A l'affiche
Cinéma
Expositions
Musique

Théâtre

 

 

 


powered by

FreeFind

Lien1
Lien2 Lien3

Patrick Chamoiseau Édouard Glissant

QUAND LES MURS TOMBENT

Contre une Identité nationale mise en carte.


GALAADE

Institut du Tout-monde


Une première version de ce texte a paru, en extraits ou pour sa presque totalité dans les journaux et sur le net, à partir du 28 août 2007. Elle avait pour but de contribuer au débat qui allait s’ouvrir à propos de la création en France d’un ministère de l’ immigration, de l’intégration, de l’Identité nationale et du co-développement. Les auteurs du texte n’ont pas cru pouvoir rester silencieux devant ce qu’ils considèrent comme une atteinte à la liberté de l’esprit et à l’épanouissement de l’être. La présente édition se présente, au delà des circonstances qui en ont décidé, comme une analyse critique de la notion d’identité, de ses aléas et de sa nécessité.


Une des richesses les plus fragiles de l’identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que d’évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu’elle ne saurait s’établir ni se rassurer à partir de règles, d’édits, de lois qui en fonderaient d’autorité la nature ou qui garantiraient par force la pérennité de celle-ci. Le principe d’identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d’un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèveraient pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.

Essayons d’approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d’un seul coup, que nous appelons identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un ministère de l’identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C’est que l’identité est d’abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu’il faut courir, et qu’elle fournit ainsi au rapport avec l’Autre et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte de ce rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d’entreprendre et, plus avant, l’audace de changer.


 

Identité nationale.

En Occident et d’abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d’exalter ce qu’on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le modèle peu à peu s’impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir le figurer par postulats et théorèmes, c’est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension « d’universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs, et se réclame d’une identité préservée de toute atteinte extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d’abord d’exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation identitaire qui justifie l’exploitation. L’identité racine unique a donc toujours besoin de se rassurer en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s’est aussi trouvé sinon à l’origine du moins à la mise en oeuvre des luttes anticolonialistes, c’est dans la revendication d’une identité nationale, héritée de l’exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister. Le schème de l’État-nation a ainsi multiplié dans le monde. Il en est résulté bien des désastres.

D’une telle suite d’évidences, ou de lieux communs, nous pouvons conclure de deux façons. D’abord que les nations nouvellement apparues, ou qui ont changé de régime, ne progressent que difficilement vers une conception de la nation qui ne soit pas liée à un impératif identitaire rigide et exclusif. Il nous semble que seule l’Afrique du Sud libérée de l’apartheid a exprimé la nécessité d’une organisation volontairement métisse, d’un idéal de l’échange, qui ne serait pourtant pas régi par des décrets ou des arrêtés ministériels, et où les Noirs, les Zoulous, les Blancs, les Métis, les Indiens, pourraient vivre ensemble, sans dominations ni conflits : la vocation d’une identité relation, qui irait plus loin qu’une simple juxtaposition d’ethnies ou de cultures, qu’on appelle maintenant un multiculturalisme.

D’autre part, que c’est seulement dans le cas où l’État-nation est menacé dans son existence, qu’on voit la nécessité de l’identité nationale se forger pleinement comme outil de défense (et décider alors qui est traître ou non à la nation) ou comme ferment de rassemblement, sans qu’il soit pourtant besoin de légiférer sur cette identité. Mais comment croire aujourd’hui que la nation française est ainsi menacée, mise en danger, et que les flux de deux ou trois cent mille immigrants illégaux en provenance des pays pauvres d’Afrique constitueraient le noyau dur de cette menace ? Il nous semble que la parade organisée contre ces flux reflète avant tout une préoccupation d’ordre idéologique plutôt que de confort économique ou pratique, ou de santé sociale.

Nous entendons dire d’un jeune prodige de la direction d’orchestre qu’il serait né dans un garage : ses parents auraient été presque des SDF et des immigrants, relevables peut-être de ces arrêtés d’expulsion. On nous assure que le jeune garçon tombé d’une fenêtre en tentant de fuir la police d’immigration était l’un des meilleurs élèves de sa classe. La France renoncerait-elle froidement, au nom d’une idée fixe d’identité, ou essaierait-elle de porter une illusoire régulation, à tout cela, soudain, inappréciable, et à terme, enrichissant, que la diversité, l’imprévu et les fécondités du monde seraient susceptibles de lui apporter ?


 

Faire-Monde.

Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l’Homme », rassemble dans l‘intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes s‘entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l’autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la liberté pour tous.

