Revenir au
fondamental
par Pierre
Suédile

La difficulté rencontrée de
faire adhérer les
Martiniquais à la simple
idée d’une avancée mineure
vers la responsabilité, vers
quelques insignifiants
pouvoirs, pour être en
mesure de défendre leurs
intérêts, leur terre, leurs
emplois, leurs activités,
invite à l’analyse. Au
lendemain d’un échec
retentissant dont les causes
immédiates et superficielles
sont multiples, il convient
de tenter d’en révéler la ou
les véritables origines.
D’aucuns avancent
l’incapacité des perdants à
communiquer de façon
moderne, tant à la tête de
la collectivité dirigée que
pendant la campagne
électorale. C’est absolument
vrai. Ceux qui n’ont pas
compris que la communication
sous toutes ses formes et
surtout sous celles qui la
lient le plus aux
fondamentaux du XXIe siècle
est devenue le passage
obligé de toute réussite,
n’ont plus leur place sur la
scène publique. Les
oreilles, les yeux, les
appréhensions et les espoirs
se nourrissent dorénavant de
rêves, d’engagements et de
messages, peu nombreux, mais
qui doivent être
impérativement attachés au
ciment de la communauté.
Ailleurs dans le pays
d’Obama il s’est agi de
rappeler que l’initiative
individuelle et collective
peut permettre de
concrétiser les plus
audacieux espoirs, ici il
importe de se dresser par
les engagements, face aux
menaces que fait peser
l’éventualité de difficultés
particulièrement enracinées
dans la mémoire collective.
Celui qui tente d’appâter
chaque segment de la
population en multipliant et
en diversifiant les messages
n’en convaincra aucun. Il
aboutira au résultat de
celui qui ne communique
point.
D’autres considèrent qu’il y
avait trop peu de temps pour
expliquer, que l’approche
juridique de la question ne
pouvait être comprise, que
les mensonges de certains
ont constitué un crime de
lèse-peuple, qu’une seule
question aurait dû être
posée, que la campagne n’a
pas été menée par certains
farceurs « zinzoleurs ».
Tout cela relève du réel
mais n’en constitue pas
l’essence.
Une autre explication a mis
l’accent sur cette troisième
voie proposée par l’ancien
maire de Fort-de-France,
sans explications précises,
manière de faire rêver, de
préparer la victoire des
régionales et de se
positionner pour la future
Assemblée unique. Tant pis
pour l’avancée vers la
responsabilité, tant pis
pour l’autonomie, tant pis
si la droite dite
réactionnaire y trouve
occasion de se
repositionner. Tout cela est
bien vrai. Aussi vrai que sa
volonté de repousser à 2014
la mise en place de la
Collectivité unique, relève
de celle de se donner le
temps d’affronter en 2011,
par candidat interposé et
par majorité renouvelée, le
président du Conseil général
par ailleurs sénateur du
pays.
Le tour sera alors joué,
puisqu’il se présentera seul
en 2014, libéré des
adversaires qui pourraient
l’empêcher de devenir le
premier président de la
première Assemblée unique de
la Martinique.
Ces calculs sont le fait du
quotidien des hommes
politiques et tant pis pour
ceux qui ne savent pas
éviter les chausse-trapes.
Qu’ils fassent allégeance ou
qu’ils constatent qu’ils
n’intéressent plus
l’histoire. Quel que soit
l’individu, son sort importe
peu au futur des peuples,
tant qu’il s’agit
d’agitations balisées par
les seules ambitions et les
seules carrières politiques.
Le plus grave s’inscrit dans
la durée, dans les
perspectives d’une
communauté qui se cherche,
dans les voies empruntées à
tort pour gagner le seul
droit de mieux vivre. La
faute est donc ailleurs.
Elle est antérieure à cette
période de troubles nourris
par nombre de passions.
J’affirme que la vocation
première d’un peuple est
d’exister et de se
pérenniser. J’affirme que la
fonction majeure d’un peuple
est de créer les conditions
de son affirmation par lui
et pour lui, par et pour
l’ensemble auquel il peut
appartenir. Et cette
fonction majeure se doit
d’être opérée au plus haut
niveau et dans le langage
qui s’impose à tous et à
chacun.
