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PRENDRE TOUTE LA MESURE DE L’ENJEU

 

 

 

 

par Serge Harpin
 

 

 

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Faire campagne pour la responsabilité martiniquaise c’est se battre, sans arrière-pensée politicienne, pour une implication maximale de nos compatriotes, pour une participation d’au moins 70% (le quantitatif a ici valeur qualitative).

Il faudra bien, le plus tôt serait le mieux puisque l’échéance semble-t-il va être rapprochée, que les politiques, tous les politiques, comprennent que ce qui est vraiment en jeu dans le débat statutaire actuel c’est notre pouvoir de faire enfin émerger, par la négociation, la confrontation et même le compromis, une volonté collective claire et suffisamment forte pour assumer pleinement son choix ; et ce, quel que soit le point de vue qui l’emporte. Cela signifie, que dans une consultation d’une telle importance, où le présent et l’avenir de chacun est autant engagé, une participation aussi médiocre que celle du 07 décembre 2003 serait pour tous un échec lamentable. La démonstration par les chiffres pour 2003 est édifiante : le vote majoritaire, 50,48% sur 108 359 suffrages exprimés et une participation de 43%, ne représentait qu’un peu plus d’un cinquième, 20,55%, des 266 134 inscrits. On touche ici à l’une des aberrations de la démocratie d’élection qui attend toujours d’être corrigée : on peut en toute légalité valider une « dictature de la minorité ». L’enseignement à retenir de 2003 est que l’abstention doit être analysée comme un vrai résultat, comme une donnée significative, notamment pour évaluer la clarté et l’intensité de la volonté collective dans une société comme la nôtre où l’indécision sur ce que nous souhaitons pour nous mêmes est si grande. On a préféré jusqu’ici raisonner uniquement sur la distribution des suffrages exprimés, sur le pourcentage des « pour » et des « contre ». Ainsi on se préoccupait de départager les forces en présence là où il fallait d’abord s’inquiéter sur ce que la Martinique était en train de perdre ou de gagner indépendamment des scores des uns et des autres.


 

Une participation du niveau de 2003 (43%) serait par ailleurs dans ce contexte d’après février 2009, l’aveu d’une impuissance de tous à débloquer une situation à haut risque, compte tenu du degré élevé de frustration et de ressentiment. Impuissance tout d’abord de la société civile qui n’a pas su profiter du rapport de force créé par le mouvement de février 2009 pour imposer à nos politiques (et non les mettre hors-jeu) un front commun pour défendre, notamment au niveau législatif, des positions discutées et arrêtées d’un commun accord. Impuissance aussi des politiques, de tous les politiques, englués pour certains dans des batailles d’arrière-garde pour le leadership, décrédibilisés et affaiblis face à un gouvernement qui a tiré avantage de la division des gauches martiniquaises et du rejet des politiques par le mouvement de février 2009. Le scénario très plausible, en l’état, d’une faible participation et par conséquent d’une société bloquée, nous ferait entrer dans une situation où la révolte diffuse, polymorphe et non contrôlable des exclus du système alimentera les fantasmes d’insécurité de ceux qui tirent ou croient tirer profit de ce système avec les risques prévisibles de dérives sécuritaires privées ou institutionnelles (certains de manière tout à fait inconsciente y sont déjà engagés).

Faire campagne pour la responsabilité martiniquaise c’est se battre, sans arrière-pensée politicienne, pour une implication maximale de nos compatriotes, pour une participation d’au moins 70% (le quantitatif a ici valeur qualitative). Voilà, Messieurs, le vrai défi, voilà l’enjeu. Car enfin, et pour aller au bout de l’argumentation, quel sens peut avoir un projet martiniquais dont se désintéresse la grande majorité des martiniquais de souche comme d’adoption ? Quel sens peut avoir un projet martiniquais sans volonté collective martiniquaise  claire et forte? C’est exactement ici que passe la ligne de démarcation entre démocrates et technocrates…


 

Or malheureusement, si tous les politiques se prévalent de faire campagne pour la responsabilité martiniquaise, et c’est tant mieux, rien dans les confrontations actuelles entre partisans du 74 et du 73 (73 étape ou non vers l’autonomie) n’indique pour l’instant une franche détermination d’aller dans le sens que nous préconisons et qui nous semble vital. Comment peut-il en être autrement si on fait fi de la réalité du malentendu entre les élites politiques et la population et si en conséquence on se refuse à faire la preuve qu’on veut sincèrement changer son approche des problèmes ainsi que le fonctionnement politique. Lorsqu’on omet, par exemple, dans l’exposé du diagnostic de poser la corrélation évidente ces dernières années entre l’aggravation de la pauvreté et l’augmentation très nette du nombre des contribuables soumis à l’impôt sur la grande fortune (ISF) et qui ne sont pas que des békés, on continue à s’inscrire dans une tradition qui déconnecte le social du politique pour le subordonner au développement économique. On privilégie ainsi une gestion technocratique du social qui transforme les citoyens en assistés, en obligés... Le malentendu s’alourdit davantage encore, à la limite du point de rupture, face au consensus tacite qui lie les politiques, au-delà de l’océan et des oppositions partisanes locales. Un consensus pour préserver le fonctionnement politique existant, tout au moins sur l’essentiel : la professionnalisation de la politique, indissociable du cumul successif et extensif des mandats, l’hégémonie de certaines catégories sociales dans la représentation politique et l’absence d’un véritable contrôle populaire sur les choix et les orientations décidés. La professionnalisation, particulièrement lorsqu’on cumule les fonctions les plus importantes, conduit, de fait, à ce qu’on pourrait qualifier de « conflits d’intérêt ». L’intérêt de carrière ne correspond pas toujours en effet à l’intérêt général. On peut ainsi avoir la tentation de faire les choses d’abord pour durer pas forcément pour les faire avancer. Les socialistes français semblent l’avoir compris. Les socialistes locaux curieusement se taisent.

 

Le consensus tacite entre politiques vise aussi à exclure de la représentation politique les classes populaires et lorsqu’elles y accèdent, à les assigner aux seconds rôles. Si d’aventure elles arrivent aux premiers rôles, elles se trouvent confrontées, comme le fut Léopold BISSOL ( Député de la 4ème République de 1946 à 1958) et Emile CAPGRAS (Président de la Région Martinique de 1992 à 1998), aux quolibets distillés dans l’opinion publique pour les discréditer. Le consensus est aussi très fort pour éluder la question du contrôle effectif de la population sur les choix et les orientations faits en leur nom. Pourtant la constitution française offre deux outils qui pourraient être affinés pour rendre possible un vrai contrôle : les assemblées participatives et le droit à pétition. L’un et l’autre pourraient ainsi permettre par exemple aux citoyens, sous certaines conditions bien définies, de faire inscrire leur priorité à l’ordre du jour de l’assemblée unique ou de différer l’application de certaines décisions, voire même les renvoyer devant l’assemblée pour un nouveau débat.


Tout reste encore à faire, comme on le voit, pour éviter la débâcle, mais nous avons bon espoir que les martiniquais ne manqueront pas ce rendez-vous avec l’histoire.


 


 

Serge HARPIN