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 Semaine du jeudi 19 janvier 2006 - n°2150 - Réflexions
Les débats de l'Obs

photo prise à l'occasion du Grand Balan à la Maison de L'Amérique latine (Paris)
3 février 2002 © Kathleen Gyssels

J'ai fait un rêve...

Comment harmoniser le concert des mémoires dans une commémoration riche de toutes nos diversités ? L'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau trace des pistes


Ethnies et nations
Esclavage, colonisation, mémoires, histoire, banlieues..., ces interrogations agitent la vie française. Elles mobilisent aussi beaucoup d'esprits de par le monde. La lettre ouverte que nous avons adressée, Edouard Glissant et moi, au ministre de l'Intérieur, à l'occasion de sa visite - annulée - en Martinique, a d'emblée été traduite en plusieurs langues. Les témoignages disent combien les problématiques qui y sont désignées concernent bien des sociétés dans bien des horizons. L'exigence semble valable pour tous, et pourrait être celle-ci : trouver l'enjeu.
L'idée de la nation organisée par un Etat connaît une fin de cycle. Elle s'était constituée en Europe, puis dans le reste du monde, comme moteur des aspirations à la dignité, au respect des droits de l'homme, au simple voeu de vivre, mis à mal par les conquêtes, les exterminations, les exploitations éhontées qui sont les autres définitions, sans doute les plus justes et les seules recevables, des colonisations.
Cette idée va produire les ombres et les merveilles des vieilles nations occidentales. Elle donnera une forme politique aux organisations que constituaient les groupes, les clans, les tribus, les ethnies... Les ethnies étaient elles aussi des constructions induites par des nécessités de survie. Elles étaient insérées dans un système symbolique et sacré qui les maintenait en cohérence. La nation va élever tout cela au projet politique, l'organiser par un Etat souverain. L'ethnie avait ceci de particulier que ses membres, ses ancêtres et ses dieux, étaient souvent de mêmes caractéristiques physiques. Cela lui permettait de se maintenir sans minorités visibles, d'accueillir des variations culturelles, sociales ou symboliques, qui pouvaient, sur de longues plages temporelles, se fondre en elle, la faire bouger doucement. La nation conservera cette unité apparente, rabotera les différences culturelles, s'écartera des dieux, consolidera l'unité nationale par un grand récit hagiographique : une Histoire, sinon officielle du moins ethnocentrée, que les historiens nationaux reprendront à leur compte. Les nations vont nourrir la vie internationale avec des atavismes, des valeurs, des absolus identitaires à vocation universelle et instituant leur Vérité. De là, peut-être, cette poursuite des conflits incessants et, surtout : la frappe immense des colonisations, le surgissement des horreurs esclavagistes de type américain et ces guerres dites mondiales où la conscience moderne découvrira l'hypermassacre et l'extermination méthodique...


