons
encore que la
repentance, dont
nous entendons
parler, ne peut pas
se demander ni se
réclamer, (nous ne
voyons d’ailleurs
pas qui la
demanderait : pour
les esclavages, pour
les génocides ou les
holocaustes, pour
les colonisations,
il s’agit à chaque
fois de mettre
l’Histoire à plat et
de conjoindre les
mémoires, et non pas
pour qui que ce soit
de battre sa
coulpe), mais qu’elle
peut se recevoir et
s’entendre. La
haute conception des
choses du monde
n’est jamais béate,
orgueilleuse,
fermée. Elle est
d’abord faite de
tremblements, et
c’est de tremblement
en tremblement
qu’elle s’élève sur
les degrés d’un
éclairant retour de
conscience.
L’idée de repentance
tend à diminuer
celui qui la
réclamerait, mais
elle grandit celui
qui peut la mettre
en oeuvre. Il
faut craindre une
pauvreté de
conscience quand on
est incapable d’oser
librement la
repentance, qui n’a
rien à voir avec le
repentir chrétien ou
moralisateur.
L’appel.
Les murs menacent
tout le monde, de
l’un et l’autre côté
de leur obscurité.
Ils achèvent de
tarir ce qui s’est
desséché sur ce
versant du
dénuement, ils
achèvent d’aigrir ce
qui s’est angoissé
sur l’autre versant,
de l’abondance.
C’est la relation à
l’Autre (à tout
L’Autre, dans ses
présences animales,
végétales,
d’environnement, et
culturelles, et par
conséquent humaines)
qui nous indique la
part la plus haute,
la plus honorable,
la plus
enrichissante de
nous-mêmes. Que
tombent les murs.
Nous demandons que
toutes les forces
humaines, d’Afrique,
d’Asie, d’Europe,
des Amériques, que
tous les peuples
sans États, tous les
« Républicains »,
tous les tenants des
«Droits de
l’Homme », les
habitants des plus
petits pays, les
insulaires et les
errants des
archipels autant que
les traceurs de
continents, que tous
les artistes, les
hommes et les femmes
de connaissance et
d’enseignement, et
toute autorité
citoyenne ou de
bonne volonté, ceux
qui façonnent et qui
créent, élèvent par
toutes les formes
possibles, une
protestation contre
ce mur-ministère qui
tente de nous
accommoder au pire,
de nous habituer peu
à peu à
l’insupportable, de
nous mener à
fréquenter, en
silence et jusqu’au
risque de la
complicité,
l’inadmissible.
Tout le contraire de
la beauté.
Les initiatives
prises dans le sens
de cet appel seront
répertoriées sur le
site de l’Institut
du Tout-monde,
www.tout-monde.com.