Pas d'autonomie
sans courage politique !

Le courage politique est le
passage obligé vers la
revendication sincère et
éclairée de l'Autonomie et les
autonomistes véritables ne
semblent pas pointer massivement
le nez à l'horizon. Beaucoup d'«
auto-désignés » se sont
simplement attachés à une
revendication institutionnelle
ne présentant aucun risque, car
il n'y a aucun danger à prôner
une autonomie vidée de sa
substance
Parmi les autonomistes il y a
d'abord ceux qui ne veulent que
l'Assemblée unique, par peur
d'une hypothétique mauvaise
gouvernance ou par crainte d'une
sanction du peuple attaché aux
conquêtes sociales et
démocratiques et trompé par des
apprentis sorciers qui
prétendent qu'elles
disparaitraient. En vertu de
quel principe ? Personne ne
sait. Ce que l'on comprend
cependant c'est que les élus du
congrès, adroitement, en une
courte phrase, ont signifié
qu'ils renonçaient au domaine
social, qui restera donc dans le
champ d'application du principe
de l'applicabilité de plein
droit des lois et règlements
(art. 73 de la Constitution).
Volonté du peuple et surtout
absence de moyens financiers
pour le gérer, obligent.
La collectivité territoriale
unique, dotée d'une seule
assemblée, aura le mérite de
permettre l'expérimentation de
la responsabilité. Ceux qui
s'opposaient hier à l'arrivée au
pouvoir de F. Mitterrand, à la
décentralisation, à l'assemblée
unique, au seul motif que ce
serait la porte ouverte à
l'indépendance, ont finalement
changé de cap car le grand frère
de Paris est favorable au
regroupement de la région et du
département. Paix à leur
conscience. Il y a ensuite ceux
qui, en plus d'une Assemblée
unique, réclament des
compétences supplémentaires
destinées à régler des questions
jugées essentielles. Ils se
déclinent suivant le nombre et
la nature des pouvoirs
catégoriels qu'ils sollicitent,
mais hésitent à donner à
l'autonomie institutionnelle son
levier essentiel, le pouvoir
normatif dans des domaines de la
loi. Le parti du poète qui s'est
réclamé pendant des décennies de
l'autonomie politique,
aujourd'hui opposé au principe
des « pas à gagner », se
positionne dans cette catégorie
pour des motifs cachés mais
également en raison de l'arrivée
à sa tête d'une équipe aux
convictions douteuses ; le chef
n'en fait pas partie cependant
même si ses définitions
paraissent insolites et
romantiques (ex : autonomie =
état d'esprit). Les premiers
motifs sont simples à
comprendre. Le président de
cette formation n'étant pas en
mesure de conduire une liste
obligatoirement gagnante aux
élections, possédant déjà deux
mandats et obligé de par la loi
de conserver le dernier qu'il
gagnerait, il serait dans
l'obligation d'abandonner l'un
de ses mandats prestigieux pour
un poste de simple conseiller de
la future assemblée unique. Il
est conscient qu'aucun de ses
seconds couteaux n'est en mesure
de gagner le scrutin, les
meilleurs ayant brûlé leurs
fragiles ailes à d'autres
élections. Ne pouvant refuser
l'assemblée unique, ce qui le
placerait dans une position plus
réactionnaire que la droite, il
propose un recul de six ans de
la consultation relative aux
compétences et au pouvoir
nouveaux, espérant que ses
concurrents atteindraient alors
l'âge de se retirer. C'est
machiavélique et calculateur,
c'est surtout méprisant pour les
Martiniquais et pour A. Césaire.
Quant à l'idéologie de ses
proches collaborateurs,
rappelons simplement que celle
qui a assuré quelques mois
l'intérim du secrétariat général
de son parti a réalisé la
performance d'affirmer en cette
qualité, devant les caméras de
RFO, en plein journal télévisé,
qu'elle est une partisane du
néolibéralisme et donc de son
cortège de privatisations,
licenciements, contrat précaire,
délocalisation, soumission de
l'Etat aux transnationales et
aux fonds spéculatifs,
dérégulation, déréglementation,
démantèlement de la fonction
publique, remise en cause de la
Sécurité sociale...
L'autonomiste se réclamant de
façon constante du combat pour
son peuple, doit savoir que seul
le pouvoir normatif dans le
domaine de la loi, vaut dans une
démarche de reconnaissance d'un
peuple. Il s'agit donc d'ouvrer
pour le respect de l'identité et
de la cohésion du peuple
martiniquais, qui serait intégré
à un ensemble plurinational.
C'est un combat pour le pays, la
culture, le sentiment actif
d'appartenance à la communauté
et pour la reconnaissance de ses
luttes émancipatrices. Hors
cette ambition, il n'y a place
que pour les vaines luttes
politiciennes.
Pourquoi le domaine de la loi ?
