Attention, l'autonomie peut conduire à
la sclérose !
L'histoire des universités, depuis
le Moyen Age, démontre que le
corporatisme est un danger fatal
Les universités ont
été fondées aux XIIe et XIIIe siècles
par des clercs pour commenter la Bible.
Elles sont rapidement devenues les lieux
de production de savoirs et de
transmission de ce savoir. Depuis le
Moyen Age, enseignement et recherche
sont les deux volets indissociables de
l'activité universitaire. Et dans toute
l'Europe, les princes n'ont pas tardé à
comprendre que les universités créant du
savoir créaient aussi de la richesse et
du capital humain.
Telle est la source du conflit
originel entre l'Université, qui veut
réfléchir sans autre objectif que le
savoir, et les pouvoirs politiques qui
veulent orienter et encadrer son
activité dans l'intérêt de la cité.
Vieux de six siècles, ce débat n'a rien
perdu de son actualité. C'est dans ce
cadre historique qu'il faut réfléchir à
l'autonomie universitaire. Au nom de la
liberté de l'esprit, les universités
françaises ont réclamé et obtenu, dès le
début, une autonomie et des franchises
particulières - pédagogiques, fiscales
et de police - en jouant habilement de
la rivalité entre le pape et le roi pour
les protéger. Pourtant, si on analyse
les conséquences de cette autonomie
intellectuelle, on est obligé de
constater qu'elles ont été proprement
désastreuses pour notre pays.
Arc-boutée sur son autonomie
pédagogique, enfermée dans un
corporatisme étriqué, cloisonnée en
facultés isolées, opaque à toute
multidisciplinarité, l'Université
française a refusé d'enseigner tous les
nouveaux savoirs : l'architecture, la
physique, les sciences naturelles, l'art
de l'ingénieur et même le grec et
l'hébreu... Pour contourner l'obstacle,
le pouvoir politique n'a cessé de créer
des institutions à l'extérieur de
l'Université : Collège de France, Muséum
d'histoire naturelle, Académie des
sciences, grandes écoles, Sciences Po,
Ecole nationale d'administration, CNRS,
la liste est longue et non exhaustive,
depuis 1518 jusqu'à 1945 !
Consciente du caractère réactionnaire
de la majorité des universités, la
Révolution française les supprime. Elle
crée les grandes écoles qui dépendent de
l'Etat, et sont destinées à former les
cadres dont le pays a besoin.
L'Université avait mis le professeur au
coeur du système et la théorie au centre
de sa réflexion. Les grandes écoles y
placent l'élève et les savoirs concrets.
Sans toucher aux grandes écoles,
Napoléon va pourtant ressusciter les
universités ou plutôt les facultés, mais
en leur enlevant toute autonomie. C'est
l'Etat, désormais, qui décide de tout :
les programmes d'enseignement, la
nomination des professeurs, les règles
de fonctionnement.
Malgré des assouplissements, nous
sommes, depuis, restés dans ce système
régenté, en définitive, par le
ministère. Avec une justification
majeure : l'égalité, qui deviendra
bientôt " républicaine ". Seul l'Etat
peut garantir des universités gratuites
pour tous ceux qui en sont capables !
Seul l'Etat peut s'assurer que toutes
les universités donnent le même
enseignement et des diplômes y ont la
même valeur ! Erreur fatale de
raisonnement.
En 1870, après la défaite de Sedan,
de grandes voix déplorent les carences
des universités où l'on enseigne un
savoir " rassis " et " obsolète ". Elles
s'appellent Pasteur, Berthelot, Taine,
Fustel de Coulanges. Elles réclament une
réforme radicale et la fusion
universités-grandes écoles. Mais le
principe de l'Université étatique et des
facultés n'est pas remis en cause.