C’est vrai que l’espace démocratique est un champ de forces antagonistes extrêmement virulent. Que ce moins mauvais de tous les systèmes, demande une attention de tout instant, et comme une vigilance de Guerrier. C’est vrai aussi que nous avons abandonné l’idée d’une progression rectiligne de la conscience humaine, et appris que régression et avancée sont comme indissociables : là ou s’intensifie la lumière, l’ombre s’approfondit tout autant. C’est vrai enfin, que le 21ème siècle est ce moment où le monde achève de faire monde sous les auspices consternants du libéralisme économique –– cette virulence capitaliste qui investit l’esprit de liberté pour le dénaturer dans une structure qui précipite les forts et les faibles, ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien, ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, dans la géhenne grande ouverte du « Marché ». La mise en système de l’esprit de liberté n’est plus la liberté. C’est un émiettement de tous, qui expose chacun, seul et démuni, à l’appétit du monstre.

C’est vrai enfin que dans ce marché ouvert, ce « monde-marché », ce « marché-monde », les dépressions entre pénurie et abondance suscitent des flots migratoires intenses, comme des cyclones qu’aucune frontière ne saurait endiguer. Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les sables et les neiges, les monts et les abîmes, déserté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. Cela se vérifie sur des millions d’années. Ce le sera jusqu’au bout (encore plus dans les bouleversements climatiques qui s’annoncent) et aucun de ces murs qui se dressent tout partout, sous des prétextes divers, hier à Berlin et aujourd’hui en Palestine ou dans le Sud des États-Unis, ou dans la législation des pays riches, ne saurait endiguer cette vérité simple : que le Tout-Monde devient de plus en plus la maison de tous – Kay toutt moune –, qu’il appartient à tous et que son équilibre passe par l’équilibre de tous.


 

Mur et Relation.

La tentation du mur n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu‘une civilisation n’a pas réussi à penser l’Autre, à se penser avec l’Autre, à penser l’Autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés, de grillages électrifiés, ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore avec de nouvelles stridences. Ces refus apeurés de l’Autre, ces tentatives de neutraliser son existence, même de la nier, peuvent prendre la forme d’un corset de textes législatifs, l’allure d’un indéfinissable ministère, ou le brouillard d’une croyance transmise par beaucoup de médias qui, délaissant à leur tour l’esprit de liberté, ne souscrivent qu’à leur propre expansion, à l’ombre des pouvoirs et des forces dominantes. Ainsi le mur peut-il être subreptice ou officialisé, discret ou spectaculaire.

La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides connus et inconnus. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, chez tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur, sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les langues, et les cultures, les civilisations, les peuples, se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir ou le manifester.

La moindre invention, la moindre trouvaille, s’est toujours répandue chez tous les peuples à une vitesse étonnante. De l’usage de la roue aux pratiques de la culture sédentaire. Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu’il existe un côté dynamique de l’identité, et qui est celui de la Relation. Là où le côté mur de l’identité renferme, le côté Relation ouvre tout autant, et si, dès l’origine, ce côté s’est accordé aux différences comme aux opacités, cela n’a jamais été sur des bases humanistes ni d’après le dispositif d’une morale religieuse laïcisée. C’était simplement une occasion de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l’Autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner-recevoir, s’alimenter sans cesse ainsi : à cet échange où l’on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer. C’était donc aussi une occasion de poésie, là où l’être-dans-le-monde grandit l’être-en-soi. La beauté est inséparable du mouvement des humanités, de leur quête infatigable.

La nécessité des identités s’inscrit dans un tel contact et un tel échange. C’est l’inaptitude à vivre le contact et l’échange qui crée le mur identitaire et dénature l’identité. L’ultime refus du contact et de l’échange viendrait du miroir que l’on brise pour ne plus se voir soi-même. Commencer à refuser de voir l’Autre entame ainsi un procès de fermeture à soi-même. L’idée que l’on peut « soutenir » de soi ne peut s’élaborer que dans le rapport à l’Autre, la présence au monde, dans l’effervescence des contacts et des changes, non dans des préceptes a priori, ou gendarmés.