Le peuple a pour premier
devoir d’exister et de le
faire inscrire dans cette
loi fondamentale qui sert de
soubassement à l’ensemble
auquel il appartient. Si
l’ensemble c’est lui, il
doit alors bâtir sa loi
fondamentale sur sa
reconnaissance comme axiome
de départ. Aucune autre
vocation, aucune autre
action ne peut égaler cette
mission impérative. Il ne
peut s’en détourner au motif
qu’il aurait soif ou faim,
sous peine de vendre son âme
pour un plat de lentilles.
Sinon comment lui demander
plus tard de faire peuple,
alors qu’il n’est peuple
qu’en décomposition, en
filigrane ou au verso de la
page.
Cependant, autant les choix
malheureux ne peuvent se
corriger par le seul espoir
d’une prise de conscience
qui émergerait du néant,
autant il est toujours
possible de les amender par
le seul courage politique.
Autant le Martiniquais doit
exiger sa souveraineté
territoriale, politique et
économique, s’il considère
que son existence est en
jeu, autant cette
revendication ne peut
représenter sa vocation
suprême. Il a d’abord le
devoir d’exister par lui et
pour lui, en tant que peuple
qui s’impose en la forme
requise, puisqu’il participe
à l’ensemble français. Cette
forme, quand bien même il
lui a tourné le dos en lui
préférant l’épaisseur du
ventre et le volume du
cerveau, il est temps qu’il
en fasse son affaire
essentielle.
Si son rapporteur n’a pas
cru si bien faire,
délibérément, étant entendu
que le mot peuple inscrit en
1946 puis en 1958 dans les
Constitutions ne s’adressait
d’aucune manière aux
populations des Quatre
vieilles, colonies,
j’affirme que dès 1946, le
refus était consommé par
l’une et l’autre des
parties, la France et le
Martiniquais.
Ce mot « peuple » soi-disant
injurieusement remplacé dans
la loi fondamentale par
celui de « populations » n’a
jamais concerné les Français
de Martinique. IL a
intéressé ceux qui en 1958
ont immédiatement préféré
l’indépendance à la «
Communauté », les Guinéens
dont Sékou Touré, puis ceux
qui jusqu’en 1960 sont
partis avec armes et bagages
de l’ensemble français.
J’affirme que le
Martiniquais savait dès 1946
que sa qualité de peuple lui
était déniée. J’affirme
qu’il a choisi d’en
abandonner la restitution au
profit d’une lutte
insignifiante pour quelque
responsabilité qui pourrait
succéder à l’égalité
recherchée. Le choix de
l’autonomie procède de la
revendication de pouvoirs
dans un ensemble qui ne vous
reconnait pas, alors que la
mission première d’un peuple
est d’exister.
Au lendemain d’une
consultation qui n’aurait
jamais dû concerner une
question juridique, à quels
fondamentaux pourrait-on
alors se rattacher pour
savoir avancer ?
Il convient de prendre
conscience du caractère
artificiel de toute lutte
procédant de la modification
de l’ordre des missions d’un
peuple. Il faut mesurer
l’absurdité de l’abandon du
devoir d’exister au profit
de la recherche d’une
souveraineté ou d’une
parcelle de responsabilité.
Il importe de se convaincre
qu’opter pour une
consultation-alibi du
peuple, alors que les autres
inscrivent le changement du
droit dans l’unique sphère
du législateur, représente
une fuite en avant vers des
lendemains sans issu.
Bref ! Constatons que les
Martiniquais se veulent
profondément français mais
qu’ils n’en refusent pas
pour autant leur qualité de
peuple. L’histoire et la
géographie politique nous
enseigneront alors que les
peuples cohabitent dans des
ensembles dans lesquels, au
plus haut niveau, dans
l’ordre constitutionnel,
leur réalité et leurs
attributs sont coulés dans
le droit.
C’est le seul combat qui
vaille. C’est la première
mission d’un peuple.
Et que l’on ne nous rétorque
pas que la précoce unité du
peuple français justifierait
le moule commun,
l’assimilation, le caractère
unitaire de la République.
Cette nation française née
en 1990 sur le Champ de
Mars, cette France de la
libération et celle du début
de la Ve République n’ont
jamais su qu’existait un
peuple martiniquais.