La
récupération politique des obsèques
d’Aimé Césaire
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Olivier Larizza |
Le Président Sarkozy
accumule depuis un certain temps les
erreurs de communication, domaine où
il excellait comme candidat à
l’élection présidentielle. En soi,
ce pourrait être une bonne
nouvelle : il consacrerait tellement
de temps à approfondir ses dossiers
qu’il en néglige leur publicité.
Malheureusement ce ne semble pas
être le cas, et la multiplication
des incohérences dans sa politique,
voire des cafouillages, le prouve
bien. Pourquoi, par exemple,
aurait-il réuni une commission
d’économistes s’il savait déjà la
direction à prendre ? La vérité,
c’est qu’il gouverne comme on
navigue une yole antillaise : à
vue !
Pour rehausser une
image qui manque encore cruellement
de stature ‒ quel président de la
République aurait eu l’idée, à part
Mickey, d’annoncer sa liaison
amoureuse à Eurodisney ? ‒, rien ne
vaut une grande commémoration. À ce
titre, les obsèques d’Aimé Césaire,
après celles du dernier poilu,
Lazare Ponticelli, tombaient à point
nommé. Et le discours de Sarkozy à
sa descente d’avion le dimanche 20
avril 2008, juste avant la cérémonie
officielle du stade Dillon à
Fort-de-France, trahissait son
arrière-pensée : « La république est
une et indivisible » a-t-il dit,
« cet hommage est justifié ». S’il
l’était naturellement, pourquoi le
marteler ? Pourquoi dire que la
république est une et indivisible,
si cela va de soi ? Du moins cela
va-t-il de soi en Lorraine, en
Alsace ou dans le Limousin, mais en
Martinique ?
En vérité, Sarkozy,
par cet euphémisme, a voulu dire la
même chose que De Gaulle en
1960, lorsque celui-ci, les bras
levés au ciel, harangua la foule
d’un « Mon Dieu, que vous êtes
français ! » Car la relation entre
la France et son ancienne colonie ne
s’est guère désambiguïsée depuis. Et
le principal acteur de cet état de
fait demeure, qu’on le veuille ou
non, Aimé Césaire lui-même,
l’initiateur et fervent défenseur de
la loi de départementalisation de
1946. C’est Aimé Césaire qui a
permis à la Martinique de rester
dans le giron français. C’est lui
qui a renforcé le cordon ombilical
entre la métropole et les confettis
d’outre-mer, tout en prônant
fermement l’autonomie et en
condamnant l’assimilation, car la
seule gloire de l’homme, c’est celle
de marcher seul.
C’est donc autant,
peut-être plus à l’homme politique
qu’à l’écrivain que Nicolas Sarkozy
est venu rendre hommage : la nation
française marque son territoire.
Elle expie aussi certaines de ses
insuffisances, de ses culpabilités.
On ne s’étonnait d’ailleurs pas de
voir sur place Lionel Jospin, auquel
l’académicien Erik Orsenna avait
reproché de ne pas s’être rendu, en
tant que Premier ministre, aux
funérailles de Léopold Sedar Senghor
le 29 décembre 2001 ‒ mais il est
vrai que Senghor avait œuvré pour
l’indépendance du Sénégal. On a été
davantage surpris, en revanche, de
voir Ségolène Royal pressée
d’envoyer le poète de Basse-Pointe
au Panthéon : celle qui se targue de
bien connaître l’île pour y avoir
vécu ‒ les souvenirs s’étiolent
souvent dans la brume ‒ proposait
là, sans sûrement s’en rendre
compte, ce que les Martiniquais
auront pris pour une annexion
symbolique.
En fait, l’excès de
zèle tue l’hommage, car il sonne
faux. De même le concert de louanges
de la part des médias français, en
occultant les notes dissonantes dans
l’action et la vie politiques du
défunt, cristallise les relents, les
remords d’un héritage encore mal
assumé. Rappelons-le à l’aune de
cette béatification : Césaire
n’était qu’un homme, certes un homme
d’exception, mais avec ses
paradoxes, ses contradictions, ses
faiblesses. Ce n’est que lui rendre
justice, dans son humanité pleine et
entière, que de le dire simplement,
respectueusement.
Olivier Larizza
Écrivain & maître de
conférences
www.olivier-larizza.com
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