Le côté mur de l’identité pouvait rehausser de quelques splendeurs ces tribus, ethnies, peuplades ou nations qui étaient confrontées à la nature hostile, à la violence de toute vie qui s’acharne dans d’égoïstes subsistances. Il a pu s’affirmer, pour des groupes humains isolés ou dominateurs, par des mythes fondateurs, par des Histoires nationales, des lignées verticales (formant de sourcilleuses généalogies), mais, à mesure que le monde s’est ouvert à la présence de tous, que la conscience même la plus obscurcie s’est retrouvée dans l’existence inévitable de tous (qu’il fut par exemple clair que l’abondance d’ici est le plus souvent à l’origine d’une pénurie de là, que la misère d’ici ne saurait laisser vivre la plénitude de là), c’est le côté relationnel de l’identité qui est apparu le mieux viable. Par lui on comprend que nul n’échappe aux éclats du Tout-Monde, et que ce n’est là ni confusion ni abandon. Que les murs et les frontières tiennent encore moins quand le monde fait Tout-Monde et qu’il amplifie jusqu’à l’imprévisible le mouvement d’aile du papillon.

Le côté mur de l’identité peut rassurer. Il peut alors servir à une politique raciste, xénophobe ou populiste jusqu’à consternation. Mais, indépendamment de tout vertueux principe, le mur identitaire ne sait plus rien du monde. Il ne protège plus, n’ouvre à rien sinon à l’involution des régressions, à l’asphyxie insidieuse de l’esprit, à la perte de soi.

 

L’Imaginaire libre.

Les murs qui se construisent aujourd’hui (au prétexte de terrorisme ou d’immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se dressent pas entre des cultures, des civilisations, ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches. Donc : entre des réalités qu’une politique mondiale, dotée des institutions adéquates, saurait aménager ou atténuer, voire résoudre, quant aux contradictions qu’elles nourrissent entre elles.

Les murs qui s’élèvent ainsi raidement contre les misères du monde se dissolvent curieusement devant les immigrations de capitaux, les déferlements émotionnels de la finance, les hordes de marchandises conquérantes, les peuplades de technologies imposées et de services qui standardisent à grands flots, et qui nourrissent à sens unique de très invisibles voracités libérales. Soudain serviles, les mêmes murs semblent alors saluer au passage ces puissances qui n’arborent plus d’estampilles nationales, qui n’élisent plus leur langue, qui vont à visage découvert mais indistinct anonyme et uniforme, qui couturent toutes les géographies de leur propre système de frontières.

Ce qui menace les identités nationales, ce n’est pas les immigrations, c’est par exemple l’hégémonie étasunienne établie sans partage, c’est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c’est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les innocences, c’est l’idée d’une « essence occidentale », déprise des autres, ou d‘une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là-même devenue non humaine. C’est l’idée de la pureté, de l’élection, divine ou non, de la prééminence, du droit d’ingérence, en bref c’est le mur identitaire au cœur de l’unité-diversité humaine.

La rengaine du choc des civilisations est ici lamentable. Les civilisations se connaissent, se frottent, se changent et s’échangent de manières conscientes ou inconscientes depuis des milliers d’années. Les archéologies culturelles, voire même identitaires, ne révèlent que des strates qui s’emmêlent sans fin, se nourrissent, se regardent, se fécondent, « s’émulsionnent ». L’ « Occident » est en nous, et nous sommes en lui. Il est en nous par les voies de la suggestion, de la sujétion, de la domination directe ou silencieuse. Mais il est aussi en nous par ces valeurs qu’il a portées au plus haut et peut-être jusqu’à exaspération (Raison, individuation, droits de l’humain, égalité hommes-femmes, laïcité, citoyenneté…) et qui étaient déjà en germe dans toutes les cultures, à des degrés variables et avec des nuances infinies. Toutes les cultures ont eu leur projection magico-mythique liée à une démarche rationnelle et technique. Toutes les cultures sont de folie et de sagesse, de prose et de poésie. Toutes les cultures sont de pulsion communautaire et de participation individuelle. La domination occidentale s’est renforcée à partir d’une brusque extension et d’une exaspération de ces données : le ver était dans le fruit, – en créole : Sé kod yanm qui maré yanm : c’est la liane que produit l’igname qui permet de l’attacher au mieux.

Ainsi tout conquérant est-il secrètement conquis. Tout dominant s’abîme dans l’alchimie de sa domination même. Prendre ouvre des espaces à de toutes secrètes emprises. La force brutale et aveugle livre celui qui l’exerce à d’imparables faiblesses. En prenant le monde, l’Occident s’est aussi fait prendre par lui. Le donner-recevoir aura peut-être vaincu le pillage rituel, du moins dans l’espérance future.