Ces facultés gérées par l'Etat vont
se montrer aussi conservatrices que
leurs devancières autonomes. Pour ne
parler que de l'après-guerre, elles vont
refuser d'enseigner la mécanique
quantique qui pénétrera en France grâce
au Commissariat à l'énergie atomique et
l'Ecole d'été des Houches, mais aussi la
biologie moléculaire dont le vecteur
sera l'Institut Pasteur, ou encore la
tectonique des plaques qui sera
enseignée via l'Institut de physique du
Globe de Paris, sans parler des sciences
humaines (d'où la création de l'Ecole
des hautes études en sciences sociales
par Fernand Braudel).
Cette Université étatique ne sera pas
plus ouverte en ce qui concerne la
préparation à des métiers. Elle refuse
tout ce qui, de près ou de loin,
ressemble à l'utile, qu'il soit
technique, commercial ou administratif.
C'est au forceps que Christian Fouchet
créera les instituts universitaires de
technologie (IUT), au forceps encore que
Lionel Jospin et moi-même créerons les
instituts universitaires
professionnalisés (IUP), puis la licence
professionnelle. A chaque fois, les
tenants de l'Université " inutile "
organiseront la résistance passive
contre toute introduction des
disciplines professionnelles. Et l'Etat
sera obligé d'imposer ces nouveaux
cursus.
Les universitaires d'après-guerre les
plus progressistes, qui connaissent la
situation outre-Atlantique, attribuent
ces blocages à la centralisation. L'idée
d'autonomie redevient donc, vers les
années 1960, la revendication première,
comme en témoigne le fameux colloque de
Caen organisé sous le patronage de
Pierre Mendès France. Mais il faudra
attendre Mai-68 et la loi Edgar Faure
supprimant les facultés et créant pour
la première fois de véritables
universités pour voir l'autonomie
universitaire - de recrutement et de
pédagogie - inscrite dans la loi.
Brève " respiration " et autonomie
toute relative, cependant, car le
ministère finalement décide seul !
L'administration centrale de l'éducation
nationale (mon " mammouth ") et le
ministère des finances se mirent, en
effet, à grignoter avec application
toutes les parcelles d'autonomie
qu'Edgard Faure avait données.
Cette réaction fut définitivement
scellée par la loi Savary, le pire des
textes censés régenter l'enseignement
supérieur, puisqu'il a instauré la
centralisation à outrance et la
démagogie participative au niveau
universitaire. La politique
contractuelle développée à partir de
1988 a certes constitué un grand
progrès. Mais l'administration centrale
s'est empressée, là encore, de la rogner
par petits bouts. Ni le corporatisme
universitaire ni l'étatisme
bureaucratique n'ont permis à notre
enseignement supérieur de se maintenir
au niveau où il aurait dû être.
Le gouvernement a décidé de préparer
une loi sur l'autonomie universitaire. A
la lumière des enseignements du passé,
certaines conditions doivent être
réunies si l'on veut que ce projet soit
fécond. Primo, il ne faut copier aucun
exemple étranger. On peut s'inspirer de
telle ou telle disposition, mais il
faudra inventer, innover, adapter, tant
l'histoire pèse sur l'Université
française. Secundo, il ne faut pas
laisser les universitaires gérer seuls
l'Université ; on reviendrait au Moyen
Age avec les mêmes conservatismes
vis-à-vis des disciplines et de la
professionnalisation. Il faut, au
contraire, que l'Université autonome ait
à sa tête un conseil d'orientation
composé d'élus politiques et de
personnalités du monde économique et
seulement d'un ou deux universitaires.
Tertio, il faut trouver un mode
d'intervention de l'Etat qui soit léger,
mais efficace. Cela passe peut-être par
la méthode des chanceliers et par la
suppression de l'administration
centrale. Enfin il faut éviter
l'autorecrutement des professeurs qui
est aujourd'hui désastreux. Et mettre
fin aux usines à chômeurs de certains
secteurs notamment dans les sciences
humaines. Voilà les questions clefs.
Avec, en toile de fond, une exigence :
faire comprendre que l'égalité, c'est la
diversité, et que l'uniformité est le
plus inégalitaire et inefficace des
systèmes.
Claude Allègre, ancien
ministre
Le Monde 14/06/07