Car la Constitution place de
façon énumérative tous les
dossiers sensibles dans cette
catégorie. S'il est vrai que la
Constitution ne reconnait pas le
peuple martiniquais et ses
attributs, et qu'elle ne propose
pas une transformation de la
France en Etat plurinational, il
n'en demeure pas moins que
toutes les questions liées aux
attributs du peuple se situent
dans le domaine de la loi. C'est
la raison pour laquelle celui
qui croit au peuple, doit
réclamer obligatoirement le
pouvoir de produire des textes
dans ce domaine. Ceux qui
prétendent que les compétences
du régime actuel sont
suffisantes et n'ont pas été
suffisamment exploitées, soit ne
reconnaissent pas le peuple et
ignorent donc les questions qui
lui sont attachées (priorité à
l'emploi, à la terre, à
l'activité professionnelle,
cohésion, dignité, protection
des valeurs et traditions,
développement du sentiment
national...), soit n'ont pas
compris que le statut actuel
cantonne les élus à la réfection
de routes, à l'équipement ou au
reversement de prestations
définies par l'Etat. C'est
nécessaire mais insuffisant pour
qu'un peuple perdure dans
l'histoire. Quant à ceux qui
affirment que défendre le
peuple, c'est vouloir aller à
l'indépendance, il convient de
leur enseigner le droit
constitutionnel comparatif, pour
qu'ils comprennent que la France
représente l'exception, face aux
autres pays (Etats-Unis,
Allemagne, Belgique, Italie,
Espagne, Danemark,...), qui sont
des fédérations, des ensembles
plurinationaux dans lesquels les
peuples sont tous reconnus et
protégés par des règles
constitutionnelles. Ce qui
parait normal à tous les autres
semble iconoclaste à ceux qui
ont l'esprit formaté à la
française.
Si le système d'assimilation que
représente le statut actuel
n'autorise aucune avancée,
l'impact d'une autonomie
simplement institutionnelle et
déshabillée du pouvoir normatif
dans le domaine de la loi,
conduit nécessairement au statu
quo. Quant à l'autonomie
accompagnée du pouvoir normatif
dans le domaine de la loi,
l'autonomie juridique de la
Constitution, elle mettra ses
défenseurs face à leurs
responsabilités. Il ne s'agira
pas de philosopher mais de
mettre tout son poids dans la
balance pour hâter la maturation
de la conscience nationale
active. Celle-ci confrontée à la
jeunesse de notre peuple, à son
passé d'esclavage et de
colonisation, à son absence
d'expérience en matière
d'exercice de la responsabilité,
aux assauts des puissants
médias, à l'appel des sirènes de
la consommation, de
l'individualisme et du rêve, est
aujourd'hui en panne. A. Césaire
en a très tôt compris la
gravité, c'est la raison pour
laquelle l'accent fut mis sur la
bataille culturelle. C'est la
plus importante des batailles !
En bref, il y a des coups de
bâton à recevoir dans ce domaine
mais il est impératif de s'y
aventurer. Dans un ensemble
plurinational, seule
configuration respectueuse des
peuples et des hommes, il n'y a
pas de peuple sans autonomie et
il n'y a pas d'autonomie sans
lutte pour la conscience
nationale active. Active car il
ne s'agit pas de crier sur tous
les toits qu'on est peuple, il
s'agit d'acquérir le réflexe de
défense dans tous les choix,
tous les positionnements, toutes
les actions. Il est question de
« faire peuple ». C'est à cette
condition que le fonctionnaire
de l'Etat, la justice, les
forces de police, les ministres,
les banques, les profiteurs du
système d'importation, les
grands médias, le législateur,
les allogènes, sauront qu'il y a
face à eux un peuple décidé.
C'est à cette condition que
commencera l'émancipation.
Par ailleurs l'autonomiste doit
exiger de l'Etat qu'il
reconnaisse que, de l'esclavage
à la première décentralisation
en passant par la colonisation,
rien de délibéré et de sérieux
n'a été fait pour assurer
l'équilibre économique et social
de la Martinique. Bien au
contraire il a procédé au
pillage des ressources, à
l'exploitation de sa
main-d'ouvre, au dénigrement de
ses enfants et à une ségrégation
subtile qui a consisté à ne
financer que les activités des
profiteurs du système. Ces
derniers demandaient et ils
recevaient, toujours pour
continuer à exploiter, toujours
pour continuer à préserver leur
hégémonie de caste. L'Etat a en
effet créé et entretenu une
société stratifiée au profit de
familles d'origine européenne,
et lorsqu'il s'est agi de
décentraliser quelques
responsabilités, il leur a
ouvert les portes de l'Elysée
pour que le pouvoir local soit
contourné par leur écoute
directe et occulte. En
conséquence, l'autonomiste ne
peut qu'adhérer au principe du
devoir de réparation qui incombe
à la France, au moins par son
accompagnement financier
substantiel et durable.
Les autonomistes ont donc à
faire leurs preuves sur ces
terrains et le travail mérite
audace et courage politique,
pour faire sauter plus d'un
verrou. C'est l'âpreté des
luttes qui seront conduites dans
ces domaines à risques, qui
permettra de mesurer les chances
de réussite de cette voie
stratégique pour le devenir du
pays. Seuls ceux qui y
adhéreront seront les véritables
vecteurs de l'Autonomie. Ils
seront les seuls à pouvoir
prétendre être d'authentiques
autonomistes.
Pierre SUEDILE