Comment
harmoniser le concert des mémoires
dans une commémoration riche
de toutes nos diversités ?
L'écrivain martiniquais Patrick
Chamoiseau trace des pistes
Ethnies et nations
Esclavage, colonisation, mémoires,
histoire, banlieues..., ces interrogations
agitent la vie française. Elles
mobilisent aussi beaucoup d'esprits
de par le monde. La lettre ouverte
que nous avons adressée, Edouard
Glissant et moi, au ministre de l'Intérieur,
à l'occasion de sa visite -
annulée - en Martinique, a
d'emblée été
traduite en plusieurs langues. Les
témoignages disent combien
les problématiques qui y sont
désignées concernent
bien des sociétés dans
bien des horizons. L'exigence semble
valable pour tous, et pourrait être
celle-ci : trouver l'enjeu.
L'idée de la nation organisée
par un Etat connaît une fin
de cycle. Elle s'était constituée
en Europe, puis dans le reste du monde,
comme moteur des aspirations à
la dignité, au respect des
droits de l'homme, au simple voeu
de vivre, mis à mal par les
conquêtes, les exterminations,
les exploitations éhontées
qui sont les autres définitions,
sans doute les plus justes et les
seules recevables, des colonisations.
Cette idée va produire les
ombres et les merveilles des vieilles
nations occidentales. Elle donnera
une forme politique aux organisations
que constituaient les groupes, les
clans, les tribus, les ethnies...
Les ethnies étaient elles aussi
des constructions induites par des
nécessités de survie.
Elles étaient insérées
dans un système symbolique
et sacré qui les maintenait
en cohérence. La nation va
élever tout cela au projet
politique, l'organiser par un Etat
souverain. L'ethnie avait ceci de
particulier que ses membres, ses ancêtres
et ses dieux, étaient souvent
de mêmes caractéristiques
physiques. Cela lui permettait de
se maintenir sans minorités
visibles, d'accueillir des variations
culturelles, sociales ou symboliques,
qui pouvaient, sur de longues plages
temporelles, se fondre en elle, la
faire bouger doucement. La nation
conservera cette unité apparente,
rabotera les différences culturelles,
s'écartera des dieux, consolidera
l'unité nationale par un grand
récit hagiographique :
une Histoire, sinon officielle du
moins ethnocentrée, que les
historiens nationaux reprendront à
leur compte. Les nations vont nourrir
la vie internationale avec des atavismes,
des valeurs, des absolus identitaires
à vocation universelle et instituant
leur Vérité. De là,
peut-être, cette poursuite des
conflits incessants et, surtout :
la frappe immense des colonisations,
le surgissement des horreurs esclavagistes
de type américain et ces guerres
dites mondiales où la conscience
moderne découvrira l'hypermassacre
et l'extermination méthodique...
Diversité
Aujourd'hui, cette idée nationale
s'épuise. Elle s'en va en langueurs
dans les extensions comme celles de
l'Europe, ou dans les balbutiements
du Mercosur... On pourrait croire
qu'elle cherche de nouvelles marques.
Dessous les utilités libérales
et marchandes, elle semble quémander
des jointures symboliques : un
autre imaginaire. Le monde fait irruption
dans les nations contemporaines. Cette
irruption veut dire : confrontation
chaotique et directe à la transdiversité
culturelle, religieuse, raciale, dans
des modalités imprévisibles.
Le mot qui en explore la poétique
est celui de Relation que nous propose
Edouard Glissant. Les mécanismes
d'intégration nationale qui
atténuaient les différences
(ou les éliminaient) sont malmenés.
Aujourd'hui, le système symbolique
qui soudait les ethnies est remplacé
par une communauté d'intérêts.
Le projet politique s'est réduit
à la gestion du partage de
la richesse et à l'installation
en continu de surveillances sécuritaires.
L'Etat laïque a peut-être
négligé le besoin symbolique.
Il a peut-être ignoré
combien le vivre-ensemble dans une
transdiversité peut faire surgir
de vieux démons. Le lien social
s'effiloche quand sa texture se trouve
dans la seule répartition des
avoirs et des consommations. Les ruptures
sont à craindre irrémédiables
si l'Etat, soumis aux directives libérales,
ne peut plus assurer le travail pour
tous, la dignité de chacun,
l'équilibre acceptable de la
carence et de la profusion. Les logiques
nationales échouent à
compenser l'abondance et le manque
à l'échelle du monde.