Au même ordre d’idées, la grande force des vaincus du marché-monde est d’avoir reçu en ajoutement les merveilles et les ombres des vainqueurs. Le plus difficile étant, non pas de rejeter celles-ci, mais de se défaire de leurs stérilisantes fascinations, et c’est par un imaginaire libéré, par une poétique clairvoyante du Tout-Monde. Une plénitude optimale, loin des conquêtes, des aigreurs, des revanches ou des soifs de dominations, et qui s’appelle Mondialité. Par là nous sommes dans « l’Occident », mais aussi nous nous orientons : nous connaissons notre Orient.


 

Mondialité.

La Mondialité (qui n’est pas le marché-monde) nous exalte aujourd’hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l’on parle, le dieu que l’on honore ou celui que l’on craint, le sol où l’on est né. L’identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d’artifice, une ovation des imaginaires. La multiplicité, voire l’effervescence, des imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de cela que toutes les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont élaboré en ombres et en merveilles, et qui constitue l’infinie matière des humanités. La vraie diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d’organiser ses principes d’existence et de choisir son sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s’accommoder de peaux, de langues et de dieux différents. Pour ne considérer que des personnages publics, connus de tous, Mme Condoleeza Rice par exemple relève du même imaginaire que M. George W. Bush, et a peu à voir avec M. Mandela ou avec Martin Luther King. De même, nul ne saurait faire reproche, sous prétexte de vague solidarité politique ou raciale, aux personnes visiblement venues d’ailleurs, par exemple à peau basanée ou sombre, qui accompagnent M. Nicolas Sarkozy : elles sont plus identiques à lui qu’à n’importe quoi d’autre. Le « Même » joue au caméléon. Le Divers tout aussi bien confond les rigidités identitaires, bouleverse à tout-va, et rejette les certitudes sélectives au rang de fragiles partis pris de l’esprit.

Les arts, les littératures, les musiques et les chants fraternisent par des voies d’imaginaires qui ne connaissent plus rien aux seules géographies nationales ou aux langues orgueilleuses dans leur à part. Dans la Mondialité (qui est là tout autant que nous avons à la fonder), nous n’appartenons pas en exclusivité à des « patries », à des « nations », et pas du tout à des « territoires », mais désormais à des « Lieux », des intempéries linguistiques, des dieux libres qui ne réclament peut-être pas d’être adorés, des terres natales que nous aurons décidées, des langues que nous aurons désirées, ces géographies tissées de matières et de visions que nous aurons forgées. Et ces « Lieux », devenus incontournables, (nous ne pouvons nous en distraire, mais nous ne pouvons pas non plus en faire le tour comme par une graphie irréparable, ni les enfermer dans des murailles), entrent en relation avec tous les Lieux du monde. Le chatoiement de ces Lieux ouvre sur l’insurrection infinie des imaginaires libres : sur cette Mondialité.


 

Hasards et nécessité des identités.

Ces bouleversements dans les sensibilités ne résultent pas d’embrouillaminis ou de confusions, ni ne les provoquent.

Ce n’est pas parce que l’exaspération de l’idée d’identité nationale a produit tant de dénis de justice et de liberté dans les rapports historiques de peuples à peuples qu’il faut que cette identité soit vouée à disparaître tout à coup : aucune collectivité, irons-nous jusqu’à dire aucune communauté, privilégiée ou démunie dans le monde, ne saurait renoncer à ce qu’elle croit être ses vocations nationales, qui ont aussi produit tant de somptueuses élévations de l’esprit et tant d’inventions, ou suscité tant de sacrifices. Ce que nous voyons, c’est qu’aujourd’hui toute identité collective est ouverte, ne se soutient que dans son rapport au monde, n’a d’avenir que dans cette ouverture. La nation n’est plus un château fort, son intérêt dans la perspective du Tout-monde ne se calcule plus au seul court-terme. Aujourd’hui, l’identité nationale ne peut plus être à racine unique, sinon elle s’étiole et se raccourcit. La nation qui au contraire s’amplifie et se partage, du même coup réaffirme sa place, mais non pas hégémonique, dans le monde. Elle ne rugit plus, elle chante à présent.