Diversité

Aujourd'hui, cette idée nationale s'épuise. Elle s'en va en langueurs dans les extensions comme celles de l'Europe, ou dans les balbutiements du Mercosur... On pourrait croire qu'elle cherche de nouvelles marques. Dessous les utilités libérales et marchandes, elle semble quémander des jointures symboliques : un autre imaginaire. Le monde fait irruption dans les nations contemporaines. Cette irruption veut dire : confrontation chaotique et directe à la transdiversité culturelle, religieuse, raciale, dans des modalités imprévisibles. Le mot qui en explore la poétique est celui de Relation que nous propose Edouard Glissant. Les mécanismes d'intégration nationale qui atténuaient les différences (ou les éliminaient) sont malmenés. Aujourd'hui, le système symbolique qui soudait les ethnies est remplacé par une communauté d'intérêts. Le projet politique s'est réduit à la gestion du partage de la richesse et à l'installation en continu de surveillances sécuritaires. L'Etat laïque a peut-être négligé le besoin symbolique. Il a peut-être ignoré combien le vivre-ensemble dans une transdiversité peut faire surgir de vieux démons. Le lien social s'effiloche quand sa texture se trouve dans la seule répartition des avoirs et des consommations. Les ruptures sont à craindre irrémédiables si l'Etat, soumis aux directives libérales, ne peut plus assurer le travail pour tous, la dignité de chacun, l'équilibre acceptable de la carence et de la profusion. Les logiques nationales échouent à compenser l'abondance et le manque à l'échelle du monde.
Les vieilles nations n'ont pas encore pris le temps de redéfinir leurs principes. Emportées par les accélérations de la technoscience, les compétitions libérales, la fatalité proclamée du capitalisme, elles tâtonnent (comme nous tous), aveugles au monde relié. Le multiculturalisme, par exemple, pourrait être devenu une vue de l'esprit. Dans une banlieue d'Etat-nation, comme dans les terres de créolisation, il y a sans doute moins de systèmes culturels cohérents qu'une brouillasse imprédictible, un frottement chaotique de bribes, de traces, de miettes traditionnelles, de langues plus ou moins éclatées, que peut envisager le terme de multi-trans-culturalisme. La composante trans essaie de signaler la fluidité du phénomène. Ce trans suppose que les communautarismes sont probablement impossibles, même si des groupes d'hommes déplacés se rapprochent pour mieux se rassurer. Même si des jeunes désorientés mobilisent des résidus de vieilles identités. Même si une ferveur religieuse peut donner à beaucoup l'illusion d'une assise. La nouvelle donne du monde les travaille, et ces communautés de la crainte voient et verront s'en aller et les jeunes et l'esprit de jeunesse qui seuls assurent un temps de pérennité. Chacun est habité par une tresse d'histoires, des frictions de mémoires. Chacun charroie en lui une mosaïque de solidarités et de conflits qui cherche à vivre dans les vieux cadres nationaux et les vieilles Républiques.


Rêve
Comment abandonner l'Histoire ethnocentrée pour une Histoire belle de toutes nos histoires ? Comment harmoniser le concert des mémoires dans une commémoration riche de toutes nos mémoires et de la dignité de tous ? Comment jeter la juste lumière sur les crimes oubliés, nommer sans crainte, sans juridisme idiot, les génocides et les crimes minorés ? Comment faire comprendre que l'esclavage de type américain n'a rien à voir avec les traites premières, les servitudes antiques, car jamais férocité humaine n'avait institué la négation, de manière étatique, dans l'être même de sa victime ? Comment organiser autour du nouveau vivre-ensemble un cadre rituel adapté aux emmêlements du monde ? Comment proposer qu'« accepter la différence de l'Autre » revient à le désintégrer, que seule l'acceptation du «droit à l'opacité», dont parle Glissant, nourrirait la circulation interactive de nos diversités ? Comment rappeler que les entités humaines ont droit à la souveraineté, et que l'idée d'un outre-mer irresponsable est une aberration de métropole décadente ? Comment envisager que l'Etat-providence, libéral ou bien clientéliste, doit laisser place à l'utopie rationnelle d'une autorité qui élève, bien au-dessus de l'économique, un cadre de dignité culturelle, sociale et symbolique aux transdiversités ? Un cadre où chacun pourra fonder les voeux de sa propre existence, les liens de ses multi-appartenances.
Commençons à rêver... Tentons de deviner cet humanisme laïque sous ces motifs de discussion... Un dépassement des vieilles nations et des vieilles Républiques n'est pas une perdition. Depuis notre terre antillaise, notre « Lieu au monde incontournable », nous cultivons un rêve. Mon pays Martinique est une nation naturelle, sans Etat, sans responsabilité, sans existence souveraine, mais sans doute - du fait même de la virginité que procurent ces absences - capable de naître dès que possible à cette poétique de la Relation ; capable de vivre, de manière très tranquille, dès la cruciale seconde, ce formidable enjeu.


Patrick Chamoiseau


Né en 1953 à la Martinique, Patrick Chamoiseau a reçu en 1992 le prix Goncourt pour « Texaco ». Dernier livre paru : « A bout d’enfance » (Gallimard). Il a écrit début décembre avec Edouard Glissant une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy à l’occasion de sa visite – annulée – en Martinique.

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