Les vieilles nations n'ont pas encore
pris le temps de redéfinir
leurs principes. Emportées
par les accélérations
de la technoscience, les compétitions
libérales, la fatalité
proclamée du capitalisme, elles
tâtonnent (comme nous tous),
aveugles au monde relié. Le
multiculturalisme, par exemple, pourrait
être devenu une vue de l'esprit.
Dans une banlieue d'Etat-nation, comme
dans les terres de créolisation,
il y a sans doute moins de systèmes
culturels cohérents qu'une
brouillasse imprédictible,
un frottement chaotique de bribes,
de traces, de miettes traditionnelles,
de langues plus ou moins éclatées,
que peut envisager le terme de multi-trans-culturalisme.
La composante trans essaie de signaler
la fluidité du phénomène.
Ce trans suppose que les communautarismes
sont probablement impossibles, même
si des groupes d'hommes déplacés
se rapprochent pour mieux se rassurer.
Même si des jeunes désorientés
mobilisent des résidus de vieilles
identités. Même si une
ferveur religieuse peut donner à
beaucoup l'illusion d'une assise.
La nouvelle donne du monde les travaille,
et ces communautés de la crainte
voient et verront s'en aller et les
jeunes et l'esprit de jeunesse qui
seuls assurent un temps de pérennité.
Chacun est habité par une tresse
d'histoires, des frictions de mémoires.
Chacun charroie en lui une mosaïque
de solidarités et de conflits
qui cherche à vivre dans les
vieux cadres nationaux et les vieilles
Républiques.
Rêve
Comment abandonner l'Histoire ethnocentrée
pour une Histoire belle de toutes
nos histoires ? Comment harmoniser
le concert des mémoires dans
une commémoration riche de
toutes nos mémoires et de la
dignité de tous ? Comment jeter
la juste lumière sur les crimes
oubliés, nommer sans crainte,
sans juridisme idiot, les génocides
et les crimes minorés ? Comment
faire comprendre que l'esclavage de
type américain n'a rien à
voir avec les traites premières,
les servitudes antiques, car jamais
férocité humaine n'avait
institué la négation,
de manière étatique,
dans l'être même de sa
victime ? Comment organiser autour
du nouveau vivre-ensemble un cadre
rituel adapté aux emmêlements
du monde ? Comment proposer qu'«
accepter la différence de l'Autre
» revient à le désintégrer,
que seule l'acceptation du «droit
à l'opacité»,
dont parle Glissant, nourrirait la
circulation interactive de nos diversités
? Comment rappeler que les entités
humaines ont droit à la souveraineté,
et que l'idée d'un outre-mer
irresponsable est une aberration de
métropole décadente
? Comment envisager que l'Etat-providence,
libéral ou bien clientéliste,
doit laisser place à l'utopie
rationnelle d'une autorité
qui élève, bien au-dessus
de l'économique, un cadre de
dignité culturelle, sociale
et symbolique aux transdiversités
? Un cadre où chacun pourra
fonder les voeux de sa propre existence,
les liens de ses multi-appartenances.
Commençons à rêver...
Tentons de deviner cet humanisme laïque
sous ces motifs de discussion... Un
dépassement des vieilles nations
et des vieilles Républiques
n'est pas une perdition. Depuis notre
terre antillaise, notre « Lieu
au monde incontournable », nous
cultivons un rêve. Mon pays
Martinique est une nation naturelle,
sans Etat, sans responsabilité,
sans existence souveraine, mais sans
doute - du fait même de la virginité
que procurent ces absences - capable
de naître dès que possible
à cette poétique de
la Relation ; capable de vivre, de
manière très tranquille,
dès la cruciale seconde, ce
formidable enjeu.
Patrick Chamoiseau
Né en 1953 à la Martinique,
Patrick Chamoiseau a reçu en
1992 le prix Goncourt pour «
Texaco ». Dernier livre paru
: « A bout d’enfance »
(Gallimard). Il a écrit début
décembre avec Edouard Glissant
une lettre ouverte à Nicolas
Sarkozy à l’occasion
de sa visite – annulée
– en Martinique.

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