Ce n’est pas parce que les identités relation sont ouvertes qu’elles ne sont pas enracinées. Mais la racine n’est plus une fiche, an chouk, elle ne tue plus autour d’elle, elle trace (qu’on le veuille ou non, qu’on l’emmuraille ou qu’on la conditionne) à la rencontre d’autres racines avec qui elle partage le suc de la terre. Comme il y a eu des États-nations, il y aura des Nations-relation. Comme il y a eu des frontières qui séparent et distinguent, il y aura des frontières qui distinguent et relient, qui ne distinguent que pour relier. Cet augure ne méconnaît pas les terribles concurrences modernes des nations entre elles, et non plus les désastres perpétrés par les guerres d’intérêts, de religions, de contrôles des matières premières ou des énergies fossiles, soutenues par des empires ou des sectes. Il suppose simplement que le temps viendra où le désir de dominer, de dicter sa loi, de mener son empire, la fierté d’être le plus fort, l’orgueil de détenir la vérité, seront considérés comme un des signes les plus sûrs de la barbarie à l’oeuvre dans l’histoire des humanités. Par delà les imminences de ses survies, sociale ou politique ou économique ou sécuritaire, une grande nation désormais sait cela et devine ce mouvement du monde.

Ce n’est pas parce que l’échanger mène souvent au changer, que tous et chacun iraient se diluer dans un trou-bouillon où s’égareraient et s’étoufferaient les identités, s’effaceraient les différences. Changer en échangeant c’est s‘enrichir au haut sens du terme et non pas se perdre. Il en est ainsi pour un individu comme pour une nation.

Ce n’est pas parce qu’une communauté accueille des étrangers, consent à leurs différences, même à leurs opacités, qu’elle se dénature ou risque de périr. Elle s’augmente au contraire, et se complète ainsi. Elle donne de l’éclat à ce qu’elle est, à ce qu’elle a, comme à ce qu’elle devient, et elle offre cet éclat qui de s’offrir reçoit. Dans les histoires des sociétés, aucun métissage n’a donné lieu à dégénérescence, des Gallo-romains aux Brésiliens. Et pas une des créolisations survenues dans le monde n’a conduit à l’effacement pur et simple d’une de ses composantes. Il y a tant de présences dans une ronde de tambours, tellement de langues dans un chœur de reggae ou une phrase de Faulkner, tellement d’archipels dans une volée de jazz. Et combien d’énormes rires de libération, de jubilation, quand tout cela se rencontre.

Il y a tant de Divers dans l’énergie de cette unité qui pour nous et avec nous fréquente l’incertitude, confronte l’imprévisible, vit le tremblement du monde.

Une communauté a ainsi le droit de se « maintenir unique », si ce désir (ou cette peur) la lancine. Sauf qu’elle ne saurait légiférer sur ce maintien, ni le mettre en lois. L’identité n’est vivable et ne se continue que si elle procède d’une naturalité du corps collectif, libre de contraintes éditées. Nous ne saurions concevoir un ministère de l’Identité nationale dévoué par exemple à un métissage systématique, ou à des mélanges imposés, pas plus que nous n’accepterons ce même ministère voué à l’intégrité d’une supposée nature ou à la prétendue transparence de la culture de la nation, ce que seuls des régimes dictatoriaux ont délibérément entrepris d’établir. En vérité, les rapports d’identité sont inextricablement liés aux rapports avec le monde, ce qui fait leur richesse souvent indéchiffrable. Nous fréquentons ce précieux sentiment : que l’identité serait un mystère à vivre, à vivre au plus large, à vivre au mieux ouvert, et que c’est de vivre ce mystère qui ferait que l’on vit, et qu’on se sent exister.


 

De la Repentance.

Face à de tels renversements, il y a des équilibres économiques, des aléas sociaux, des exigences de politique intérieure à inventer, maintenir ou réparer. Les flux incontrôlables d’immigration, à partir des pays pauvres vers les pays les plus riches, peuvent être équilibrés par un grand nombre de mesures qui ne seraient pas à caractère tranchant, immédiat et irrévocable : par exemple, l’entreprise délibérée et proclamée d’une stabilisation juste de l’économie mondiale, la taxation des migrations de la finance, l’imposition des grands pays pollueurs, le rétablissement des revenus des matières premières des pays du sud, le transfert systématique des technologies, partout où cela serait possible, dans le respect des imaginaires des peuples, et la constitution patiente, obstinée, d’un réseau nord-sud de commerce durable équitable, l’exigence d’une Constitution de progrès social valable en tous lieux, opposable partout, l’établissement pour les plus démunis et les plus affamés d’un droit de citoyenneté ou de multi citoyenneté valable en tous lieux, opposable partout… Autant d’utopies dont il serait absurde de se moquer tout simplement. Il y a là de quoi donner une âme au Fonds monétaire international, à la Banque mondiale, à l’Organisation mondiale du commerce. De quoi imaginer des institutions neuves qui regarderaient vraiment le monde. Il y a là quelques principes d’une grande politique pour une nation riche et privilégiée, qui de les défendre publiquement et de les étudier dans leur détail, et de commencer à les mettre en pratique, se grandirait. C’est à chacun de mesurer son degré de prudence, l’éclat de son audace, la hauteur de sa vue. Mais c’est l’affaire de tous de s’ouvrir à ces possibles.

Car la folie serait de ne sonner que la vieille partition, de prétendre inverser ou arrêter net par des seuls oukases le mouvement des immigrations. Elles suivent les lignes de forces et de contre forces du monde, les chocs et les ruptures des solidarités antagonistes, les abîmes et les crêtes du resserrement commun à même nos touffailles d’injustices. Dans le mot « immigration » il y a comme un souffle vivifiant. Le migrant met en contact des différences, qui sont la nourriture la plus vivace des identités. L’idée d’« intégration » au contraire est une verticale orgueilleuse qui réclame hautainement la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière. Le co-développement, de même, ne saurait être mis en œuvre comme un prétexte destiné à apaiser d’éventuels comparses économiques, afin de pouvoir expulser à objectifs pré-chiffrés, et humilier chez soi en toute quiétude. Le co-développement ne vaut que par cette vérité simple : nous sommes sur la même yole. C’est la barque ouverte. Personne ne saurait se sauver seul. Aucune société, aucune économie. Aucune langue n’est, sans le concert des autres. Aucune culture, aucune civilisation n’atteint à plénitude sans relation aux Autres.

Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, mais la raideur du mur et la clôture de soi. C’est pourquoi nous nous sommes levés pour que les Histoires nationales s’ouvrent aux réalités du monde. Pour qu’aussi les mémoires nationales verticales puissent s’enivrer du partage des mémoires. Pour que les fiertés nationales puissent s’alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières de leur histoire. C’est pourquoi nous disons encore que la repentance, dont nous entendons parler, ne peut pas se demander ni se réclamer, (nous ne voyons d’ailleurs pas qui la demanderait : pour les esclavages, pour les génocides ou les holocaustes, pour les colonisations, il s’agit à chaque fois de mettre l’Histoire à plat et de conjoindre les mémoires, et non pas pour qui que ce soit de battre sa coulpe), mais qu’elle peut se recevoir et s’entendre. La haute conception des choses du monde n’est jamais béate, orgueilleuse, fermée. Elle est d’abord faite de tremblements, et c’est de tremblement en tremblement qu’elle s’élève sur les degrés d’un éclairant retour de conscience. L’idée de repentance tend à diminuer celui qui la réclamerait, mais elle grandit celui qui peut la mettre en oeuvre. Il faut craindre une pauvreté de conscience quand on est incapable d’oser librement la repentance, qui n’a rien à voir avec le repentir chrétien ou moralisateur.


 

L’appel.

Les murs menacent tout le monde, de l’un et l’autre côté de leur obscurité. Ils achèvent de tarir ce qui s’est desséché sur ce versant du dénuement, ils achèvent d’aigrir ce qui s’est angoissé sur l’autre versant, de l’abondance. C’est la relation à l’Autre (à tout L’Autre, dans ses présences animales, végétales, d’environnement, et culturelles, et par conséquent humaines) qui nous indique la part la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de nous-mêmes. Que tombent les murs.

Nous demandons que toutes les forces humaines, d’Afrique, d’Asie, d’Europe, des Amériques, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des «Droits de l’Homme », les habitants des plus petits pays, les insulaires et les errants des archipels autant que les traceurs de continents, que tous les artistes, les hommes et les femmes de connaissance et d’enseignement, et toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, ceux qui façonnent et qui créent, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer peu à peu à l’insupportable, de nous mener à fréquenter, en silence et jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible.

Tout le contraire de la beauté.

 


 

 

Les initiatives prises dans le sens de cet appel seront répertoriées sur le site de l’Institut du Tout-monde, www.tout-monde.com.


 

Autres articles sur le même thème

Il n’est frontière qu’on n’outrepasse

Glissant, poète du partage créole

J'ai fait un rêve...  par Patrick Chamoiseau

De loin..

Edouard Glissant :
Un Etat-nation martiniquais? Non merci, mais  que vive la Nation-relation martiniquaise!

Renaître, aprézan

QUAND LES MURS TOMBENT

" La langue qu'on écrit fréquente toutes les autres "

Mémoires des esclavages et voltige des langues

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde! »

Haïti, point focal de la Caraïbe

Pour un Centre national à la mémoire des esclavages

Les mémoires de la faim